DEUXIÈME EPOQUE
J'ai commencé ce mémoire en disant que je ne jugerais point les ministres à qui j'ai eu affaire en homme de parti , qui blâme tout, sans examen, dans les gens qui diffèrent d'opinion avec lui , et couvre d'un manteau béuin les fautes de tous ceux qu'il croit de son avis. C'est par les faits que l'on doit les juger, comme je désire qu'on me juge. Eux et moi nous allons passer sous les yeux de la convention nalionalc , et même de la Trauce entière. Et ce nVft pas le temps de rien dis.simuler. Oui trahit
son pays doit payer de sa tête une action aussi déloyale !
Mais lorsque j'examine l'énorme quantité de travaux, de souffrances dont je dois rendre compte , la sueur froide me monte au front. Sans avoir écouté mon dénonciateur , vous avez applaudi, citoyens des tribunes, au décret insultant qui me conduisait à la mort , si mes lâches ennemis n'avaient manqué leur coup sur moi ; atrocité dont vous frémirez tous. On est si chaud pour accuser ! aura-t-on seulement la patience de me lire ? Et cependant , amis , ennemis , tous le doivent : les uns pour s'applaudir de l'estime qu'ils m'ont vouée ; les autres pour y trouver de quoi confondre un traître, et me condamner si j'ai tort , si tous les faits ne me justifient point.
Douze jours à peine étaient passés depuis le départ de la Ilogue pour la Hollande, qu'effrayé des difficultés qu'on lui opposait en Zélande sur une première requête présentée , il m'expédie un courrier jour et nuit, par la dépêche duquel j'apprends qu'avant même la déclaration de guerre entre la France et la maison d'Autriche, l'amirauté de Middelbourg {mes fusils étaient en Zélande ) entendait exiger de moi un cautionnement de trois fois la valeur de ma cargaison cV armes , pour la laisser embarquer à Tervère , et s'assurer, nous disait-on , que ces fusils iraient en Amérique, et ne serviraient point pour les armées de France. Et c'était la réponse que l'amirauté avait faite à notre première requête pour obtenir Vextradition !
Mais qu'est-ce donc que la Hollande avait à voir à des caisses de marchandises qui ne passaient chez elle que sous la forme du transit, et qui avaient payé les droits 1 Certes , ils n'avaient aucune inspection politique dessus, pour quelque endroit du monde que je les destinasse, moi, citoyen français : et la Hollande étant une puissance amie , cette exigence, ridicule si elle n'eût pas été odieuse, ne pouvait être et n'était en effet ( comme la suite l'a prouvé) qu'une mauvaise difficulté suscitée pour servir l'Autriche, laquelle n'avait pas plus de droits que la Hollande sur ces armes ; car
L'acquéreur hollandais, qui les tenait de l'empereur, les lui avait payées comptant. On avait exigé de lui une caution de cinquante milleflorins d'Aï' lemagne , que les fusils iraient en Amérique. Il AVAIT FOUBNi LA CAUTION; et s'il ne prouvait pas, par des connaissements ou acquits déchargés , que les armes y avaient touché, la peine était au bout : ilperdait cinquante milleflorins. Là finissait LE DROIT DE l'eMPEREL'R.
Cet acquéreur avait vendu les armes, en retenant son bénéfice , à des acquéreurs étrangers , qui , sans les lui avoir payées , les avaient revendues, avec leur bénéfice , à mon libraire de Bruxelles , IcqueJ
MÉMOIRES
aussi, sans les avoir payées, me les avait vendues sous espoir d'un bon bénéfice ; et moi qui n'en voulais que pour armer nos citoyens d'Amérique ou d'ailleurs, au gré de nos besoins pressants, en subvenant moi seul à toutes ces primes de concessions , et payant le premier acquéreur, qui seul avait délié sa bourse , j'étais aux droits de tout le monde , surtout à ceux du Hollandais. C'était lui seul aussi que je devais couvrir du cautionnement fourni par lui. Seul il avait le droit de l'exiger de moi, comme engagement commercial du marcbé qu'il avait rempli. iMais la Hollande et moins encore l'Autriche, dont tous les droits étaient éteints , n'avaient aucun droit sur ces armes : celle-ci néanmoins avait son influence; et celle-là, sa complaisance. Voilà, monsieur Lecointre , la question bien posée. Et c'est maintenant là-dessus que vont rouler tous les débats , et non sur les prétendus droits ni d'un Provins ni d'aucun autre , comme vous l'avez dit dans votre dénonciation , oîj il n'y a pas un mot qui ne soit une erreur de fait. Quant à celles de raisonnement , je ne dois mettre ici nulle pédagogie.
Ce malheureux Provins^ qui n'a jamais payé ses traites, n'a mis et n'a pu mettre aucune entrave à l'extradition de nos armes ; on se serait trop moqué de lui ! aussi s'en est-il bien gardé. Mais je vous apprendrai ce qu'on lui a fait faire à Paris {et non en Hollande ) , pour nuire à l'arrivée des fusils dans nos ports : et vous serez un peu honteux de votre bonne et pieuse crédulité !
Lisez d'abord , pour vous en assurer, la première requête donnée à cette amirauté de Middelbourg par la Haye , agissant pour nous deux , afin qu'ils fussent encore un peu plus dans leur tort : vous y verrez s'il est question de tous les honnêtes gens dont vous avez parlé !
Le 20 avril , au reçu du courrier qui m'annonçait les intentions perfides que la Hollande avait de nous nuire , je me hâtai d'écrire au ministre des affaires étrangères, Dumouriez, la lettre suivante, en forme de mémoire.
A monsieur Dumouriez, ministre des afjaires étrangères.
« Paris, ce 12 avril 1792.
« Monsieur,
« Un courrier qui m'arrive de la Haye me force d'avoir recours à vous. Voici le fait :
« J'ai acheté en Hollande de cinquante à soixante mille fusils et pistolets. Je les ai bien payés : mon vendeur me les livre à Tervère en Zélande , oîi deux navires sont prêts à les recevoir ; mais à l'instant de partir, l'amirauté veut exiger de moi une caution de trois fois la valeur de ces armes , pour s'assurer, dit-elle , qu'elles sont par moi destinées pour l'Amérique et non pour l'Europe.
« Cette difficulté, laite à un négociant français par une nation amie de la France , a forcé mon correspondant de me dépêcher un exprès. Personne ne sachant mieux ([ue vous, monsieur, que partie de CCS fusils est destinée pour nos îles du golfe , puisque j'en ai instruit l'administration française comme d'une chose qui pouvait lui être agréable , ces armes y tenant lieu de celles quon leur expédierait de France , et le reste étant destiné pour le continent d'Amérique qui arme contre les sauvages, je vous supplie, monsieur, de vouloir bien écrire à votre chargé d'affaires auprès des états-généraux de faire cesser une difûcullé qui me retient deux navires à la planche, et des fonds considérables en suspens.
« La nation hollandaise n'est pas avec nous dans les termes où la justice que je demande sur cette mienne propriété puisse faire quelque difficulté, si vous avez la bonté de la lui demander pour un négociant français dont la loyauté est connue. Vous obligerez celui qui est avec respect ,
« Monsieur,
« Votre , etc.
« Sii;né Caron de Beaumarchais. •>
Dumouriez mit à sa réponse toute la grâce de l'ancienne et franche amitié ; la voici :
« Paris, ce 2i avril 1702.
«Je suis bien invisible , au moins autant que vous êtes sourd, mon cher Beaumarchais. Cependant j'aime à vous entendre , surtout quand vous avez des choses intéressantes à me dire. Soyez donc demain à dix heures chez moi , puisque des deux c'est moi qui ai le malheur d'être le ministre. Je vous embrasse.
« Sig7ié Dumouriez. »
.l'y fus le lendemain matin. La chose bien expliquée, il me demanda un mémoire officiel, pour qu'il en conférât avec les autres ministres. J'en fis un , j'en fis deux, enfin j'en fis cinq différents dans le cours de cette journée , nul n'étant, selon ces messieurs, dans la forme qu'il fallait. Cela me semblait bien étrange.
Le lendemain matin , le 23 avril, j'envoyai au ministre Dumouriez le cinquième mémoire fait la veille. Le voici ;
» Paris , ce 2;i avril 1703.
« Monsieur, « J 'ai l'honneur de vous adresser, non plus comme à un homme bienveillant , mais comme au ministre de la nation et du roi au département des affaires étrangères , le cinquième mémoire dont j'ai changé la forme depuis hier matin , pour vous prier, monsieur, de vouloir bien faire cesser en Hollande la vexation de m'y retenir, au port de Tervère, soixante mille fusils que j'y ai achetés , et dont l'amirauté ar-
MEMOIRES
réto le départ, sous le prétexte honteux d'une caution inusitée de trois fois la valeur des armes , uniquement pour servir d'assurance , dit -ou , que je vais les expédier pour rAniérique.
« Je suis bien désolé de vous importuner encore ; mais , sous quelque forme, monsieur, que vous demandiez cette justice pour un négociant français que l'on vexe , il est à désirer que cette forme soit si pressante que vous puissiez vous flatter de lever l'embargo : sans cela , moi particulier, qui suis bien loin d'avoir la force nécessaire pour vaincre des obstacles de cette nature, je ne pourrai plus livrer ces armes au ministre delà guerre da?ts le temps prescrit par mon traité avec lui.
« Daignez réfléchir aussi , monsieur, que non-seulement la nation en serait privée dans un temps où elles sont devenues si nécessaires , mais que je me reirais obligé de me justifier hautement de faccU' .sation de mauvaise volonté qu'on ne manquerait pas d'élever confre moi sur cette non-livraison d'armes, qui ne viendrait pas de mon fait , mais delà malveillance d'une nation étrangère, dont le ministre seul de celle à qui j'ai l'honneur d'appartenir a le droit et l'autorité de demander raison pour moi.
« Ce n'est donc point une grâce personnelle que je sollicite, monsieur, mais une justice importante à la France , sous le double aspect du droit des gens blessé , et de l'urgence du besoin de ces armes qui sont à elle, et qu'on retient injustement à Tervèrc.
« Je suis avec respect , i> Monsieur,
" Voire , etc.
« Signé Caron de Beaumabchais. »
Rien ne se terminait. J'allais deux fois par jour aux affaires étrangères, et il y a une lieue de chez moi : d'autres objets entraînaient le ministre. Des mots arrachés en courant ne me satisfaisaient sur rien, et mon courrier se désolait du temps que je lui faisais perdre. D'autres lettres de Hollande arrivaient, bien pressantes ; le ministre me prie de lui reniémorier l'affaire. Le 6 mai , en lui envoyant un nouveau mémoire très-instant , je lui écris ce mot : n 6 mai 1792. Pour vous seul.
« Trois choses importantes à observer ( la malveillance de nos ennemis intérieurs se flatte que vous ne réussirez pas à lever l'embargo des armes ; elle espère vous en faire un tort auprès de la nation française ) :
« 1° Le mal en Hollande venant des marauderies de Paris, dont nous avons la preuve, il importe que l'objet de mes instances ne soit pas connu , s'il se peut , datïs les bureaux de la guerre ; on le saurait jiientôt à la Haye ;
> 2" Il importe que mon courrier parte si vite
V après la résolution prise) qu'on n'ait pas le temps d'en donner avis par la poste : les bureaux n'y man^ quer aient pas.
« 3° Vous sentirez Injustice et la justesse du coutenu de mon mémoire , en réfléchissant que si un obstacle national, qu'aucun particulier ne peut lever, empêche que je ne vous livre les fusils au Havre ,je vous les livrerai à Tervére ; alors toutes les précautions qui assurent leur arrivée deviendront personnelles au gouvernement français : je me charge seulement de lever les obstacles des agents subalternes avec des poignées de ducats.
« Blacte animo Je vous ai trouvé triste hier, et j'en suis affligé. Du courage, mon ancien ami ! Usez de moi pour le bien public. Rien ne me coûtera pour sauver la patrie. Les divisions sont détestables : le fond des choses est excellent.
" Signé Beaumarchais. »
Point de réponse. Trois jours après , 9 mai , j'insiste, et j'envoie un nouveau mémoire à MM. de Gi'aves , Lacoste, Dumouriez, sous le titre de Question importante et secrète à délibérer et fixer entre MM. les trois ministres de la guerre, de la marine et des affaires étrangères. (Remis aux trois ministres le 9 mai 1792.) Il est dans les trois archives ; je vous le montrerai, Lecointre ; il ne doit pas être imprimé.
Point de réponse, et mon courrier ne partait pas. Je crus m'apercevoir qu'on arrêtait, je ne sais comment, l'active bienveillance de M. Dumouriez- \iO\xx le succès de cette affaire. La colère me surmonte; je lui écris quatre jours après, le 13 mai, la lettre suivante, un peu sévère, pour être lue au comité.
Beaumarchais a monsieur Dumouriez-.
•I Ce 13 mai 1792.
« Daignez vous rappeler combien vous et moi, et tant d'autres , avons souvent gémi de voir misérablement à Versailles les anciens ministres du roi , se flattant d'avoir tout gagné quand ils avaient perdu huit jours : // est trop tôt. Il est trop tard, était leur mot sur presque tout , donnant à conserver leur place les cinq sixièmes du temps qu'ils devaient au bien des affaires. Hélas! la maladie qu'on nomme temps perdu me semble de nouveau atteùidrc nos ministres. C'était pure incurie de la part des anciens ; c'est sûrement surcharge de la vôtre : mais le mal n'existe pas moins.
« Depuis trois mois , monsieur, sur une affaire regardée comme excessivement majeure , je, me vois accroché à tous les genres d'indécision qui rendent nuls les agents les plus vifs. Pour cette interminable affaire,, y'«.ve le troisième ministre qui se soit chargé de la guerre.
MÉMOIRES
« Monsieur, nous manquons de fusils ; de toutes parts on en demande à cor et a cri.
« Soixante mille, acquis par moi, sont au pouvoir du ministre : tant d'or, tant d'or déplacé de chez moi ; deux vaisseaux en panne eu Hollande , et qui y sont depuis trois mois ; quatre ou cinq hommes en voyage ; une Ibule de mémoires par moi présentés coup sur coup; un très-court rendez-vous , inutilement demandé, pour y prouver combien les obstacles sont misérables ; un courrier qui mange son sang depuis vingt jours dans mes foyers , du chagrin d'un séjour forcé, et moi qui sens brûler le mien , faute d'obtenir une réponse sans laquelle il ne peut repartir : d'autre part , les menaces que je reçois de tous côtés , d'accusation de trahison ; comme si , par méchanceté , je retenais en Hollande des armes que je brûle de faire entrer en France : tant de frais , de contradictions , altèrent à la fois et ma fortune et ma santé.
" Si c'était un client qui vous demandât une grâce, je vous dirais, Envoyez-le promener! mais c'est un citoyen zélé qui voit périr une affaire importante , faute, depuis dix jours, d'obtenir un quart d'heure pour la couler à fond avec les trois ministres de la guerre, de la marine et de nos affaires étrangères. C'est un grand négociant qui fait d'immenses sacrifices pour aplanir tous les obstacles commerciaux, sans recevoir aucun appui sur les obstacles politiques, qui }ie peuvent être levés que par le concours des ministres!
« ]\lais , quelle que soit pourtant votre résolution, ne faut-il pas, messieurs, que je la sache, pour travailler en conséquence ? et , soit que vous vous décidiez pour ou contre la réussite, des choses aussi capitales peuvent-elles rester en suspens? Dans un temps comme celui-ci , plus on tarde à prendre un parti , plus les embarras s'accumulent. Il faut pourtant que je me justifie aux yeux de la nation entière sur mes efforts infructueux , si je ne veux pas voir bientôt mettre le feu à ma maison. Notre peuple entend -il raison quand des brigands lui échauffent l'a tête ? et voilà ce qui me menace.
« Au nom de ma sûreté [de la vôtre peut-être), assignez moi, monsieur, le rendez- vous que je demande : dix minutes bien employées peuvent empêcher bien des malheurs! Elles peuvent surtout mettre tous nos ministres en état de satisfaire à des demandes d'armes qu'il ne tient qu'à eux, oui qu'à eux, de faire venir en quatre jours au Havre.
« Slg7ié Caron de Beaumarchais. »
M. de Graves était remercié ; M. Servan avait sa place. D'une part, il fallait instruire ce nouveau ministre; de l'autre, la malveillance intérieure commençait à souffler dans le comité des ministres. J'écris, le 14, à M. Serran la lettre qui suit. Je priai
instamment RI. Gau de la lui remettre, et je saisis cette occasion d'attester qu'en toute cette affaire je n'ai eu qu'à me louer de la loyale franchise et des soins obligeants de M. Gau. 11 n'y est plus, et nul intérêt ne m'engage à le distinguer de ce que je nomme les bureaux.
J M. Servan , ministre de ta guerre.
« Monsieur ,
" Le fardeau très-pesant du ministère delà guerre, dont votre patriotisme a chargé votre tête, vous expose souvent à des importunités fatigantes. Je voudrais bien ne pas accroître le nombre de ceux qui vous tourmentent ; mais l'urgence d'une décision de votre part sur la retenue de soixante mille fusils qui vous appartiennent en Zélande, et que les Hollandais empêchent de sortir du port, où deux vaisseaux attendent depuis trois mois , me force de vous demander l'honneur et la faveur d'une audience de dix minutes r il n'en faut pas une de plus pour couler cette affaire à fond. Mais l'état où la malveillance commence à la représenter exige une grande attention de votre part.
« Depuis vingt jours, monsieur, un courrier venu de la lia /je, et qui se désole à Paris, faute d'un mot qu'il puisse emporter et partir, augmente encore mes embarras. Depuis dix jours je sollicite en vain d'être entendu par vous et deux autres ministres : car moi seul peux vous faire connaître le danger d'un plus long silence sur la décision d'une affaire que les ennemis de l'État dénaturent, et veulent tourner contre moi et contre le ministre actuel. Je vous demande donc, avec l'instance d'un citoyen inquiet, une audience courte et prochaine. Peut-être puis-je tout aplanir ; mais certes je ne le puis, monsieur, sans vous avoir conununiqué mes vues. Daignez me faire passer votre mot par M. Gau, que j'ai prié de vous remettre ma supplique. Agréez le dévouement très-respectueux de
« Beaumarchais. »
Point de réponse. Je renvoie le 17 un double de ma lettre; j'obtiens enfin un rendez-vous pour le 18 au soir : mais je n'y gagnai rien. M. Servan me dit tout net que, cette affaire n'étant point de son bail, il n'écrirait pas un seul mot qui put y apporter le moindre cha7igement; qu'au surplus, il en parlerait à M. Dumouriez, et me ferait dire la réponse.
Point de réponse. Je retourne plusieurs fois à l'hôtel de la Guerre : toujours porte fermée. J'apprends enfin , le 22 mai, que les ministres sont assemblés chez le ministre de l'intérieur. J'y cours, je demande à entrer. Je me plains amèrement de l'espèce de dédain avec lequel on me repousse depuis un mois, sans que je puisse apprendre de personne
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ce que je dois répondre en Hollande sur les difficultés que font les Hollandais de laisser partir les fusils. Il s'élève un débat entre M. Claoière et moi ; mais poussé si loin de sa part à l'occasion du cautionnenient , que , me sentant hors de mesure , je pris le parti de sortir.
Ne me possédant plus après quarante jours perdus, mon courrier encore sur les bras, j'écris le 30 mai suivant à M. Servan , et j'en envoie copie à IM. Dumouriez:
(Jevoussupplieau nom de l'équité, Lecointre, de la lire avec attention. J'étais au désespoir, et mon chagrin s'y exhalait sans fard ; je vous dirai après l'effet qu'elle produisit. )
Lettre à M. Servan.
« Ce 30 mai 1792.
« MONSIEUB,
« S'il me restait un jour de plus pour garder le silence avec sûreté , je ne vous importunerais pas sur l'affaire des soixante mille fusils arrêtés en Hollande, dont je n'ai pas encore réussi à vous faire saisir le véritable esprit. Ou vous a bien trompé, monsieur, si l'on vous a fait croire qu'elle pouvait être négligée saîis risque , parce qu'elle m'était personnelle !
« Elle m'est tellement étran2;ère, que si j'y tiens , monsieur, c'est par les sacrifices que je lui ai faits , et par l'amour de mon pays, qui m'a seul porté à les faire : elle est absohanenf nationale, et me le paraît à tel point, que, sans mon zèle ardent pour la cause que nous servons chacun à notre manière , j'aurais déjà vendu ces armes à l'étranger avec un bénéfice immense, qu'aucun négociant ne méprise. Mais j'ai mis mon patriotisme à braver les dégoûts dont on ne cesse d'abreuver la soif que j'ai montrée d'aider mon pays de ces armes , lequel en manque absolument. Voilà tout ce qui me concerne.
« C'est aujourd'hui le 30 mai , dernier jour du terme que j'ai choisi volontairement pour livrer au Havre , à la France , les soixante mille fusils que j'ai achetés pour elle, que j'ai payés avec de l'or, (hnt l'échange contre assignats rend l'affaire mauvaise sous l'aspect qui tient au commerce.
« En outre , depuis trois mois et demi , deux navires sont à la planche pour transporter ces fusils quand les obstacles seront levés.
« Depuis encore j'ai proposé {et c'est à vous, monsieur, que je l'ai fait) de dépenser jusqu'à centmille francs pour tenter de lever ces obstacles, sans user du moyen politique d'un cautionnement réel que la guerre rend nécessaire , et dont , avec toute ma logique, je n'ai pu encore établir aux yeux de notre ministère V indispensable utilité sans risques.
« J'ai donc comblé les sacrifices , et ne puis les porter plus loin. Forcé de me justifier sur l'horreur
qui m'est imputée de forger moi-même l'obstacle que j'ai l'air, dit-on, de combattre ici pour trahir mon pays , en livrant à nos ennemis des armes devenues si nécessaires à la France , je dois montrer sous peu de jours ce que j'ai fait, ce que j'ai dit. tout l'argent que j'ai avancé pour nous en rendre possesseurs, sans avoir reçu de personne Vaide, hélas! si facile quej'ai partout sollicitée.
« Outragé par la malveillance des uns ( \'. Clavière), rebuté par l'inaction des autres (.]/. Dumouriez); découragé enfin parla répugnance que vous m'avez montrée d'entrer pour rien dans une affaire entamée et conclue par votre prédécesseur ( voila le mot) , comme s'il était question d'un brigandage ou d'un patricotage, je dois, en désespoir de réussite auprès de vous et du ministredes affaires étrangères, justifier hautement, monsieur, mes intentions et mes actions. Alors la nation jugera qui a des torts à son égard {l'instant est enfin arrivé, je le fais).
« Non, il n'est pas croyable qu'une affaire aussi importante soit traitée par un ministère avec cet abandon, cette légèreté! J'en ai reparlé depuis vous à votre collègue Dumouriez , qui m'a paru enfin pénétré du danger de laisser publier une justification sur cet étrange empêchement ; à qui j'ai fait toucher au doigtVextréme facilité de sortir d'un si puéril embarras, pour des ministres un peu