‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 526 sur 630 · INSTRUITS · texte numérisé non relu

INSTRUITS

« Mais, quelle que soit sa bonne volonté, il ne le peut, monsieur , que d'accord avec vous ; et c'est bien avec vous quej'ai traité de cette a/faire, puisque c'estvous QUI ÈTESMINISTREDELA GUERRE. Les grâces seiiles accordées par votre prédécesseur peuvent être détruites par vous, si vous ne les trouvez pas justes : mais les affaires de l'État

DOIVENT ELLES SOUFFRIR UN MOMENT DU CHAN- GEMENT d'aucun MINISTRE , à moiiis que Von ne prouve qu'il y a intrigue ou lésion! A. l'éclaircissement DE celle-ci , JE PUIS SOUFFRIR DES PERTES EN QUALITÉ DE négociant; mais j'aurai

cent pieds de hauteur , COMME CITOYEN ET COMME PATRIOTE.

« Pour éviter un mal qu'il est si aisé d'empêcher, je vous supplie de m'acçorder un rendez-vous en tiers avec M. Dumouriez. Ce que la malveillance peut faire patauger six mois, la bonne intelligence peut le solder en six minutes.

« Les clameurs , pour avoir des armes, vont partout jusqu'à la fureur. Jugez, monsieur, oit elle se portera quand on saura quel misérarle

OBSTACLE NOUS A PRIVÉS DE SOIXANTE MILLE ARMES qu'on POUVAIT AVOIR SOUS DIX JOURS !

Tous mes amis, par inquiétude pour moi, exigent que je rejette à qui il doit aller le bloc dont on veut m'accabler : mais c'est le bien que je vfux faire;

ei, le jour que f aurai parlé. Usera devenu impossible.

« Je vous demande donc , au nom de la patrie , du vrai besoin de mou pays , du danger de cette inaction , de vaincre toutes vos répugnances , en ni'assignant un rendez-vous d'accord avec M, Du- 7iwuriez.

« Agréez les assurances de la très-respectueuse estime qui vous est due.

« Signé Gabon de Beaumarchais. «

Je suis trois jours sans avoir de réponse. Le 2 juin je reçois cette lettre de M. Servan {écriture de bureau) :

« Paris , le 2 juin 1793, l'an iv de la lii^erté.

<« f ous sentez, monsieur, que votre affaire ayant été mûrement examinée au conseil du roi,

comme je vous en ai prévenu (prévenu? de

quoi? qu'elle le serait apparenniient ) , il m'est impossible d\ RIEN CHANGER, f'ous demandez à m' entretenir avec M . Dumouriez sur le même objet: je me trouverai volontiers au rendez-vous que voudra bien vous accorder ce ministre.

o Le ministre delà guerre , signé Servan. »

Que voulait dire M. Servan ? prétendait-il me faire entendre par ces mots , le conseil du roi, que c'était le roi en personne qui s'opposait à ce qu'on fit rien pour accélérer ces fusils? Un nouveau genre d'inquiétude me saisit. Dans le désordre de ma tête, je renvoie mou courrier en Hollande , en écrivant à mon ami que la malveillance est au comble , et qu'il faut que ce soit lui-même qui me donne un conseil pour tâcher de faire arriver nos fusils , en consultant l'ambassadeur, soit en faisant des ventes simulées à des négociants hollandais , soit en les faisant aller à Saint-Domingue , d'où j'en ferais ensuite l'usage qu'un meilleur temps me prescrirait. Ma lettre se ressentait de ma fâcheuse situation : mou ami eu fut effrayé.

Je m'efforçais de me tranquilliser , lorsque , le 4 juin, François Chabot, pour comble de malheur, poussé par je ne sais qui, s'avise de me dénoncera l'assemblée nationale comme ayant fait venir du Brabant dans mes caves cinquante mille fusils, dont la municipalité, dit-il, avait par faite connaissance. L'enfer est donc déchaîné, dis-je, contre ces malheureux fusils! Y a-t-il jamais eu sottise ou traîtrise pareille ? Et je puis être massacré !

Sur-le-champ je reprends la plume , et j'écris à M. Servan la lettre dont voici la copie :

« Paris, lundi soir, 4 mai 1792.

« Monsieur, « J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens d'être enfin rfe'rto?* ce aujourd'hui à l'assemblée naiionale comme ayant fait venir du Brabant à Paris

MÉMOIRES. 539

cinquante mille fusils , que je retiens, dit-on, cache dans un lieu très-suspect.

« Vous pensez bien , monsieur, que cette accusation, ciui me fait membre du comité autrichien, intéresse beaucoup leroi, queTon en suppose le chef , et qu'Une vous convient pas plus qu'à moi de laisser fermenter des soupçons de cette nature.

« Après les efforts de tout genre que j'ai faits , tant auprès de vous que des autres ministres, pour procurer ces armes à mon pays ; après leur inutilité, et j'ajoute, avec peine, après l'inconcevable indifférence dont tant cl' ejf or ts patriotiques ont été repoussés par le ministère actuel, je devrais au roi et à moi de me justifier hautement , si mon patriotisme ne m'arrêtait encore, par la certitude que j'ai que , du moment ou je m'expliquerai publiquement, la porte delà France est fermée à ces armes.

« Cette seule considération prévaut encore sur celle de ma sûreté menacée , et des mouvements populaires que l'onremar que autour demamaison. i\Iais , monsieur , cet état ne peut subsister vingtquatre heures ; et c'est de vous, comme ministre , que j'attends la réponse qu'il me convient de faire à cette inculpation ( de Chabot). Je vous demande encore une fois, monsieur, un rendez-vous dans la journée avec M . Dumouriez., s'il est encore ministre. Vous êtes trop éclairé pour ne pas pressentir les conséquences d'un retard.

« Mou domestique a l'ordre d'attendre celui par écrit que vous voudrez bien lui remettre pour moi. 11 y a quelque vertu, monsieur, dans la conduite que je tiens, malgré l'effroi dema famille entière ; mais le bien public avant tout !

« Je suis avec respect,

« Votre, etc.

« Signé Gabon de Beaumarchais."

En copiant ceci, j'ai besoin de me modérer : la colère m'emporte encore, et je sue à grosses gouttes, le 6 janvier, dans un pays très-froid.

Le lendemain enfin , M. Servan répond pour la première fois de sa main.

'< Mardi , 5 juin.

« J'ignore, monsieur, à quelle heure M. Dumouriez sera libre pour vous voir; mais je vous répète que dès que vous serez chez lui, et qu'il me fera avertir, je m'empresserai de m'y rendre, ce matin, jusqu'à trois iieures; après midi, depuis sept heures jusqu'à neuf heures.

« Je serais très-fàché qu'il vous mésarrivât pour des fusils que des ordres impérieux betien-

NENT ATeRWEREN.

« Le ministre de la guerre , « 5/f/«e' Joseph Servan- a

MÉMOIRES

Ce n'cLiit donc pas, 6 Lecointie, ni un brocanteur en faillite , ni ma mauvaise volonté , qui retenaient ces armes à Terweren. Ni ce Provins q\x& vous préconisez , ni aucuns autres particuliers, ne pouvaient pas représenter dans l'esprit de M. Servan CES ORDRES IMPÉRIEUX qui arrêtaient nos armes. Eh ! sur quels diaboliques mémoires m'avez-vous donc stigmatisé?

Voilà, dis-je en lisant le billet de M. Servan , le premier jnot un peu supportable que je reçois sur cette étrange affaire , depuis que ce ministre est en place. Je vois trop qu'il cédait à des impulsions étrangères.

Puisqu'il consent à conférer avec moi et son collègue Dumouriez , sans un certain autre ministre, je commence à penser qu'il entendra raison.

ÎMais cette conférence tant demandée le 4, je ne pus l'obtenir que le 8, à neuf heures du soir, et chez M, Servan : quatre journées de perdues. J'y repris l'affaire ab ovo; peut-être, en la traitant avec chagrin, avec chaleur pour mon pays, eus-je ce qu'on pourrait nommer l'éloquence de la chose ou celle du moment: ce qu'il y a de certain , cest que les ministres, touchés de toutes les peines qu'on m'avait fait souffrir, convinrent l'un et l'autre, lui, Dumouriez-j qu'il écrirait à MM. Hogueret Grand, banquiers û\imsterdam , de me cautionner à tort ou à droit auprès des états de Hollande , jusqu'à la somme , nonpasde trois fois la valeur de la cargaison, qu'ils voulaient, mais d' mie fois cette valeur; ce qui n'était pas moins injuste , mais était pourtant nécessaire.

Pendant qu'il en prenait la note, je lui dis : L'ne fois ou trois fois la valeur, c'est tout un; puisqu'en lin de compte, en rapportant l'acquit à caution déchargé, cela ne coûtera qu'une commission de banque, et nos fusils vont arriver.

M. Servan convint de me faire remettre cent cinquante mille livres sur les deux cent cinquante mille que son département avait à moi, au delà de c««ç cent mille francs d'assignats qui m'avaient été avancés.

Car un certain ministre ne disait pas encore que sept cent cinquante mille livres de contrats de l'Étal, portant neuf pour cent d'intérêt, sont un dépôt qui ne saurait représenter pour cinq cent mille francs d' assignats qui ne porteiit nul intérêt , et perdent cinquante pour cent chez l'étranger. ]\Iais nous y reviendrons ; la chose en vaut la peine.

Pendant que M. Servan prenait aussi sa note , je lui dis: Avec ce secours-là, monsieur, s'ilfauttrois ou quatre m ille louis pour lever tous les autres obstacles en Hollande , je les sacrifie de bon cœur. Et nous nous séparâmes tous fort contents les uns des autres.

Mais le 12 juin, c'est-à-dire quatre jours après , n'ayant de nouvelles de personne , j'écrivis (bien

fâché) la lettre suivante à M. Servan le ministre.

" 12 juin 1792.

« Monsieur,

« Le jour de la dernière conférence que vous et M. Dumouriez m'avez accordée pour le complément des moyens propres à retirer nos soixante mille fusils de Hollande , j'eus l'honneur de vous répéter que l'argent nécessaire pour gagner tout ce qui enveloppe le haut sénat de ce pays pouvait se porter de trois mille à quatre mille louis , et que celte somme m'était indispensable.

« Disposé au grand sacrifice de cette avance , je vous ai prié de nouveau de me faire remettre de quoi me faire cent mille livres en florins de Hollande sur les deux cent cinquante mille francs que vous avez à moi , et qui n'ont été déposés , au lieu de six cent mille livres portées dans notre marché , au delà de l'avance que M. de Graves m'a faite, que parce que nous convînmes à l'amiable que, si j'avais besoin de quelques fonds (ce que je ne prévoyais pas), ils me seraient remis, et sans difficulté. Vous m'avez dit, monsieur , que vous vous consulteriez {sur la forme) , et me feriez parvenir promptement votre réponse • vous convient-il que j'aille la recevoir, ou voulez-vous me la faire passer? Le succès des plus grandes affaires, quoi qu'on fasse en tout pays, tient à ces misérables moyens ; et, malgré la contradiction , vous voyez que, pendant qu'on décrète ici des peines contre ceux qui s'y laissent corrompre, on décrète six millions à M. Dumouriez pour en faire corrompre ailleurs !

« Ne me laissez pas, je vous prie , quand vous avez des fonds à moi, faire d'immenses sacrifices pour me les procurer d'ailleurs; mais, quelle que soit votre décision à cet égard , je vous demande surtout de ne me la point faire attendre. Il faut que tout marche à la fois, les démarches de notre ministre à la Haye auprès de ce gouvernement , le cautionnement , les gratifications à tous ceux qui influent : c'est là la marche des affaires , et celle-ci a beaucoup trop langui !

« Je suis avec respect ,

« Rlonsieur ,

'< Votre , etc.

« 5Jgrne Caron de Beaumarchais. »

J'employais comme vous voyez , Lecointre, tous les styles. Si c'était pour trahir l'État ,./e dois avoir le cou coupé ; mais je vois déjà mes lecteurs s'écrier : Ce 71 est pas le ton d'un traître! O mes lecteurs, ayez quelque patience : vous ne la perdrez que trop tôt, quand vous saurez tout ce que j'ai souffert ! car alors ce n'est pas pour moi que vous tremblerez . c'est pour vous !

MEMOIRES

iif

I.e niéiiiejour, l'2 juin, jo ifcus ce hillcl poli de fa main (le M. Servait :

" Joseph Scrvan prie !\1. de Beaumarcliais de ^ouloir bien s'aboucher avec RI. Pache, qui tient pouv le moinenl la place de M. Gau ; il le mettra au fait de cette affaire, avant que M. de Henurnarciiais le voie.

« 12 juin. '.

l'jdin, nie dis-je, grâces au ciel, me voilà au bout de mes peines ! M. Diimouriez certaineuient aura écrit à i\LM. Iloguer et Grand ; je vais toucher cinquante mille écus , dont j'enverrai cent mille francs a la IJogue pour parer à tous les obstacles; et les fusils vont arriver, et M. Chabot les verra, et le peuple me bénira, après m'avoir bien injurié! J'étais joyeux comuie un enfant

J'écris le soir uiéme en Hollande, pour y consoler mes amis et leur faire partager ma joie.

I.e lendemain matin, 13 juin , je vais à riiôtcl de la Guerre parler à M. l'ache, ci tenir de lui l'ordon: nance, comme M. Gau les déUrrait. Je passe dans son cabinet, je crois le mettre au fait de toutes les résolutions prises; l'honnne m'écoute froidement , et nie dit :

« Je ne suis point iM. Pache, je tiens sa place par intérim; mais votre affaire ne peut se terminer : M. Servan a quitté le ministère ce matin ; je ne sais où sont vos papiers : je m'informerai de cela. »

Frappé comme d'un coup de foudre , je monte dans les bureaux de l'artillerie ; tout le monde me dit que M. Serran a emporté tous ses papiers, et qu'on ne trouve pas les miens.

Je passe aux affaires étrangères; je n'y trouve ponit notre ministre Dumouriez, qui avait pris La guerre par intérim, .le reviens chez moi lui écrire ; j« pense alors qu'il me sufflt de lever un extrait de l'acte de mon dépôt de sept cent cinrjîiante mille francs chez le notaire du département de la guerre, pour bien prouver à M . Dumouriez qu'il est vrai que ce département a deitx cent cinquante mille livres à moi , sur lesquelles il sait bien que IM. Servan est convenu devant lui de me remettre cinquante mille écus.

Le 14 juin, M. Dumouriez , accablé sous la multitude d'affaires , me fait répondre par M. de Laumur, son aide de camp, qu'il va me faire remettre les cinquante mille écus convenus avec M. Serran ; qu'il s'en souvient très-bien ; que j'y passe le surlendemain. Dieu soit béni! me dis-je encore; ce contre-temps n'est qu'un retard.

Joyeux , j'y vais le IG juin à midi ; c'étaitlà l'heure où Dumouriez donnait ses audiences à l'hôtei de la Guerre : il était sorti ; je l'attends. Au lieu de lui , on vient dire a tout le monde , au grand salon , que M. Dumouriez vient dr quitter la querre, et qu'un

ignore celui qui le remplace. L'effet que cela lit sur moi , c'est que je fus atteint d'un sourire de dédain et de profond mépris sur la bien triste originalité de tous ces contre-temps qui m 'arrivaient, .fe veux monter dans les bureaux; ils étaient tout ouverts, et personne dedans. Je m'écriai involontairement, dans un état que je ne saurais rendre : O pauvre France ! 6 pauvre France ! et je me retirai chez moi le sœur serré à m'étouffer.

Pour m'achever, le 23 juin je reçus une lettre de la IJogue, qui m'apprenaitquelMM. //o(//<é'retr;rrt//r/ avaient refusé de cautionner, sous prétexte que le ministre qui avait envoyé l'ordre à ]\1. de Maulde , notre ambassadeur à la îlaije, défaire cautionner par eux , ne leur en avait point écrit. ( O désordres affreux des bureaux! car cescho.ses-là sont dépures formules. ) Mais tout ceci n'était qu'un vain prétexte. Ces messieurs, qui ont tant gagné d'argent à servir notre France, servaient alors, contre elle, la Hollande et l'Autriche. Tout était donc au diable; et c'était à recommencer quand il y aurait d'autres ministres. Je me mangeais les bras de désespoir.

Mais au milieu de mon chagrin soyons juste, et rendons grâces cà l'intention de Dumouriez, qui , en sortant du ministère, instruisit M. Lajard, son successeur pour la guerre , des contre-temps qui m'étaient arrivés ; ce qui le disposa sans doute à bien écouter l'historique et le compte que je lui rendis, pièces probantes sur la table, des entraves de toute espèce que l'enfer avait semblé mettre à l'arrivée de ces fusils.— Cela est d'autant plus fâcheux, dit tristement i\L Lajard., que nos besoins sont exce>:sifs, et que nous ne savons comment faire. Il faudra, me dit-il , aller voir M. Chambonas (qui avait les affaires étrangères), pour voir à remédier au refus plus que malhonnête des deux banquiers Iloguer et Grand. En attendant , je vais m'instruire de l'état juste où est l'affaire des cinquante mille écus à vous , qui vous sont échappés tant de fois. Le ton doux de M. Lajard me sembla de très-bon augure.

Il Ht venir M. f'auchel, chef de bureau de l'artillerie , qui lui dit qu'en effet il avait été convenu entre les deux ministres de me remettre cette sonnne sxir les fonds qu'on avait à moi.

M. Lajard eut l'honnêteté de répondre le lendemain , 19 juin , à la demande que je lui eu faisais par écvh pour la bonne 7-ègle , et de m'envoyerla lettre suivante, avec un mandat à la trésorerie nationale pour me payer les cent cinquante mille livres.

« 19 juin I79'2, l'an iv delà libelle.

« J M. Beaumarchais.

•< Vous me demandez, monsieur, que, pour vous

mettre en état de faire sortir de la Zélande les

soixante milk; fusils de soldat que vous vous y êtes

procurés en vertu du traité que vous avez fait avec

MEMOIRES

le gouverueinent, je vous fasse délivrer une nouvelle avance de cent cinquante mille livres, pour, avec cinq cent mille francs que vous avez déjà touchés, faire six cent cinquante mille livres à compte du prix de cette fourniture. Je vois d'autant moins d'inconvénient à vous donner cette facilité, que , comme vous le faites observer , vous avez déposé des valeurs supérieures à cette avance. Vous trouverez en conséquence ci-joint l'ordre pour recevoir ces cent cinquante mille livres à la trésorerie nationale.

« Le ministre delà guerre, sig. A. Lajaed. »

J'envoie mon caissier recevoir cette somme, qui s'était fait terriblement attendre ! Un chétif et bizarre accroc en retarda encore le payement.

Un commis du bureau de la guerre, dit-on à mon caissier, était venu prévenir que To/t n'oubliât point que Hisage, pour les fournisseurs , était d'avoir une patente avant de recevoir leurs fonds. Monsieur, dit mon Qd\sû^x.,'Sl. de Beaumarchais n'est point un fournisseur ; c'est un citoyen qui oblige , et certes bien à ses dépens. Il représente un Brabançon qui n'a point de patente en France ; il a reçu déjà cinq cent mille francs sans qu'on ait rien exigé. — Monsieur, lui répond-on , nous avons ordre de ne pas le payer sans cela.

Sur le compte qui m'en fut rendu , je dis : Ce sont là les derniers soupirs de la malveillance expirante. Ke perdons pas dix jours à batailler sur un argent si contesté et devenu si nécessaire ; ils veulent me faire marchand de fournitures , lorsque j'ai cru rendre un très-grand service! combien faut-il pour cette patente.' — On me demanda quinze cents livres. — Si les messieurs de ce bureau , lui dis-je, se sont tous butés là pour me bien dégoûter d'aller jamais sur leurs brisées, disons notre Mea culpa, et portez les quinze cents livres.

Cela nous dévora deux jours. Je suis bien sûr que la malignité en riait : enfin on leur porta ma patente d'arquebusier. Mais, à l'instant que l'on allait payer, vint un autre commis régaler mon caissier d'une opposition inconnue. On referme la caisse ; il s'en revint chez moi, me rapportant la lettre du ministre. Pour le mandat de me payer , on l'avait très-bien retenu. 11 s'en revint chez moi , me demandant , bien effaré, si je connaissais un Provins , qui avait mis opposition sur tout ce qui pouvait m'être dû à la Guerre ; en sorte qu'on n'avait point payé. Je le connais, lui dis-je, assez pour ne vouloir point le connaître.

C'est donc ici le cas de s''expliquer sur ce Provins, àont vous avez, Lecointi'e, fait un si noble bruit dans votre dénonciation : quelle que soit la nausée que me cause cet émétique , il faut s'en soulager, et ne laisser rien en arrière. Quand on se sent piquer la nuit par un insecte, encore faut-il bien le noyer , si l'on veut prendre du repos.

Quelques jours après mon traité signé avec M. de Graves, un sieur Romainvilliers , connnandant de légion de la garde nationale, jadis exempt des gardes du corps, de tout temps obéré ,j oueur et faiseur d'affaires, vint un matin me dire d'un pauvre homme qu'on avait bien trompé , à qui un sieur la Playe , qui, disait-on, m'avait vendu des armes pour le gouvernement français, devait quatre-vingt mille francs pour caissons et réparations de partie de ces mêmes armes; et qu'il venait me supplier, quel que fût le marché que j'eusse fait avec ce la Haye, de trouver bon qu'il mît opposition entre mes mains. C'est, dit-il, un nommé Provins, bon ouvrier, et même brocanteur , qui a beaucoup d'enfants, et qu'une pareille perte conduirait à sa ruine entière.

Monsieur, lui dis-je, il ne faut point de prière pour cela; je ne puis refuser une opposition qu'on m'apporte. M. de la Haye ne m'a rien dit de cette créance un peu forte : je lui en ferai des reproches ; car je n'ai point fait un marché sec , où rien n'aurait pu me guider , n'ayant point vu ces armes-là. Mais je l'ai bien intéressé à faire une affaire honorable ; et si de grands malheurs ne fondent pas sur l'entreprise, votre homme sera loin de perdre ce qu'on lui doit. jMais quel intérêt prenez-vous à ce créancier de la Haye? — Je ne vous cacherai pas , dit-il , qu'étant moi-même assez dérangé de fortune, je l'avais protégé aux bureaux de la guerre , pour lui faire avoir un marché pour une partie de ces armes, du temps de M. Duportail. Les assignats alors perdaient très-peu de chose. Il avait fait son compte pour vingt livres, même moins; maisn'ayant pas trouvé ses fonds , les assignats sont tombés tout à coup, et son marché n'a pu se soutenir, parce qu'enfin il a donné trop d'intérêt dans cette affaire, et que ses bailleurs de fonds ont fait une lourde faillite. J'avais moi-même intérêt dedans avec quelques-uns de ces messieurs. Ah ! c'est un grand malheur pour lui de n'avoir pas songé à vous ! Ne le regrettez pas, monsieur, lui dis-je ; quelque Français qui me l'eût proposée, je ne l'eusse pas acceptée : je connais trop leurs tripotages ! J'ai même cru l'affaire nette , et je suis très-fâché de lui trouver des embarras de cette nature. Au reste , je vous remercie de l'égard qui vous fait me prévenir sur cette opposition ; je la reçois , et vous donne ma parole d'en écrire à M. la Haye. S'il leur faut un conciliateur , je le serai avec plaisir.

L'opposition me vint; je la reçus. J'écrivis à la Haye, qui pour réponse me dit qu'il ne devait rien à cet homme : et que quant aux objets dont il réclamait le salaire , je n'avais qu'à écrire à M. de la Hogue ; qu'il m'enverrait par sa réponse les quittances de ces objets , que l'on avait payés pour moi à l'acquit de la masse entière. Alors je me tins sur mes gardes.

MEMOIRES

Eufiu, lorsque j'ai vu qu'outre l'opposilion en mes maius, on avait fait mettre à cet homme une opposition sur moi à l'hôtel de la Guerre ( sur moi , qui ne l'avais vu ni connu dans aucune espèce d'affaire),^'a/ reconnu la sourde intrigue qui me faisait expier le fort d'être sorti de mon repos pour troubler leur maquignonnage. Alors avec un homme de loi je vis ce marchand brocanteur, supposant que quelque homme avide d'accumuler des frais à ses dépens lui avait fait faire cette faute. Mais comme ce Provins n'est qu'un brise-raison , nous n'en pûmes rien ohtenir. 11 fut assigné sur-le-champ , a épuisé tous les délais , a été condamné partout ; mais sous les auspices du désordre il a si bien file le temps, de condamnation en condamnation, qu'il a usé plus de cinq mois. Sur opposition frauduleuse, il m'a em- [)êc\\é de toucher mes propi'es cinquante mille écus. J'ai proposé au département de la guerre de retenir tout ce que demandait cet homme, et de me délivrer le reste jusqu'à dernière condamnation. Le sévère I\I. rauchel n'a pas alors voulu y consentir, et moi j'ai commencé à voir plus clair dans cette a/faire ; ( t, laissant là les cinquante mille ec?<s jusqu'après les trente délais par lesquels , grâce au ciel , le plus dénué scélérat peut arrêter pendant six mois une affaire nationale en vertu des nouvelles lois , j'ai rendu cet homme garant de toutes mes pertes successives, et j'ai fait un emprunt onéreux. Maisqu'iuiporte à un insolvable de subir des condamnations? son déshonneur est son acquittement.

Mon avoué vous portera , Lecointre , les cinq ou six condamnations que cet homme a déjà subies ; il en est maintenant , au tribunal du premier arrondissement , sur son appel du jugement définitif du tribunal présidé par l'iuîègre d'Ormesson , lequel l'a condamné trois Jois. Tel est Provins et compagnie.

Quittons ces plates intrigues; vous en verrez bien d'autres d'un genre un peu plus relevé ! Mais tout a semblé bon pour nuire à cette affaire par le motif que vous savez : Nul ne fournira rien, hors nous et nos amis.

Page 1