SECONDE IMPUTATION CALOMNIEUSE DONT JE DOIS ME JUSTIFIER
Affaire des Quinze- f'inqts.
Le précepteur des enfants Kornman , dans le pre^ mier libelle qu'il a fait pour leur père, m'impute d'avoir, sans aucun autre droit que mon avide cupidité, voulu m'emparer de la grande affaire des Quinze-Vingts , de l'avoir amoindrie , dénigrée, pour l'obtenir a meilleur compte; et d'avoir menti sciemment en disant et en écrivant que j'avais, sans nul intérêt persomiel, examiné sévèrement cette affaire (dont on appréhendait la ruine) , à la vive sollicitation de personnes du plus haut rang, qui avaientintérêt et qualité pour désirer d'en être instruites.
Si mes deux adversaires avaient à repousser une pareille inculpation, ils répondraient : Où est le mal ? les affaires sont à tout le monde ; on se les dispute, on les joue; le plus habile a la partie. Une telle réponse est digne des ennemis que je combats. Mon honneur eu exige une autre ; et je supplie les magistrats, à qui seuls elle est adressée , de la juger à la rigueur.
Certes, si j'ai voulu ravir l'entreprise des Qi'i"2«' Vingts à ses premiers propriétaires , et si j'ai mis indécemment en jeu des noms augustes et respectés
MEMOIRES
pour couvrir mou projet lioiiteux , je mérite bien les injures dont m'accablent depuis deux ans le sieur Kornmau et son précepteur, et jusqu'à l'avocat de ce précepteui*-là, lequel, ces jours derniers, plaidait au parlement devant quatre mille personnes, qu'il me défiait de présenter la uioiiidre preuve d'une prière qui m'eut été faite, ou d'une mission qui rn'eût été donnée par iM. le cardinal de Rohan ou MS"". le duc de Chartres, d'examiner l'affaire des Quinze-Vingts, lorsqu'ilest bîenprouoé , dit-il, ç-we tous tes deux ont ciésavoi/é te sieur de Beaumarchais.
Quel auditeur, même attentif, supposerait, contre une provocation si fermement articulée , que l'on pût élever la moindre suspicion? Celui qui ne sait pas douter en écoutant aux audiences , connaît peu jusqu'à quel degré d'indécence et d'audace d'inlidèles défenseurs prostitueiit leur plume ou leur voix dans les plaidoiries de nos jours : se faisant un jeu barbare de l'indifférence publique, de la facilité que nous avons à croire , et surtout comptant bien sur les appuis delà malignité qui ne manque jamais à celui qui injurie, il n'est point de mensonge et de grossière calomnie qu'ils ne hasardent en plaidant ; certains de les faire adopter , lorsque l'insulte porte sur un homme qu'ils jugent n'être pas tout à fait indigne de l'attention publique : il semble alors que la tourbe des malveillants n'attende que le signal de leurs injures pour exhaler le long ressentiment que donnent les moindres succès. Les avocats , diton, ont de grands privilèges. Heureusement que ^.ous n'en usent pas. Il faudrait déserter le barreau , lie pouvant plus le réformer. Arrêtons-nous. Ce n'est pas me plaindre qu'il faut , mais convaincre que j'ai raison.
Il y avait environ cinq mois quela dameRornman était libre. Elle me faisait l'honneur devenir quelquefois chez moi, car sa reconnaissance ne s'est jamais démentie. Déjà son mari avait entamé et rompu plusieurs plans de réconciliation avec elle, lorsque M. le cardinal de Rohan me \\i prier par le sieur abbé Georgel , vicaire général de la grande aumôneriede France, et gouverneur de l'hôpital royal des Quinze-Vingts à Paris, d'aller conférer avec lui sur une affaire très-importante , où mes conseils et mon concours seraient , disait-on , fort utiles.
J'eus l'honneur de me rendre chez S. A. E. , qui vie pressa très-vivement de prendre un intérêt quelconque dans la grande affaire des Quinze-Vingts, dont les propriétaires actuels , fort embarrassés , me dit-il , me céderaient la part que j'y voudrais à des conditions honorables, et surtout fort avantageuses. Le prince- cardinal ajouta que si je consentais à me mettre à la tête , en prêtant à l'affaire huit ou neuf cent mille livres , je l'obligerais infiniment lui-même connue vendeur au nom du roi, et sauverais une
grande entreprise qui semblait menacée de sa ruine,
M. le cardinal et M. l'abbé Georgel, réunis , n'omirent rien pour m'y déterminer. Mais voyant mes constants refus dans différentes conférences , à la fin convaincus que rieu ne pouvait me faire rentrer dans cette affaire , ils se réduisirent à me prier de donner au moins quelque temps à l'examen sévère du triste état de l'entreprise , sinon pour moi , du moins pour eux; m'ajoutantque le sieur Seguin, l'un des directeurs , ou le sieur Kornman , caissier, en un mot qui je nommerais, viendrait avec les actes, les livres , les comptes, et tous les renseignements nécessaires, travailler dans mon cabinet.
Au nom de Kornman je fis un mouvement dont il fallut donner l'explication. Je racontai au princecardinal tout ce qu'on a lu ci-dessus ; mais ne pouvant lui refuser ce que S. A. É. me demandait avec tant de grâces et d'instances, je rejetai toute entrevue d'affaires avec Guillaume Kornman , et consentis de recevoir le sieur Seguin, son associé, ou telle autre personne , pour étudier par quel moyeu on pourrait sauver cette affaire.
Mais je ne consentie à faire ce travail pénible que sur la promesse formelle de S. A. É. qu'elle emploierait tout le crédit que les circonstances lui donnaient sur le sieur Guillaume Kornman à lui faire rendre justice à sa femme; à rapprocher cette malheureuse mère desesenfants qu'elle adorait, qu'elle avait tous deux allaités, et qu'elle pleurait tous les jours; à se raccommoder avec elle : non que je lui dissimulasse mon mépris qui perçait pour un homme de ce caractère ; mais .c'est que mon opinion sur le devoir des mères était plus forte que mon mépris.
S. A. E. me promit ce salaire de tous mes soins. Le sieur Seguin vint travailler chez moi, m'apporta les actes, les livres, les comptes du sieur Kornman, comptable; tous ceux des locations et des entrepreneurs des Quinze-Vingts. Je fis sur un cahier mes observations , mes demandes , que le sieur Seguin répondit en marge. J'ai les lettres , les actes , les comptes, les demandes, les réponses et la minute du tableau général de l'affaire , que je remis, après trois mois de travail , à M. le cardinal de Rohan et à M. l'abbé Georgel, ou plutôt je ne les ai plus; je lésai déposés chez M. l'avocat général , comme pièces justificatives des faits que je viens d'avancer.
S. A. É. , dans la bonté de son cœur , ne sachant comment s'acquitter des grands travaux que j'avais faits pour elle, me réitéra sa promesse d'employer les plus grands efforts pour raccommoder le ménage des sieur et dame Kornman. Ce dernier le sollicitait de lui prêter quarante mille livres, dont il avait un grand besoin. M. le cardinal m'assura que, ne les ayant pas alors, il les emprunterait pour l'en aider , pourvu qu'il donnât sa parole de faire justice à s<i femme.
MEMOIRES
Que vous .'ijouterai-je , messieurs ? l'hoinnie promit tout pour avoir cette somme. S. A. É. l'emprunta , la lui prêta sur sa parole; et sitôt le prêt accompli, le sieur Kornman obtient an'êt de surséauce sur un faux état de ses dettes , dans lequel ni la dot de sa femme , ni les quarante mille livres de M. le cardinal , ni ce qu'il devait aux Quinze-Vingts, n'entrèrent (cet état, écrit de sa main, est dans celles de M. l'avocat-géuéral); et, la surséance obtenue , le banquier cessa ses payements , s'enfuit avec l'argent du cardinal à Spa , pendant qu'on vendait à Paris et ses chevaux et sa voiture par ordonnance du lieutenant criminel : c'est là ce qu'il appelle ne pas faire banqueroute. C'est ainsi qu'il rompit l'accord trompeur avec sa fennne , minuté chez M^ IMommet, mon notaire, et dont la signature était retardée par le sieur Kornman lui-même sous différents prétextes, depuis plus de huit jours. Tous ces faits sont si improbables, qu'on ne peut forcer à les croire sans en administrer les preuves.
Les plus authentiques se tirent de la déposition de M. le cardinal de Rohan, faite à l'abbaye de IMarmoutiers , devant le lieutenant criminel au bailliage de Tours, par commission rogatoire du lieutenant criminel au Chatelet de Paris ,
Lequel a déclaré (car il a dû le faire, et je ne crains pas qu'il y ait manqué) que c'est à sa vive instance que j'ai usé plus de trois mois à nettoyer l'affaire des Quinze-Vingts , sans y avoir d'autre intérêt que celui de rendre service, et refusant toute association.
Elles se tirent de la déposition du sieur abbé Georgel , faite à Saint-Diey en Lorraine , devant l'assesseur civil et criminel au bailliage de cette ville, par même commission rogatoire de M. le lieutenant criminel du Chatelet. Or, si ces dépositions démentent un seul des faits articulés, je me dévoue à l'horreur publique, comme un imposteur punissable, et comme un vil mallionuête homme.
Ces pièces probantes, jointes à celles de mes travaux sur l'affaire des Quinze-Vingts , avec les actes , réponses, notes et lettres du sieur Seguin, faisant pour le sieur Kornman et autres associés , qui sont aussi entre les mains de M. l'avocat-général , font preuve , auprès des magistrats , de la coupable audace avec laquelle on a plaidé verbalement et par écrit, que, sans prière ni mission de personne , j'avais voulu m'emparer de l'affaire des Quinzefingts, lorsque je n'en ai fait le pénible dépouillement qu'à la prière instante et prouvée des personnes augustes intéressées à le connaître , et sans avoir voulu prendre la moindre part à son produit, quel qu'il piit un jour devenir.
Laissez donc là tous ces calomnieux verbiages , sans aucun fait, sans preuve et sans logique, dont vous aveuglez le public attentif et trop crédule. Ins-
crivez-vous en faux , si vous l'osez , contre les preuves que je donne, et que le menteur reconnu soit marqué d'un fer chaud au front ou à la joue; il mérite en effet d'être défiguré. liCS Romains les marquaient avec la lettre K, initiale que vous connaissez bien.
Vous avez dit , Guillaume Kornman , ou plutôt on a dit pour vous, et l'on a fait imprimer (page 37 de votre premier libelle), que 1\L le cardinal vous avait dit : « Je vous réponds de Beaumarchais ; il m'a des « obligations particulières. Dans ce moment je vais « le faire payer par M. Joly de Fleury de toutes les " fournitures qu'il a faites pour l'Amérique ; mais je « l'ai prévenu que ce remboursement n'aurait lieu « qu'autant qu'il vous aurait lui-même rem&o^^rie. >- ( Ne dirait-on pas , à cette phrase , que je leur devais de l'argent ! )
Gens d'honneur, lisez ma réponse. Elle est divisée en deux parts , de fait et de raisonnement. Le fait sans réplique , je le tire de la déposition juridique de M. le cardinal de Rohan , et d'une lettre de lui que j'ai remise , avec les autres pièces, dans les mains de ]\[. l'avocat général.
Voici ce que la lettre porte , après quelques autres détails: « Je ne comprends pas, m'écrit Son Emi- « nence, comment le sieur Kornman a osé parler de « moi avec le ton d'une réticence véritablement » coupable. S'il a pu oublier que je l'ai obligé et '< qu'il m'a trompé, il ne pouvait du moins se dis- » simuler que tout ce qu'il dit est faux, particulière- « ment quand il parle de mes préventions. Assuré- « ment j'ai prouvé par le fait que , si j'en avais , elles <-~ lui étaient favorables, puisque j'ai emprunlépour « avoir la possibilité de lui prêter. Si mes disposi- « lions ont changé, sa conduite en aurait été la « cause, puisqu'il m'a trompé. Alors ce n'est silre- » ment pas à lui d'en parler.
« 11 dit bien faux aussi lorsqu'il prétend que je « l'ai assuré que vous étiez mon obligé. Je n'ai j,i- <> mais été à portée de vous être utile; c'est moi , « monsieur, qui suis votre obligé, car il est très- « certain que je vous ai pressé et sollicité vivement « de prendre connaissance et de vous intéresser « même dans l'affaire des Quinze-Vingts. Vous avez « bien voulu y donner vos soins ; vous avez tiré du « chaos et éclairé une affaire qu'on avait intérêt de «■ trainer dans l'obscurité. Non-seulement vous « avez donné votre travail et vos peines , mais en « outre je n'oublierai jamais que vous m'avez té- « 7noigné le regret sincère que la situation de ix)s « propres affaires ne vous permît pas de nous aider » de vos fonds; et je vous en dois d'autant plus d'o- « bligations, qu'avant cette époque je n'avais pas « été à portée de vous connaître particulièrement , « quoi qu'en dise le sieur Kornman , page 36 de sou " mémoire, etc. »
474 MÉMOIRES
Son Éinincnce ne vous a donc pas dit, comme vous l'imprimez faussement, imposteurs, que je lui avais des obligations particulières; entre autres celle de me faire payer par M. de Fleury, alors ministre des finances, huit ou neuf millions que me doivent les divers États d'Amérique? Si ma preuve de fait est bonne , celle de raisonnement ne l'est pas moins.
A quel titre, bon Dieu, aurais-je fait solliciter notre gouvernement de France , qui lui-même a une créance de trente millions au moins à exercer sur l'Amérique , de me rembourser pour ces nouveaux États-Unis l'argent de mes services rendus, celui d'immenses fournitures auxquelles la France ne peut jamais être obligée , quoique par politique elle y prît un grand intérêt ? Ils me font faire l'ineptie de demander à mon pays , qui ne me doit rien , de nie payer ce qu'un autre peuple me doit , parce que ce peuple est en retord avec moi , et peut-être a les plus grands torts , dont il n'est pas temps de parler ; et cela sous la condition de prendre l'intérêt de Guillaume Kornmau dans l'entreprise des Quinze- Vingts! On n'a jamais cumulé tant de fausseté , d'ignorance et de bêtise en aussi peu de lignes, surtout les supposant sorties de la bouche d'un homme du rang , du caractère et de la véracité de M. le cardinal de Rohan.
C'est ainsi cependant qu'ont partout raisonné l'honnête Guillaume Kornman et cet homme nouveau , qui , de garçon magnétiseur, qui , de précepteur au baquet , s'était fait précepteur des enfants Kornman, en attendant qu'il se donnât pour le précepteur du public , et s'arrogeât indécemment l'honneur de nous avoir rendu nos magistrats, en forçant la main du monarque! Sa puérile vanité a, dit-on, quelque chose de risible : cela peut être ; mais moi je ne l'ai jamais vu.
Ils m'avaient outragé pour un service rendu , malgré mes répugnances , à la dame Kornman; il était conséquent à leurs dignes principes qu'ils m'outrageassent encore pour un service rendu, malgré mes répugnances , à l'affaire des Quinze- Vingts , à M. le cardinal , àMsr le duc de Chartres , et à tous les intéressés.