‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 514 sur 630 · ADDITION PRÉCIPITÉE · texte numérisé non relu

ADDITION PRÉCIPITÉE

Ce mémoire était imprimé , j'allais le remettre à mes juges , lorsqu'un libelle atroce vient d'être lancé contre moi dans le monde. Sous prétexte des lettres qu'ils ont citées à l'audience, toute ma jeunesse y

est livrée aux outrages les plus calomnieux. Là , une lettre supposée se trouve rapportée en note comme m' ayant été écrite. Ils sont aveuglés à tel point par la fureur qui les domine, qu'ils ne s'aperçoivent pas même ducontre-sens absurde qu'une telle lettre, la supposant écrite à moi , ne me fût jamais parvenue, et pût se rencontrer, après trente-trois ans, entre les mains d'uu autre. Ce n'est plus discuter qu'il faut, mais demander la punition de si dangereux attentats.

A l'instant même j'ai présenté requête au parlement , portant plainte , non-seulement contre les auteurs, imprimeurs et distributeurs de cet infâme écrit, mais contre ceux qui leur ont vendu des lettres cotées et parafées appartenantes à un inventaire clos, achevé depuis plus de trente ans, dont ils se sont permis de faire un aussi criminel abus.

Et, pour montrer quelle confiance est due à leurs atroces calomnies , j'ai remis à M. l'avocat général les trois arrêts de la cour qui , après dix années de vexations outrées, ont déclaré les Aubertin , comme héritiers de ma femme leur sœur , mes débiteurs de sommes plus fortes que toute leur existence actuelle ne leur permettait d'acquitter. Le dernier de ces trois arrêts, au rapport de M. Titon, est un chef-d'œuvre de discussion, de balance d'intérêts, de compensation, de clarté, de justice.

J'ai joint à ces arrêts des lettres de ces héritiers que le hasard m'a fait retrouver , à défaut d'une foule d'autres perdues, par lesquelles ils m'implorèrent quand ils se virent condamnés. Et ce ne sont point là des lettres supposées, controuvées ni volées , dont le vrai sens puisse être détourné. Le repentir et la prière s'y montrent dans toute leur énergie. J'ai joint aux arrêts , à ces lettres, les actes notariés qui attestent ma bienfaisance et le pardon que je leur accordai.

Une de mes belles-sœurs , pour calmer ma colère contre son frère , m'écrivit en 1787 : « Je vous con- « nais l'âme trop bonne pour me persuader que vous « vouliez réduire à la misère un être qui a des

« TORTS VIS-A-VlS DE VOUS, JE VOUS l'aVOUE,

« mais enfin qui, comme moi , vous est attaché par « les liens du sang... Que deviendra-t-il donc, mon- « sieur , si vous li'avez pas la bonté de lui laisser « toucher son revenu , qui consiste en dix-huit cents « livres de rente viagère ?... Vos procédés vis-à-vis « de ma sœur et moi, monsieur, votre honnêteté, « me font espérer que vous vous laisserez toucher « en faveur de mon frère, etc. Je sais qu'il n'est ni « dans votre cœur ni dans votre âme de mettre un « père de famille au désespoir. Vous ne le voudriez « pas. Si LE SOUVENIR DE SES TORTS a pu vous « inspirer un moment la vengeance , je suis sûre « qu'une voix intérieure vous dit : Sa sœur était « MA FEMME ; je dois lui pardonner. Ce seutimejit

MEMOIRES

<< est celui que vous inspire votre sensibilité, « QUE JE CONNAIS, de laquelle j'osc tout attendre , « et que j'implore , en vous priant d'être bien per- « suadé des sentiments , etc.

« ïrès-obéissante , etc.

« Signé AVBT.HT11S. »

Qu'arrive-t-il ? Touché de sa prière, je donnai mainlevée de l'opposition que j'avais mise sur les rentes de son frère ; et je l'en ai laissé jouir depuis tranquillement jusqu'à sa mort , sans lui rien demander. Voilà celui qu'ils disent que j'ai fait mourir de douleur!

Le fils d'une des sœurs de ma femme m'écrit , me fait solliciter par tous ses amis et les miens d'avoir des ménagements pour lui , n'ayant, dit-il , jamais trempé dans aucun tort de ses parents envers moi. Qu'arrive-t-il ? Je lui remets généreusement le quart de ma créance sur lui ; et l'acte notarié de cette bienfaisance, que j'ai remis à M. l'avocat général, porte l'expression de sa reconnaissance.

Une autre sœur de feu ma femme m'écrit la lettre suivante en novembre 1785; c'est-à-dire quatre années après l'obtention de mes trois arrêts, dont je n'avais fait aucun usage hostile contre eux tous. Cette lettre mérite d'être opposée tout entière aux impressions affreuses qu'ils ont voulu répandre sur le décès de ma première femme, à l'impression qu'elle auraitdu laisser à sa famille entière. Malheureux imposteur , lisez donc cette lettre.

Lettre de la demoiselle Aubertin à M. de Beaumarchais.

« Ce 23 novembre 1785.

« Depuis que nous avons eu l'honneur de vous « écrire , monsieur, nous nous étions flattés que vous « voudriez bien donner un jour à M. Angot pour « lui dire vos intentions, et terminer une affaire que « nous regarderons toujours comme très-malheu- « reuse et par ses suites, et par la division qu'elle a « causée entre vous et nous; division d'autant plus « sensible pour nous, monsieur, que nous en som- « mes les victimes, sans que notre cœur y ait ja- « mais eu de part : enfin c'est une chose faite ; le « point essentiel à présent, c'est de régler entre vous « et nous d'une manière qui ne nous oblige plus les « uns ni les autres à rappeler des temps malheu- « reux : cela dépend de vous , monsieur ; et nous « vous prions avec instance de vouloir bien nous « marquer ce que vous exigez de nous , pour que « nous sachions à quoi nous en tenir. Nous savons « bien que votre arrêt vous donne des droits ; mais « vous connaissez notre position et la médiocrité de « notre fortune. Enfin, monsieur, consultez votre « cœur: ilestbon, sensible , généreux ; nouslecon- « naissons tel, et c'est de lui que nous attendons un « traitement favorable : vous avez tant de droits à

« la reconnaissance ! La nôtre ne sera ni moins » vive ni moins étendue ; notre soin le plus cher « sera de l'exprimer, et de saisir toutes les occa- « sions de vous en donner des preuves. Daignez « donc, monsieur, avoir égard aux lien.s qui nous « ont unis; croyez qu'iVs ont gravé dans nos cœurs « un sentiment que le temps ni les circonstances « 71' ont point effacé. Puissent-ils vous inspirer en no- « tre faveur ! Nous osons l'espérer, et que nous éprou- « verons les effets de la bonté de votre âme. Nous « attendons votre réponse avec impatience , et vous «prions instamment, monsieur, de vouloir bien « nous instruire de vos volontés ; nous sommes per- « suadés qu'elles seront dictées par votre généro- « site, et vous prions d'être bien convaincu des << sentiments avec lesquels nous ne cesserons « d'être , etc.

<■ MONSIEUB,

« Votre très-humble et très- « obéissante servante, « Signé Aubertin. »

Qu'arriva-t-il? moi, qui n'ai jamais résisté aux supplications ni aux larmes , j'ai consommé envers cette demoiselle, dont la sœur venait de mourir, l'acte de bienfaisance que je leur avais promis à toutes deux, par lequel je consens qu'elle jouisse , sa vie entière , de toutes les sommes qu'elle me doit ; et la vive expression de sa reconnaissance est consignée dans ce traité , remis avec les lettres à M. l'avocat général. Et c'est ainsi que je me suis vengé d'une persécution de dix années, pendant lesquelles mes biens , mes revenus , mes meubles avaient été saisis dix fois. C'est ainsi que je me suis vengé de presque tous mes débiteurs.

A défaut de moyens , ces horreurs clandestines se sont répétées sourdement dans tous les procès qu'on m'a faits, et que j'ai tous gagnés avec éclat, n'en ayant jamais fait moi-même à aucun de mes débiteurs.

Dans les deux procès intentés , l'un par l'héritier Duverney , et l'autre par le sieur Goëzman , pendant que les Aubertin me plaidaient avec rage ; forcé de me défendre moi-même, les avocats d'alors me refusant leur concours , je fis à mes ennemis la provocation contenue dans mon second mémoire contre le sieur Goëzman , en 1773. Le frère , le beaufrère , le neveu , toutes les sœurs de feu ma première femme, étaient vivants alors. Ils me plaidaient avec fureur. Je les provoquai fièrement; mais aucun d'eux n'osa répondre.

11 était réservé à ce lâche Kornman , à cet affreux Bergasse , de chercher à noircir ma jeunesse si gaie, si folle, si heureuse, après trente-trois ans d'une vie sans reproche passée à Versailles , à Paris , c t partagée, aux yeux de tous, entre les affaires ! 'os lettres.

MEMOIRES

Je n'ajouterai plus qu'un mot: il est le cri de ma douleur. Justice, ô magistrats ! justice! Vous me la devez, je l'attends de votre honorable équité.

Signé Caron de Beaumarchais.

Monsieur Dambrav , mwcat général.

M^ Pelletier, /)?'orareî<r au parlement.

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