RES
à des sujets indignes des bontés qui feraient JesaUit de mille honnêtes malheureux.
« J'ai l'honneur d'être , avec l'attachement le plus respectueux ,
« Signé Caron de Beaumarchais. »
A Son Altesse Éminentissime monseigneur le Cardinal de Rohan.
« En partant pour Rocliefort; Paris, ce 4 août 1782.
n Monseigneur,
« Instruit, comme vous l'avez été par l'abbé Georgel , de toutes les menées par lesquelles Kornman s'est joué de ses paroles données à V. A. et à nous , vous croyez tout savoir ; mais ce que vous savez n'est rien. La rocambole de ses manœuvres est une bonne banqueroute qu'il a faite hier matin, après avoir eu toutefois la précaution de se munir d'un bel arrêt de surséance. Vous concevez, monseigneur, à quel point la colère et l'indignation m'ont soulevé contre lui. Pour de l'étonnement , j'en ai fort peu ressenti ; car sans ce projet ignoble, infâme, toute sa conduite était une énigme inexplicable. Il triomphe maintenant, dans son âme de boue, d'avoir joué tout le monde, et d'être arrivé à son but à travers la coquinerie, le mensonge et la plus vile bassesse.
a Je vous en demande pardon, monseigneur ; mais voilà pourtant l'homme pour lequel vous avez fait jouer la grosse sonnerie des privilèges strasbourgeois contre la justice réclamée par la plus malheureuse des feunnes. Toutes les sollicitations à cet effet n'avaient pour but que d'attraper le 31 juillet, et d'avoir , avant de manquer , vos quarante mille livres, et les cinquante-quatre mille livres du trésor royal.
« Mais un arrêt de surséance obtenu sur simple requête par un banquier de Paris , et sans égard aux créanciers d'un tel houime , me paraît une chose si farouche, que je me suis hâté d'écrire à M. Amelot la lettre dont j'ai l'honneur d'envoyer copie à V. A ., pour faire au moins excepter l'affaire des Quinze- Vingts ( à qui ce galant homme doit des comptes ) des effets de la noble surséance accordée au nom de roi.
« En lisant cette lettre , V. A. verra comment, en l'absence de M. l'abbé Georgel, prenant conseil dema raison et de votre droit , je demande hautement l'exception qui est due à une affaire débitrice du roi, à une affaire où V. A. est administrateur pour le roi , etc. , etc.
« Nous espérons , monseigneur , que le premier acte de votre justice, après cette lecture , sera de
MÉMOIRES
faire désister la ville de Strasbourg de son droit de juger la séparation entre lui et sa femme. C'est à l'aris que nous avons besoin de sonder les affreux replis de cette âuie abandonnée. C'est ici qu'il faut ]ui demander compte et raison de tout; et comme tout s'enchaîne et que je vois un projet de longue main, je vais le ftiire veiller de si près, que f espère encore sauver l'affaire des Quinze-Vingts , à qui ceci porte un coup affreux. Douze cent mille livres de son papier sur la place ! il en a sûrement les fonds : il rendra gorge: et comme il y a longtemps qu'il en a bu la honte, il ne reste plus qu'à lui en faire avaler l'ignominie.
« ^'ous ferez, monseigneur, ce que votre prudence vous prescrira , d'après ma lettre à M. Amelot : mais comme je serai, dans ma course , instruit , chaque courrier, de tout ce qui se fera là-dessus; après avoir couru les côtes de l'Océan jusqu'à Bordeaux , je remonterai par Toulouse et Lyon , vous en rendre un nouveau compte à Saverne, et vous y assurer du irès-respectueux dévouement avec lequel je suis de V. A. É. ,
« .Monse'gneur ,
« Le très-humble et trèsobéissant serviteur,
« ^/j/hcCaron deBeaumarchats. >
A monsiigneur le Duc de Chartres.
« Paris, ce 4 août 1782.
«Monseigneur,
« Je ne serai peut-être pas assez heureux pour vous trouver ce soir, quand je me présenterai au Palais- Royal , à neuf heures , et je ne pourrai y retourner ; car c'est avec mes chevaux de poste , et absolument parti, que je m'y présenterai.
« Il est très-important que vous sachiez que Rornman a fait banqueroute ou faillite hier , et qu'il a déjà un arrêt de surséance. Je ne puis savoir encore jusqu'à quel point cette faillite peut nuire à l'affaire des Quinze-Vingts; je tremble qu'il n'y ait bien du tripotage dans tout cela.
« Je fais en ce moment le premier acte conservafoire utile à vos intérêts et à ceux de M. le cardinal. Il m'a instamment prié d'inspecter les gaillards (pour user de vos termes) qui ont usé des fonds de tout le monde pour faire leurs affaires, qu'ils ont même eu la sottise de gâter avec autant de moyens honnêtes et malhonnêtes de les accommoder.
« J'écris à M. Amelot que je m'oppose, au nom de M. le cardinal et pour les intérêts du roi , dont la compagnie des Quinze-Vingts est débitrice , à ce que les lettres de surséance obtenues par Kornman aient aucun effet contre les Quinze-Vingts , dont il était caissier. Votre trésorier y étant jusqu'au cou , et ne vous ayant pas encore rendu ses comptes, il esta
craindre que Fariét de surséance de Kornman ne finisse par vous nuire. C'est à vous, monseigneur, à voir M. Amelot et M. le Noir, pour nous aider à obtenir la distraction de la surséance donnée à Kornman , dans toutes ses relations arec f affaire des Quinze- ringts. Cela vous est essentiel. J'établis l>endant mon absence la plus rigoureuse inquisition sur les gaillards. En vérité, tout m'est suspect. Votre maison , dit-on , est payée depuis longtemps en effets Kornman ; quelle misère aujourd'hui , s'il fallait tout rembourser ! Cela fait mal penser. Je ne suis pas encore hors d'espoir de tout sauver. IMais, monseigneur, pendant mon absence , je prie Votre Altesse de ne faire que des actes conservatoires. Il est bien étonnant que je vous aie trouvé dans l'ignorance absolue des dix-huit cent mille licres que la compagnie est censée avoir payées au roi, mais qu'elle doit encore ! Comment vous laissait-on faire un prêt, sans cette instruction préalable, à une affaire dont l'état compromettait la sûreté de votre prêt! Je n'entends rien à tout cela, mais j'espère l'entendre bientôt ; et soyez certain , monseigneur, que je m'en servirai pour vos intérêts.
« Je suis, avec le plus parfait dévouement, de Votre Altesse Sérénissime, monseigneur, le, etc. " Signé CxnoTs de Beaumarchais". »
Ce jour même, à neuf heures du soir, je passai dans ma voiture de poste au Palais-Royal , où j'eus l'honneur de conférer avec monseigneur le duc de Chartres sur la partie de cette affaire qui touchait à ses intérêts. S. A., il est vrai, ne fit point de démarches pour faire excepter les Quinze- Vingts de la surséance accordée à Kornman en fuite, mais elle me sut beaucoup de gré du zèle que je lui montrai5, prit des précautions intérieures pour assurer ses capitaux , et , daignant depuis reconnaître ma lettre du 4 août comme authentique et counne reçue à son époque, Monseigneur a trouvé juste que je l'imprimasse pour servir à ma justification , que nul n'a le droit d'arrêter.
En quittant Son Altesse le 4 août 1782 , à dix heures du soir, je partis du Palais-Royal (car j'étais en route) pour la Rochelle et pour Bordeaux , d'où je comptais me rendre par IMontpellier, Lyon et Strasbourg, à Kehl , et conférer, en passant à Saverne, avec M. le cardinal , sur l'influence qu'aurait eue la faillite de Kornman sur l'affaire des Quinze- Vingts.
' Ils ont fait croire à tout le monde que ma lettre à M. Aniolot avait ruiné leur crédit , et l'on peut bien juger qu'on m'en a fait un crime; car , dans celte odieuse affaire, l'envie de me trouver coupable a fait passer chacun par-dessus tous les examens.;.Si l'on eût daigné rédéchir que c'est après sa fuite, sa surséance et sa faillite que j'écrivis ces quatre lettres , l'indignation dont elles sont pleines aurait enflammé mes lecteurs. L'artilice de ces brigands est de tout dénalurer ; et le public , inattentif, est toujours dupe de leur arUlico.
MEMOIRES
Mais le sort disposa autrement de mou temps; je restai cinq mois à Bordeaux , occupé de mettre à la mer trois vaisseaux richement chargés pour nos îles et pour l'Amérique, et que l'Anglais sir James Luttrel , beau-frère du duc de Cumberland , me prit à vingt lieues de la côte , par une infâme trahison , non pas de sir James Luttrel, mais d'un capitaine suédois exprès sorti de la rivière pour aller indiquer au commodore anglais l'instant juste de leur départ. Malheureusement pour moi , je ne dis que ce qui est connu de mes concitoyens , de toute la France commerçante.
Dernière victime delà guerre , affecté d'une perte énorme, je revins à Paris en janvier 1783 , sans aller à Saverne; et depuis ce temps malheureux je n'ai plus entendu parler ni des Quinze-Vingts ni de leurs embarras , et je n'ai eu d'autre part aux affaires de la dameKornmau que par mes prompts secours versés sur sa détresse , par les consolations qu'elle a reçues de moi : heureux de la dédommager du peu de fruit de mes démarches, pour la remettre auprès de ses enfants !
Depuis plus de trois ans le sieur Kornman était sorti de ma mémoire, quand deux assignations de lui me forcèrent d'aller déposer, comme témoin, ce qui m'était connu de ses querelles avec sa femme. Assigné et ré assigné, je dis en abrégé, sous la plume d'un commissaire, tout ce qu'on lit ci-dessus. Autre silence d'une année, puis leur premier libelle parut. J'y répondis, ils répliquèrent; et, pour tâcher d'annihiler mon témoignage, ils cherchèrent et trouvèrent dans mes anciens valets quelques faux témoins contre moi.
Un portier chassé de ma maison, mais à qui je faisais l'aumône parce qu'il avait de la famille, m'implorait assez constamment ( toutes ces lettres sont au procès) ; mais comme il employait l'argent qu'il m'arrachait à s'enivrer , à enivrer mes gens, je lui fis défendre ma porte. Un jour il m'écrivit la lefn-e qu'on va lire :
n Rue des Juifs , au Marais , n' 20, chez M. Rivière, cordonnier.
« Monsieur,
« Vous m'avez défendu votre porte, etc'est la raison pour laquelle je vous écris , ne pouvant vous parler. Vous m'avez réduit à la plus affreuse misère par l'injustice que vous m'avez faite sur le vol qui a été commis chez vous , et dont vous savez bien que je suis innocent.
« Aujourd'hui, monsieur, je suis dans le cas de vous faire le plus grand mal : je ne vous en dis pas davantage; m^\% vous pouvez m' envoyer chercher^ et je vous le dirai et vous l'expliquerai : jnais il est juste que fy trouve un avantage. Si je n'avais suivi que les mouvements d'un juste ressentiment,
fortifiés par la misère, j"«wrois pu aller loin contre vous à votre insu: et vous vous seriez aperçu trop tard, ou peut-être jamais , du mal que je puis vous faire. J'y aurais aussi trouvé mieux mon compte; mais je répugue , après vous avoir servi neuf ans , à prendre ce parti , et j'aimerais mieux vous prouver dans cette occasion combien vous avez eu tort d'accabler votre ancien serviteur ,
« Signé Michelin. »
Je reconnus ici l'ouvrage de mes deux adversaires , corrompant tout autour de moi ; car cette lettre était dictée , ce n'est point là le style d'un portier. Mon premier soin fut d'envoyer la lettre à M. le lieutenant de police , en le priant de faire interroger cet homme par un commissaire , sur le mal qu'il savait de moi, afin qu'il fût iuridiquement constaté. Au premier ordre qu'il reçut d'aller faire sa déclaration , il prit l'alarme et se cacha. Aussitôt le fougueux Bergasse imprima que j'avais arraché au ministre une lettre de cachet contre un pauvre homme instruit de mes forfaits. Il mentit sans pudeur au public, comme il n'a cessé de le faire, et le public se tint pour dit que je disposais des ministres] pour servir mes atrocités. Comment en aurait-il douté quand on citait un magistrat du parlement, indigné, disait-on, de tant d'abus de mon crédit, qu'il était temps de réprimer ? On connaîtra plus loin l'objet de cette intrigue.
Alors, bien sûrs de disposer de ce tas de valets qui leur était vendu , ils firent déposer contre moi chez maître Baudet, commissaire , ce portier et sa femme , et ses filles et son gendre ; c'est le cocher que l'on a vu plus haut arranger avec ces messieurs la course honorable et nocturne qu'ils me font faire dans ma voiture pour conduire une fenune enfermée depuis six mois par lettre de cachet au lit d'un amant prétendu , lequel était parti depuis huit mois pour la Hollande ! Et voilà les nobles témoins qu'ils ont salariés et produits !
IMais quelle rage arme donc contre vous ce Kornman et ce Bergasse ? — C'est là le secret de l'affaire, et je ne poserai pas la plume sans vous l'avoir bien dévoilé. Mais qu'il me soit permis d'oublier i;u moment ma cause, pour m'occuper d'un fait très-grave qui intéresse la dameKornmau.
Quelle opinion prendriez-vous de moi , si J'achevais ce plaidoyer sans compléter la preuve que j'ai promise des torts de cet époux envers sa femme, qu'il accuse ?
Eh! dois-je abandomier celle que j'ai sauvée une fois, parce que ce service m'a jeté dans quelque embarras ? Le nom d'ami ne serait qu'un vain titre , si l'on n'en remplissait pas les devoirs. Souffrez , lecteur , que je revienne sur un fait important qu'ils ont couvert de ealonuiies pour en faire oublier la
MÉMOIRES
trace; souftrez que je revienne sur les lettres écrites au sieur Daudet par les sieurs Koruinau en 1780. Klles m'ont engagé à servir cette infortunée; elles doivent éclairer la religion des magistrats , toucher les juges en sa faveur , et faire tomber le masque de ses persécuteurs.
Nouvelles preuves des projets du sieur Kormnan sur sa femme, tirées toutes de ses écrits.
En faisant Thistorique des premiers mouvements d'intérêt que les malheurs de cette dame m'ont inspirés, j'ai dû parler des lettres du mari qui achevèrent de me déterminer.
J'ai dû prouver , en les montrant , que le sieur Kornman ayant désiré de voir son épouse en liaison intime avec un homme qu'il appelait son cher ami, auquel il croyait un crédit propre à rétablir sa fortune , avait brusquement renversé son ouvrage , et changé son projet en celui de perdre sa femme , à l'instant même où le ministre protecteur de son |)rotecteur était tombé dans la disgrâce.
J'avais cru qu'il me suffisait d'imprimer simplement ses lettres; et comme ici le ridicule égalait au moins l'infamie, peut-être m"étais-je trop livré à cet ironique mépris, au sourire amer du dédain qu'excite une lourde bassesse. Riais si le ton que j'avais pris déplaisait à quelques personnes, en avais-je moins démontré qu'un mari convaincu d'avoir écrit ces lettres à l'homme qu'il accusait d'avoir séduit sa femme était le plus vil des époux ?
Cette tâche remplie , je pensais qu'il ne me restait plus qu'à bien prouver mon dire sur les trois autres imputations qu'ils me faisaient dans leur libelle, lorsque cet imprudent mari, dans sa réplique à mon mémoire , s'est efforcé , sous la plume d'un autre , de donner le change au public , et de pallier sa conduite en prêtant à ses lettres un autre sens que celui qu'elles offrent, en m'accusant de les avoir tronquées , interpolées et transposées , en les appliquant , comme il peut, aune prétendue intrigue de sa femme avec certain jeune étranger dont il avait pris, nous dit-il, son nouveau galant pour arbitre ; ce qui est très-probable encore.
Or , moi qui ne veux rien laisser à désirer sur ces lettres, parce qu'elles jettent le plus grand jour sur l'homme et sur la cause, et qu'elles jugent le procès , je les transcrirai toutes , sans lacune et dans l'ordre des dates, à la suite de c« mémoire, comme pièces justificatives , telles que j'en ai pris au greffe l'expédition en bonne forme, après les avoir rapprochées du très-imprudent commentaire j)ar lequel on a prétendu les expliquer et les justifier.
Avant de reproduire ces misérables lettres ', n'ou-
' Ces lettres, déposéps au greffe pour rinsiruction des juges, étant toutes de M. Kornmaii, auraient été fort en
BRALHUKCHMS.
blions pas qu'a leur annonce le premier ori de l'adversaire fut d'imprimer étourdiment ces mots ' :
« Le sieur de Beaumarchais a dit en particulier « à plusieurs de ses partisans , qui le répètent avec « affectation , qu'il a en sa possession plus de qua- « rante de mes lettres qui prouvent que j'ai été le « premier auteur des désordres de mon épouse. 11 « faut que ces lettres aient été écrites depuis peu « par xme personne qui a emprunté ma ressem- « blance, car Je n'en ai aucune idée. »
Emprunter la ressemblance du sieur Guillaume Korman pour écrire des lettres de lui ! Quel style et quelle défense ! tout est de la même force , et c'est pourtant là du Bergasse !
N'oublions pas non plus (car pour s'entendre il faut poser des bases), n'oublions pas que dans un écrit postérieur, en date du 27 mai 1787, publié par le même Kornman pour donner le change au public sur l'infamie du portier chassé de chez moi , qui a trouvé sa place en ce mémoire ; toujours embarrassé des lettres que j'annonce, et dont on l'entretient souvent, nous dit-il, l'époux n'est plus aussi certain qu'un autre ait pris sa ressemblance ; et ces lettres , dont il n'avait d'abord aucune idée, il commence à penser qu'elles peuvent être de lui, puisqu'il me « somme de les faire imprimer ; mais " tout entières. Je suis bien sûr, dit- il, que l'en- « semble de mes lettres , rapprochées des circons- « tances oit je les ai écrites, suffira pourdétruire de " telles imputations ^ »
Ainsi d'abord ces lettres sont d'un autre ; puis , forcé d'avouer qu'elles sont de sa main , il demande qu'on les dépose. Mais il n'a pris ce parti désastreux que parce qu'il savait dès lors que je les avais déposées. Puis, quand je les imprime, quoiqu'il n'ait vu encore aucuns originaux, suffoqué par sa syndérèse, il lui faut boire l'amertume , non-seulement de les reconnaître , mais de les faire expliquer par le précepteur de son fils le moins gauchement qu'il se peut !
C'est cette explication d'un ennemi très-imprudent , d'un écrivain très-maladroit , qui complète ma preuve, et va les traduire au grand jour. Je supplie qu'on me suive avec une attention sévère. Chaque fois que je citerai les lettres de l'époux, les accolant à l'explication qu'ils en donnent , je désire qu'on vérifie si je suis net et conséquent. Les phrases de ces lettres, que j'avais laissées en blanc dans mon premier mémoire , sont imprimées dans celuici en caractères remarquables , afin qu'on puisse discerner quel motif me les fit omettre comme oiseuses ou comme indécentes , plus souvent encore
nuyeuses pour le lecteur; nous les avons supprimées, roninie ne pouvant ni Tinstruire ni l'amuser.
' Observations de Kornman, le Zi mai 1787, page m.
^ Imprimé du 'jt mai 1787, parti K.
MÉMOIRES
par égard pour les personnes que l'on y dénigrait. '
Je ne me traîne point après lui sur sa déplorable défense, c'est bien assez de le citer partout où je prouve qu'il ment : j'indiquerai seulement les pages , pour qu'on voie si je cite à faux.
O mes lecteurs ! si la vérité vous est chère , dévorez encore, je vous prie , l'ennui de cette discussion ; vous en retirerez une instruction complète.
Je remarque d'abord qu'en copiant sur mon mémoire les copies de ses propres lettres, il change autant qu'il peut des mots fort importants.
Dans mon mémoire (page 331) , en parcourant sa lettre au sieur Daudet du 19 juillet 1780 , après ces mots : Si nous pouvions faire le voyage de l'Alsace ensemble , cela serait plus gai ; et avant
ceux-ci , IL NE TIENDBA QU'a MA FEMME d'ÈTRE
DE LA PARTIE , on lit ccttc phrase amicale : D'un autre côté, votre absence de f'e?'sailles pottrralt peut-être préjudicier a nos spéculations projetées ; et lui , dans son commentaire , il copie - : « Fotre ^'^ absence de Versailles pourrait peut-être préju- « dicier à vos spéculations projetées. » On sent qu'il voudrait éloigner l'idée qu'ils eussent des spéculations communes , parce que cette idée ramène a quelques autres. Cependant j'avais imprimé IN'OS SPÉCULATIONS PROJETÉES, co fortcs lettres capitales. Je m'attends bien qu'ils répondront : C'est une faute d'impression ; moi , qui les sais par cœur, je dis, c'est une faute d'intention ;ï'en vais donner une autre preuve.
A la page 16 de cette réplique , il dit : Moi négociant, et moi banquier, serais-je coupable pour avoir, sans sortir des bornes de ma profession , proposé quelques idées utiles au gouver^iement sur des objets de comptabilité qui étaient de mon ressort ? >>
Est-ce offrir des idées utiles au gouvernement que d'écrire à votre cher ami , dans la lettre fâcheuse que vous essayez d'excuser : Le ministre devrait me faire son banquier particidier, par ce qu'étcmt dans le cas d'avoir toujours une caisse ga7'nie, j'acquitterais tous les irlandais... Il me paraît que cet objet pourrait devenir conséquent '/>oî/r leprince; surtout si, dans un maniement dépassé cinquante
milli07lS, ON PEUT ME LAISSER DE TEMPS A AU- TRE QUELQUE FORTE SOMME ENTRE LES MAINS.
Il faut avouer, galant homme , que ces idées pouvaient vous être utiles ; mais vouloir, dans vos commentaires, qu'elles le fussent au gouvernement'. monsieur , ou ne peut s'y prêter ! Et toujours une altération dans ses copies de mes copies ! Il nous transcrit ici la suite de sa lettre : et moi j'aurai C agrément de me rendre utile au ministre; ce
' Pape 12 du second libelle.
^ Mot impropre et du bas langage, qui se glisse dans les discours coiriiiie je l'ai déjà lait observer.
QUI PEUT SE TROUVER DANS l'occasion. Ap paremment pour faire entendre que l'occasion de se rendre utile au ministre pouvait se trouver dans le maniement des fonds de la guerre; ce qui ressemble à quelque dévouement. IMais dans sa lettre déposée et dans mon mémoire (p. 344), on lit ces propres mots de lui : Et moi j'aurai Vagrément de me rendre utile au 7ninistre; ce qui peut se retrouver dans [occasion; et c'est bien différent : car le sens de la vraie leçon est qu'en offrant de rendre au ministre un assez coupable service, il demandait pour récompense qu'on lui permît aussi d'abuser pour lui-même des fonds qui lui seraient confiés. Voilà ce que veut dire : et moi j'aurai l'agrément de me rendre utile au ministre; ce
QUI PEUT SE RETROUVER DANS l'oCCASION. Et
partout il se cite avec cette fidélité, sous la plume fidèle du vertueux Bergasse !
Est-ce aussi pour vous rendre utile au gouvernement que vous écrivez au sieur Daudet, de Bâle, le 13 septembre 1780 , l'épître suivante que j'avais omis de copier, mais qui devient très-importante depuis que le précepteur des enfants s'est chargé de donner un sens à vos lettres?
« De Bàle, le 13 septembre I7S0.
« Il me reste encore à vous parler , mon cher « AMI , de l'adjonction de la place de 1\I. de Bier- « court (trésorier de l'École militaire) , dont nous « nous sommes entretenus avant mon départ de « Strasbourg. Je vous dirai qu'il est bien entendu « que si la princesse de Montbarrey réussit à me la « procurer, je n'en jouirai qu'autant que l'on rem- « plira en même temps les vues bienfaisantes de « cette princesse pour les personnes auxquelles elle « s'intéresse , et cela pendant le temps que j'occupe- « rai cette place , a l'effet de quoi je passerai « tels actes qu'il conviendra pour donner toute « LA solidité requise à l'engagement que je con- « tracterai ; je sais qu'il est essentiel de mettre beau- « coup de discrétion dans ces sortes d'opérations. « Comme je me flatte que vous êtes persuadé que " la mienne est à toute épreuve , vous pouvez être « assuré que l'on ne sera jamais compromis « AVTic moi , '^ etc.
« Signé G. Kornman. »
Ainsi , monsieur Bergasse , ainsi , véridique écrivain , on pouvait être compromis en servant votre ami dans ses projets utiles au gouvernement ! Je laisse à décider ce qu'on doit le plus admirer, ou la sottise du commentaire après la lecture des lettres, ou la bassesse de ces lettres après leur déplorable explication.
Lorsque j'ai dit de Kornman que tout lui semblait bon pour se procurer une caisse , qu'y trouvent-ils donc à reprendre? A''offre-t-il pas , pour l'obtenir,
MÉMOIUES.
de payer les mandats du ministre avec le trésor militaire ?*ÎN'offre-t-il pas , pour l'obtenir, de pensionner les créatures de la princesse, s'il pouvait rendre les protecteurs aussi vils que le protégé ? Ne caresset-il pas , pour l'obtenir , le cher corrupteur de sa femme? Après les prétendus scandales de Strasbourg , ne le charge-t-il pas du soin de son épouse à Bàle ? Et vous nommez cela des projets utiles au gouvernement! Lâche époux! vil agent! et misérables raisonneurs! Passons à d'autres faits; craignons surtout de nous appesantir.
En voulant excuser une autre de ses épîtres , il dit " : « Je suis fâché de n'avoir pas conservé les let- « très du sieur Daudet, pour ajouter de. nouveaux « détails aux explications que je donne. Mais qui « pouvait soupçonner qu'après sept ans une corres- » pondance indifférente me serait représentée , et « qu'on en ferait la matière d'une accusation contre « moi? ')
A cela voici ma réponse , et que tout lecteur malveillant la juge avec sévérité.
Le sieur Daudet doit sans doute exiger que vous représentiez ses lettres; car c'est de cela qu'il s'agit. Certainement aussi, monsieur, personne ne pouvait soupçonner qu'au bout de sept années on serait dans le cas de vous représenter les vôtres ; mais comme c'est vous seul qui faites à votre épouse l'attaque vile et flétrissante qui donne lieu à cette inquisition, c'est à vous seul de justifler, par les lettres du sieur Daudet , le sens que vous prêtez aux vôtres.
Vous dites qu'il était le confident de vos plaintes sur la conduite irrégulière de votre femme avec un autre amant. Interprétation misérable ! en ce que vous supposez à votre femme une première intrigue avec un jeune étranger, laquelle même bien démontrée ne servirait qu'à vous confondre, qu'à établir que vous accusez faussement le sieur Daudet de l'avoir corrompue, puisque, selon vous-même , elle l'aurait été d'avance par un autre !
Or vous saviez , dès 1781 , c'est-à-dire à l'époque de ce commerce entre vous et le sieur Daudet, que ce dernier aurait un procès avec vous , puisque vous vouliez le lui faire ; puisqu'à cette époque surtout vous fîtes enfermer votre femme à l'occasion de cet ami Daudet, et nullement à cause à' un étranger. Il fallait donc garder ses lettres , et c'est à vous qu'on ies demande. Mais, soit que vous les montriez ou non , les vôtres suffiront pour bien prouver votre infamie.
» Encore une fois , dit le naïf époux ' , qu'on me « juge ; et qu'on m'apprenne si , à côté d'une femme « jeune, vive et inconsidérée, je pouvais me con- « duire avec plus de douceur et de prudence. "
' Page 18 du fH'cond lil»el!c.
* Ibid.
Kou : ce n'est pas d'avoir manqué de prudence et de douceur sur les prétendus désordres de votre femme que l'on vous accuse aujourd'hui ; mais de venir après sept ans , après avoir entamé dix rapprochements avec elle , plus perfides les uns que les autres, lesquels sont prouvés au procès, de venir rejeter sur nous , très-étrangers à vos desseins , les fautes que vous reprochez à celte malheureuse victime , et qui , si elles existaient , ne seraient que le fruit de votre conduite cupide, de vos affreux projets sur elle. Et c'est ce que cet examen va prouver jusqu'à l'évidence.
Vous dites ' que^"ai cherché àjaire illusion , ('?i transposant vos lettres, et en dissimulant les circonstances auxquelles elles se rapportent. Non, véridique époux , je n'ai rien transposé ; je n'ai fait aucune illusion , ni rien voulu dissimuler. Vous imprimez un gros libelle dont le but apparent est de prouver qu'un audacieux , il y a sept ans , s'en vint corrompre votre femme; qu'instruit de tout, vous fîtes les plus grands efforts pour rompre cette union fatale à votre fortune , à votre repos , à votre santé... Et moi , qui compare le libelle à vos tendres lettres d'alors, je trouve qu'il n'y a pas un mot de vrai dans votre hypocrite exposé.
Que devais-je faire pour montrer que vous en imposiez au public , par la plume envenimée du précepteur de vos enfants ? N'était-ce pas de copier l'historique du gros libelle ; puis d'aller chercher dans vos lettres , aux mêmes dates que vous citiez , les phrases qui démontrent que vous mentez dans ce libelle, de transcrire de votre commerce les endroits qui prouvaient le mari bénin, complaisant : puis montrer à quelle intention le fougueux époux d'aujourd'hui s'était fait alors si bon homme? Cette maiche était simple, et juste, et raisonnable. Je la trouve même si bonne, que je vais m'en servir en^ core pour anéantir vos répliques.
« Il faut donc partir pour Strasbourg ' . Si je pars, <i et laisse mon épouse à Paris , l'étkanger peut « REPARAÎTBE (l'étranger était donc absent), et de- « venir de nouveau pour moi un rival redoutable ; « si je l'emmène avec moi à Strasbourg, j'ai aussi, « d'après ce qu'on m'a rapporté , beaucoup de cho- « ses à craindre du sieur Daudet. »
Ce fut très-sagement pensé. IMais quel parti prîtes-vous donc? en vain vous éludez l'aveu , en vain le précepteur l'élude; il faut pourtant qu'il vous échappe. Vous la menâtes a Strasbourg , à ce même Daudet, dont vous aviez beaucoup de choses à craindre. Ainsi entre un jeune étranger absent, d'autant moins dangereux , eût-il été présent, que, selon votre nouveau système, un autre lui avait succédé dans les bonnes grâces de votre femme :
' Page 19 du second lil>pllr.
' P;i;.'p 20 du seroiul iihpll!'.
MEMOIRES
entre un jeune étranger absent et cet ami Daudet qui lui-même à Strasbourg n'était d'aucun danger pour elle tant qu'elle restait à Paris , vous prenez le noble parti de la conduire sur le poing à l'ami Daudet , dans Strasbourg , après l'en avoir prévenu par trois lettres citées dans mon premier mémoire , en date des 19, 24 et 25 août 1780!
Il n'y a ni injures ni outrages qui puissent couvrir de tels faits. Il n'est ni précepteur, ni furie , ni Bergasse qui puissent ici donner le change.
Mais suivons bien sou commentaire. « Cependant o il convient que j'aille rejoindre le sieur Daudet ■ « (il convient, monsieur! et pourquoi i*) dans cette « circonstance difficile , la dame Kornman m' ayant
" SUPPLIÉ DE LA CONDUISE A BaLE DANS SA FA-
« MILLE... » — Vous avait supplié ! non pas; le contraire est dans vos épîtres ; et nous lisons dans celle du 27 juillet , à l'ami ' ; Majemme sera sans doute maîtresse d'aller a Bâte; J'AVAIS PROPOSÉ CETTE PARTIE dans le temps, parce que je SUPPOSAIS que cela lui Jerait plaisir ; je suis toujours dans les mêmes sentiments, etc.
Qu'en pense le noble écrivain? Sont-ce là les supplications d'une épouse pour qu'on la mène à Baie dans sa famille.^ N'est-ce pas au contraire l'époux qui l'avait /propose lui-même comme une partie de plaisir? On va voir à quelle intention !
« La dame Kornman m' avant supplié de la <> CONDUISE aBaledanssa FAMILLE, je finis par « y consentir : mais à deux conditions. » (Voyons. )
La première, nous dit-on , est la décence recommandée dans ses entrevues avec le sieur Daudet à Strasbourg. — C'est fort bien pensé ; mais , monsieur , elle eût été mieux à Pans.
La seconde , « qu'elle chassera une femme de « chambre et un domestique qui l'avaient aidée dans » ses intrigues avec le jtune éthangeb , et que je « soupçonnais de l'aider encore dans ses nouvelles « intrigues avec le sieur Daudet. >> Voyez , lecteur, si je vous cite à faux ^.
Maintenant que vous l'avez lu , ayez la patience de revenir à sa lettre du 27 juillet 1780. C'est l'époque dont il s'agit ; et lisez-y ces phrases si bien concordantes à l'explication qu'il en donne ; J'ai seulement observé que je ne voudrais pas faire cette PARTIE DE PLAISIR (le vovaye de Strasbourg à Bâle) avec des alentours qui me déplaisent et qui m'ont manqué (ces alentours sont les valets). Si cependant MA femme veut LES G.ARDER, elleferapour lors le voijaye seule, et moi j'irai de mon côté; car
JE NE VEUX contraindre PERSONNE, ENCORE
MOINS MA FEMME... Et plus bas dans la même lettre : A l'égard de la femme de chambre que ma
' Page 21 du second libolle.
' Ibid.
i Ibid.
femme veut prendre , tous les sujets me conviennent, pourvu qu'elles aient un peu l'apparence de rhonnêteté. Je sais bien qu'on ne peut pas avoir des vestales; mais il y a toujours une certaine conduite à observer. EhL^ peut prendre Justine, QU'ELLE AVAIT, ou une autre; TOUT CELA M'EST PARFAITEMENT ÉGAL.
Ainsi tout ce que l'époux veut , ce n'est point que sa femme ait des domestiques vestales , ni qui la gênent dans ses goûts; mais seulement qu'elle ait des servantes discrètes, qui voient tout et ne bavardent point. Voilà comment le mari chassait les intermédiaires suspects.
Le lecteur n'oubliera pas non plus que c'est au sieur Daudet qu'il a fait ces détails obligeants.
Mais enfin l'époux a trouvé dans sa lettre du 24 août cette phrase triomphante : Elle prendra une autre femme de chambre et un autre domestique , et par ce moyen nous voyagerons ensemble. Aussi voyez-le triompher ( page 23 du second libelle ) : « J'annonçais , dit-il , en donnant cette « nouvelle au sieur Daudet , que mon intention n'é- « tait , en aucune manière , de favoriser les intri- « gués de la dame Kornman avec qui que ce fût. »
Si par hasard vous aviez eu , lecteur, l'inattention de vous laisser surprendre à cette hypocrite colère , reprenez dans sa lettre du 29 juillet 1780 , et toujours à M. Daudet, cette phrase que j'avais négligé de copier, comme oiseuse :
// méfait grand plaisir d'apprendre que la 7iouvelle botine QVEYOVS avez procurée ama femme soit un si bon sujet. Je souhaite qu'elle la conserve , et vous ait des obligations de la lui avoir donnée.
11 suit de ce rapprochement , qu'à l'époque de juillet et d'août 1780 le mari (dans son commentaire) renvoyait tous les domestiques , pour que le sieur Daudet n'eût point d'intermédiaire à lui dans la maison de son épouse; et dans ses lettres, même époque, non-seulement sa femme peut garder les domestiques qu'elle veut, mais il rend grâces à son am'iDiiudetd' avoir procuré une si douce bonne à sa femme. Il souhaite qu'elle la cotiserve, et lui en ait r obligation...
Combien la lettre de l'ami, dans laquelle il dit à l'époux qu'il donne tme bonne à sa femme , serait curieuse à parcourir! mais l'époux, qui la tient, se gardera de la montrer ! Maintenant vous savez , lecteur, pourquoi le bon mari d'alors ne représente pas ces lettres. Je supplie qu'on redouble ici d'attention et de rigueur pour moi.
« Pourquoi le sieur de Beaumarchais n imprime- « t-il qu'une seule de mes lettres à mon épouse ? Je « lui en ai écrit plus de deux cents. Qu'elle les pro- « duise, si elle l'ose! qu'elle produise surtout la « lettre que je lui ;ii écrite pendant que j'étai.'; à Spa,
MÉMOIRES
<• et que le sieur Daudet était charge de lui reinet- « tre! Que craint la dame Rorninan ? Si en effet j'ai « favorisé ses désordres , ma correspondance avec « elle doit le prouver. Qu'elle fasse donc connaître « cette correspondance ' . «
Pour réponse à cette bravade, je vais démontrer qu'il est faux que le sieur Rornman ait écrit alors à sa femme deux cents lettres, comme il le dit. Je vais prouver qu'il en écrivit cinq, et pas six; que ces lettres sont nulles , ou qu'elles le condamnent. Qu'on soit sévère sur mes preuves ; j'ai tant été maltraité dans le monde sur cette infâme et ridicule affaire , qu'on doit me pardonner d'avoir quelque plaisir à bien prouver que j'ai toujours raison. Les magistrats sont des années à peser le pour et le contre avant que d'oser prononcer. Le public tranche en dix minutes sur le libelle d'un Bergasse !
Si je n'ai rapporté dans mon premier mémoire qu'une seule lettre de l'époux à sa femme, comme il me le reproche, c'est que je n'avais alors qu'un seul fait à prouver, la bénignité d'un mari, devenu depuis si brutal, et que cette lettre y suffisait.
Aujourd'hui que dois-je établir? deux faits dont j'ai la preuve en main :
1" Qu'il n'a écrit que cinq lettres à sa femme pendant cinquante-quatre jours d'absence ;
2" Que ces cinq lettres, loin de montrer un mari grondeur irrité du désordre qu'il lui impute , sont courtes , vagues , vides ou nulles , arrachées par la bienséance à l'époux qui rougit de son rôle , et qui ne sait comment écrire, enfin, qu'excepté celle transcrite dans mon premier mémoire , oîi il consent que son épouse reçoive l'ami Daudet, qui doit la visiter à Bàle, aucune des autres ne dit rien.
Malgré l'ennui que je vous cause, à mon lecteur, ne m'abandonnez pas : tout le procès est dans ces lettres, et surtout dans l'explication qu'un fougueux écrivain en donne.
Le 14 juillet 1780, en arrivant à Spa, le confiant époux écrit à son ami : « Je vous accompagne une « petite lettre pour ma femme, et je vous serai obligé « de la lui remettre. » ( Donc une lettre. ) Comptons bien.
Moi je n'ai pas cette petite lettre, elle seule manque à la liasse. On jugera par les quatre autres de quel ton était celle-là.
Sa lettre du 19 juillet au sieur Daudet nwntre que ce jour-là il n'écrivit point à sa femme; mais le 27 juillet, de Spa, longue épître à son cher ami, et très-court billet à sa femme, en s' excusant sur sa fatigue. Voyez de quel style terrible il soutient son ton irrité.
Sous couvert de l'ami Daudet.
« Spa, le 2" juillet nsw.
« J'ai vu avec beaucoup de satisfaction , ma feni-
' P.^ge 24 du second libelle.
« me, que nos enfants se portent bien , et que tu (i aies leur bien-être à cœur; nos sentiments sereu- « contrent en ceci , et il faut espérer que cela ne sera « pas la seule occasion. Je ne répliquerai rien atout » le reste de ta lettre, parce que nous nous sommes « suffisamment expliqués là-dessus. » ( Ilesquivait les explications par écrit.) « Je souhaite que tu » sois toujours heureuse et contente , et j'y contrip huerai toujours par tout ce qui dépendra de moi » sur quoi tu peux compter , ainsi que sur les senti- « ments que tu me connais. G. K. »
P. S. Cette lettre est un peu courte , mais, je me « sens un peu fatigué; je réparerai cela à la pre- « mière occasion. »
Ce style gauche et plat nous prouve que le mari n'avait que des compliments à faire , des reproches à éluder, et nul ressentiment à vaincre.
(Déjà deux lettres.) Nous marchons.
Le 1" août, de Spa , longue épître à l'ami Daudet, où il s'étend comme une gazette sur les roides nouvelles du Nord ; et cependant le P. 5. contient ces mots : Je suis trop fatigué pour pouvoir écrire à ma femme; ce sera pour un autre courrier.
Le 5 août, toujours de Spa, longue et tendre lettre à Vami : il ne veut plus qu'on lui écrive. Il part et compte écrire, ùït-W, aujourd'huioudemain à sa femme, pour lui annoncer la même chose. La lettre est au bout de la plume. Puis le 12 août, de Bru.xelles , autre longue épître à Vami , point de lettre encore à sa femme (car c'est par lui qu'il écrivait). Seulement, à la tin de celle à son ami, on lit ce tendre P. S. .
J l'égard de mafemme^ je ne veux que son bon. heur, DANS» toute l'étendue du t^rme. J'espère aussi qu'avec un peu de réflexion elle ne s'y opposera point. Et le 18 août il était de retour chez elle, puisqu'il écrivit de Paris à son ami , le lendemain 19 : Je crois que ma femme est intentionnée de faire ce petit voyage (de Strasbourg) .
Nous n'avons encore que deux lettres , et le mari est de retour : il ne quitte plus sa femme à Paris, à Strasbourg, ni à Bàle, que le 13 de septembre; et dès le lendemain 14 il lui écrivit d'Asler , près de Luxembourg : cette lettre est ia plus curieuse des cinq ; c'est celle où il lui dit qu'il espère que l'ami Daudet aura l'attention d'aller la visiter à Bàle. L'époux m'a reproché de l'avoir mutilée ; mais je vais la donner sans lacune , elle est nécessaire en ce lieu pour compléter la collection. Je pris qu'on examine ce que j'en avais retranché.
" A Asier, prés de Luxembourg, le 14 sept, I78(i.
" Jecrois, majemme, qu'il est décent que tu BEÇOiVES DE MES NOUVELLES, Car moti silcfice pourrait faire naître des réflexions aux bonneu gens avec lesquels tu te trouves, qu'il n'est pas de
ISG
notre intérêt qu'ils fassent. (Nous avons dit que ees bonnes gens étaient des parents de sa femme.) On te demandera par intérêt pour moi, et par curiosité, sijeVai écrit, et tu pourras par ce moyen satisfaire à toutes ces demandes^. « Je me trouve « dans un chemin de traverse, arrêté dans un mau- « vais village, parce qu'il y a quelque chose de cassé « à ma voiture ; je continuerai le plus vite qu'il me " sera possible ma route vers la Flandre et Aix-la- « Chapelle, d'où je te donnerai de mes nouvelles « ultérieures. » ( Fallait-il faire tant de bruit pour une pareille omission?) Fais mille compliments à tes parents et à Daudet, si tu le vois, cak je suppose qu'il pourrait bien dans ses petits voyages
AVOIR l' ATTENTION DE TE FAIRE UNE VISITE ;
JE LUI ÉCRIRAI DEMAIN. Je fais passer la présente par Strasbourg,vovv,Çi\f(ii!iYOi'E. que nous sommes en correspondance etisemble. Tu poun^as également, si tu avais quelque chose à me faire dire , adresser tes lettrespour moi à Fachter; cela nous DONNERA UN AIR d'intelligence qui fera bon effet sur Vespnt de certaines personnes. Je suis toujours avec les sentiments que tu me coiinais.
Voilà trois lettres constatées \ mais nous sommes loin des deux cents.
Et le 22 septembre, de Bruxelles, autre court billet à sa femme. Des reproches? il n'en fait aucuns. De colère? on n'en voit pas l'ombre. Les plus doux encouragements , une complaisance sans bornes, et ma preuve marche assez bien. Mais il faut copier le billet.
Toujours le viême bon mari.
« Bruxelles , le 5fâ septembre 1780.
« Je n'ai pas eu un moment a moi , ma femme, « POUR te donner de mes nouvelles. J'ai touu jours été en course ou en négociation; j'ai passé « par Spa ; mais, comme tu vois, je n'y ai point « PRIS racine : mon frère m'ayant fait sentir qu'il « est essentiel pour nos affaires que je passe par Pa- « ris, je me suis déterminé à prendre cette route; « je ne m'y arrêterai que deux ou trois jours ; je « prendrai ensuite la route de Bâle , où tu ne tar- <■ deras pas à me voir : je souhaite trouver tout le « monde bien portant, ainsi que les enfants. Mille « compliments à tes parents; je n'ai pas une mi- « NUTE A MOI, et je n'ai que le temps de te dire que « je suis toujours, avecles sentiments que tu me con- « nais, G. K. »
Remarquez bien ces mots , lecteur : Je n^ai pas eu un moment à moi pour te donner de mes nouvelles : j'ai toujours été en course ou en négociation. (Donc
• Les phrases en caractères romains étaient omises dans mon premier mémoire.
il n'y a point eu de lettre entre le 14 septembre et ce jour. ) J'ai passé par Spa; mais, comme tu vois , je n'y ai point pris racine. Apparemment la jeune épouse lui avait fait quelque reproche, qu'il se garde bien de montrer , sur la longueur de son premier séjour à Spa. Mais c'est l'affaire de l'épouse de nous dévoiler ces mystères. ( Ainsi quatre lettres à sa femme.) Lecteur, nous touchons à la fln.
EnGn une cinquième de Paris, du 26 septembre, et toujours le même embarras.
" Paris, le 26 septembre I78o.
« J'espère, ma femme , que mes précédentes îet- « très te seront bien parvenues ; tu y auras vu que « des affaires instantes ont engagé mon frère à me « presser de venir à Paris ; j'y ai satisfait , quoique « cela m'ait contrarié , et j'y suis.arrivé hier. Je suis « extrêmement occupé de différents objets ; je ne « m'arrêterai cependant que peu de jours, pour « prendre la route de Bâle , où je ne tarderai pas « d'arriver. Je suis singulièrement fatigué de « toutes ces courses ; le temps me presse, et il « ne me reste que celui de te réitérer que je suis tou- « jours, avec les sentiments que tu me connais,
" Mes compliments h ta famille. »
Le bon mari n'écrivit plus : sous huit jours il était à Bâle, d'où il amena sa femme à Paris ; car son ami Daudet l'attendait dans la capitale.
Ainsi cinq lettres seulement, bien courtes et bien comptées, pendant cinquante- quatre jours d'absence : trente-six dans son voyage à Spa , et dix-huit jours après l'avoir menée à Bâle. Il était déjà clair pour nous qu'on n'écrit pas deux cents lettres en cinquante-quatre jours, écrivît-on à une maîtresse : jugez donc quand c'est à sa femme, que l'on croit maîtresse d'un autre.
Dans ces cinq lettres bien prouvées , on voit que cet époux, qui se donne pour si sévère dans ces deux cents prétendues lettres , n'était qu'un plat mari , honteux de sa très-honteuse conduite. On sent toujours son embarras : deux mots par décence, et c'est tout. On voit qu'il a peur d'en trop dire, car des lettres sont des témoins. Quand il peut s'excuser d'écrire, il saisit le moindre prétexte. Un jour il est trop fatigué ; un autre, il écj'ira demain; un autre jour , le teinps le presse , il n'a pas un momeyit à lui. Dans sa lettre de Spa , du 27 juillet , honteux même de ne pas répondre aux explications que sa femme lui demande. Je ne répliquerai rien, dit-il, à tout le reste de ta lettre, parce qve nous nous sommes suffisamment expliqués là-dessus. C'est l'épouse ici qui reproche, et l'époux qui fait le plongeon : et cependant voyez toutes ses lettres des
MKMOIIIKS.
mêmes dates « son ami Daudet , comme elles sont chaudes , vives et pleines ; le cœur abonde en sentiment! plusieurs ont trois ou quatre pages.
A ces cinq lettres bien comptées (et c'est le compte du mari , à cent quatre-vingt-quinze près) , il est inutile d'ajouter son commentaire sur sa lettre scabreuse à sa femme, du 14 septembre, où il dit : « Fais mille compliments à Daudet , si tu le vois , « CAR JE SUPPOSE qu'il pourrait bien dans ses petits « voyages AVOIR l'atteîntion detefaireunepe^i/e « visite; je lui écrirai demain. » Cette lettre est fâcheuse : on voudrait pourtant l'expliquer; car M. Kornman est d'avis qu'en pareil cas il vaut mieux dire une sottise que de ne point parler du tout. Le précepteur Bergasse nous semble aussi de cet avis. Or voyons comment ils s'en tirent (p. 24 du 2*^ libelle) : « Il (Daudet) m'avait écrit qu'en " effet, devant aller dans le voisinage de Bâle , il se « proposait de lui faire une seule visite. »
Il avait écrit une seule? Montrez-nous donc la lettre où il restreint son attention pour votre femme à ne lui faire qu'une seule visite à Bâle! ce style est si probable dans l'hypothèse que vous posez, qu'on est très-curieux de la lire. « Or je ne croyais pas (ajoute l'ingénu mari, ajoute le bon précepteur) « que cette visite fût bien dangereuse, la dame «■ Kornman étant avec ses enfants , au milieu des « siens. »
Au milieu des siens , dites-vous! c'était là le motif de votre sécurité ? Eh ! mais, monsieur, oubliezvous qu'elle était logée à l'auberge où vous Paviez mise vous-même, et non chez l'un de ses parents? N'avez-vous donc pas imprimé (p. 10 du l^"" libelle) : « Je n'eus pas besoin en arrivant (à Bâle) " de faire de grandes informations sur la conduite « de la dame Kornman : à peine fus-je descendu « DANS l'auberge OU ELLE LOGEAIT, qu'on m'ap- « prit que le sieur Daudet y était venu plusieurs « fois de Strasbourg , qu'il y avait passé des « NUITS AVEC ELLE. » Or, quaud vous invitiez cet ami d'avoir V attention pour tous trois d'aller la visiter à Bâle , il est donc vrai , monsieur, que , loin d'être chez ses parents , elle était logée à Fauberge où vous l'aviez mise vous-même , où chacun a droit de descendre, de passer le temps qu'il lui plaît! Vous auriez bien pu vous douter que dans ces logements publics on n'a jamais de surveillants ; ces visites, qui, dites-vous , ne vous semblaient pas dangereuses, devaient donc au contraire vous le sembler beaucoup, surtout delà part d'un galant tel que celui que vous peignez ? Cependant vous l'aviez invité d'avoir r attention d'y aller! vous aviez écrit à votre femme que vous supposiez qu'il n'y mayiqtœrail pas ! Étes-vous pris dans votre piège? lâche époux , vil agent , et misérables raisonneurs !
Tous mes amis se réunissent pour me prescrire
le tou grave. Mais peut-on se refuser au léger sourire du dédain en voyant la bassesse trompée , et l'embarras d'un hypocrite époux qui, malgré le ton prédicant d'un défenseur plus hypocrite encore , ne peut plus prononcer un mot sans dévoiler sa turpitude ? 11 nous rappelle un charlatan connu , voulant toujours vendre sa femme , et toujours prêt à être en fureur contre qui l'aurait escroquée. Achevons le portrait du nôtre.
Enfin vous croiriez, à l'entendre, qu'après tous les renseignements reçus à Paris , à Strasbourg et à Bâle , sur les désordres de sa femme , il a chassé le corrupteur à son arrivée à Paris, et n'a pas différé d'un jour; et vous le croyez d'autant plus , que ce mari , dans son second libelle , établit ainsi sa conduite :
« De retour à Paris , connaissant enfin l'intrigant « auquel j'ai affaire , je fais sentir au sieur Daudet « combien sa présence m'est importune ' , » etc.
Mais moi qui tiens l'expédition timbrée que j'ai tirée du greffe criminel , de toutes ses lettres déposées, j'y trouve, à la date du 14 novembre 1780 ( c'est-à-dire deux mois après son séjour à Bâle ) , une lettre au sieur Daudet, commençant par ces mots : Fous trouverez, mon cher ami, sous ce pli y le modèle de l'engagement en question^ etc.
Eh quoi! toujours mon cher ami! au corrupteur avéré de sa femme ! deux mois après le séjour de Bâle!
Eu honneur, ce second libelle est plus menteur que le premier ! et partout la même logique.
J'ai combattu , j'ai démasqué , dans d'autres procès qu'on m'a faits , des lâches d'une étrange espèce; mais jamais aucun d'eux ne s'est vautré, comme ceux-ci, dans la fange d'une telle défense.