‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 539 sur 630 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

Et si vous l'avez faite, cette vérification, je vous prie de sui'seoir à toute vérification ultérieure.

— Surseoir à la vérification d'une vérification faite et consommée ! Tout cela est d'une justesse , et je dirais, d'un sens exquis.

( LA lettre. )

Si, au contraire, vous n'avez eu ni tJiission à ce sujet, ni opération à faire, il convient que vous n'en commenciez aucune.

A quel titre M. rfe Maulde en commencerait-il, s'il n'en a eu la mission de personne? lui , ministre de France , qui ne fait rien sans ordre ; et de plus maréchal de camp , titre que je lui restitue : il y a

trop longtemps que l'on en pare mon ami, qui n'y a jamais prétendu.

Restituons aussi l'honneur d'avoir fait cette lettre à qui il appartient , car M. Pache l'a seulement signée. M. Lebrun, qui sait le fond des choses, la lit, et nous l'envoie ouverte, sans se soucier le moins du monde qu'elle ait le sens commun ou non ; et nous disions en la lisant : La tête a-t-elle tourné à tous les chefs et à tous les commis?

Je me mets à vos pieds , ô citoyens législateurs , pour obtenir votre indulgence sur le ridicule détail où je me vois forcé d'entrer! mais il est si fort inhérent à cette dénonciation qui vous a fait lancer un décret contre moi , que je les crois de même main !

Et vous, mon dénonciateur, pardonnez-moi , ou plutôt sachez-moi bon gré de prouver à la convention que ces imposteurs matériaux ne sont nullement votre ouvrage ; que vous avez été trompé , vilainement trompé par ceux qui ne m'ont éloigné de France que pour m'assassiner avec impunité. Voici le fait :

J'avais chargé spécialement le chef de mes bureaux , mon fondé de pouvoir, de tourmenter !\I. Lebrun pour m'obtenir une réponse à quatre lettres successives. 11 m'écrit qu'il n'a pu parvenir à rien tirer de ce ministre , ni sur ses réponses en retard , ni sur le cautionnement promis; qu'il lui a constamment trouvé tout l'embarras que je lui avais vu ! Ce fut au point que , pour se tirer de mon homme sans laisser échapper le noir projet qu'il méditait , il renvoya le pressant questionneur à un sieur du Breton, des bureaux de la guerre ; lequel , après l'avoir poliment renvoyé dans des bureaux trop peu

instruits , finit par l'adresser à un sieur H***

Iklais laissons raconter à mon fondé de pouvoir, qui l'a subie , la ridicule scène qu'il eut avec cet // ***- C'est la lettre que je copie.

« Ce M. du, Breton, dit-il, a fini par m'adresser à ]M. H***, dans les premiers bureaux duquel j'ai trouvé une foule de gens qu'il a fallu laisser expédier avant que mon tour arrivât. Enfin j'ai pénétré jusqu'à son cabinet.

« Un peu surpris de l'air égaré de cet homme, pour m'assurer si c'était lui, j'ai débuté lui demandant si j'avais l'honneur de parler à 51. //***, qui, l'œil hagard, le teint enflammé, le poing fermé, m'a dit d'une voix de tonnerre, et avec l'expression de la fureur : Tu n'as point r honneur..., je ne suis point monsieur..., je m'appelle //***.

« Interdit d'une telle réception, j'étais prêt à m'enfuir; mais considérant que le personnage n'était point imposant, et voulant remplir ma mission, je lui ai répondu avec sang-froid : « Pardon, citoyen, si j'ai mal débuté avec toi; mais considère que les gens du commencement du siècle ne s'habituent pas en une seconde au grotesque langage de sa fin. Au

MEMOIRES

iO.'i

surplus, c'est doue ta manie de te faire tutoyer? Pourrais-je te parler seul ? Je suis renvoyé à toi par uu ministre qui se nomme Lebrun, pour savoir où en est l'affaire du cautionnement tant promis à M. Beaumarchais, sur lequel on lui a donné tant de paroles qui toutes ont été sans fruit ! Voilà ma question : tu peux répondre. — Jquiparlé-je? — A Gudin s fondé de pouvoir de l'homme que j'ai nommé, et qui te demande une parole positive.

« Laffaire dont tu me parles, me répond //***, est une affaire sur laquelle je suis occupé à jeter lin coup d'œil sévère. Beaumarchais a trompé Lajard, qui, comme un sot, s'est mis à la place de Beaumarchais par un marché que je prétends DÉTRUIRE ^ ; je vais le faire imprimer avec le premier, pour que le public puisse juger lui-même et l'affaire et l'homme. — Vous le pouvez, monsieur, lui dis-je; et je ne doute pas que, sur votre réponse que je vais lui faire passer, il ne prévienne vos intentions hostiles , et n'instruise ce public, que vous interpellez, des loris des ministres à son égard, et de la manière utile dont il a cherché à servir la nation, à laquelle la publicité que vous voulez donner à cette affaire arrache cinquante-trois mille armes dont elle a le plus grand besoin. Nous n'avons POINT BESOIN d'armes, répond //*** eu courroux;

NOUS E-N AVONS PLUS QU'iL NE NOUS EN FAUT :

qu'il fasse des siennes ce que bon lui semblera! — C'est là votre réponse?— Je n'en ai point d'autre à te faire!

« J'aurais bien reparti que vous n'aviez trompé personne f ni traité avec Lajard seul; que c'était avec trois comités 7'éunis de l'assemblée législative et deux yninistres que vous aviez traité ; mais j'ai pensé que, s'il avait l'audace d'imprimer, il fallait lui laisser la gloire de la victorieuse réponse que vous avez à faire en produisant l'avis des comités, et les éloges qu'ils ont donnés à votre civisme connu.

« Tel est , monsieur, le résultat de mes démarches auprès de INI. Lebrun. Il est visible que cette fin d'affaire est un piège affreux qu'on vous tend : il est prouvé qu'on voit avec plaisir que vous y avez compromis une partie importante de votre fortune. Il ne s'agit plus pour vous de solliciter ni faveur ni justice. Ce n'est plus cela qu'il faut obtenir, c'est vengeance ! c'est adresse à la convention , et la punition des coupables.

« J'ai l'honneur de vous répéter que l'on ne veut point de vos armes : ils veident votre ruine entière ; vous compromettre, si on le peut, aux yeux de toute la nation , jmur vous perdre avec plus d'audace !

« Je viens d'écrire à H*** que je n'ai pas bien

' Frère de l'homme de lettres.

^ Ici le bout d'oreille du délateur se montre.

compris ce qu'il m'a dit ; que, pour ne pas hasarder près de vous une lettre insigniliante sur une afr;iire aussi importante, il convient qu'il me trace de sa main ce que j'ai mal entendu.

« Voici ma lettre à li*** , absolument dans son beau style :

« Je t'avais demandé un entretien particulier, et ton cabinet se remplissait à mesure que jeté parlais. Je ne t'ai pas bien entendu; écris-moi ta réponse, parce, que je dois la transmettre à mon commettant. Voici ma question : Donnera-t-on le cautionnement tant de fois promis et non obtenu ? Tu vois que j'ai prolité de ta leçon , que la politesse est bannie de notre société! Sois vrai , c'est tout ce que je te demande. Adieu, /y*** : j'attends ta réponse. Avec un homme de ton caractère on ne doit point attendre.

« Signé GuDiN , républicain tout aussi fier que toi. »

Il nous revient une réponse deceburlosque homme d'État, nommé, dit-on, le Lièvre, qui allcmagnisant son nom pour qu'il fût moins commun, et presque aussi original que lui, s'est fait appeler //***, comme qui dirait aimant le lièvre. Mais, avant de la présenter, rappelons-nous sa réponse verbale, si sage et si digne de lui : Nous n'avons aucun besoin d'armes, nous en avons plus qu'il ne NOUS EN FAUT ; et qu'il fasse des siennes tout ce que bon lui semblera!

Quoi ! monsieur, c'est sérieusement que vous nous dites ces folies ? quand il s'en faut de plus de deux cent mille fusils que nous n'en possédions le nombre nécessaire? Votre ministre L'ache , bien mieux instruit que vous , surtout plus véridique, répond en ce mois de janvier, au conseil général de la commune de Paris, d'un autre ton que son chef de bureau :

'• J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite, par laquelle vous demandez le remplacement des armes que les citoyens de Paris ont données. Malgré l'envie que j'ai d'armer promptement les citoyens dt; Paris , il m'est impossible d'effectuer, quant a pre ■ SENT , le remplacement d'armes que vous demandez : LA république SE TROUVE DANS UNE TELLE

PÉNURIE d'armes, quc je puis à peine suffire à l'armement des bataillons de volontaires qui demandent à voler à l'ennemi.

« Signé Vache. »

Certes il y a quelqu'un qui ment entre le maître et le commis. Ce n'est point le ministre, et j'en trouve la preuve dans la réponse du commis à (rudin, mon chef de bureau :

« Détruisons l'obscurité !

« La question que lu poses : Donnera-t-on 'e eau tionnement tant de j'ois promis et non obtenu'^

MÉMOIRES

n'est point du tout celle à la(iue!le \e puisso el je doive rq)ondrc.

« Il faut , avant tout , que j'aie uue réponse décisive à cette question : A-t-on rempli les engar/e- '/nents du premier et du deuxième marché? R'\en ne le dit dans la correspondance et dans les pièces qui sont dans les bureaux. »

Mes lecteurs doivent être instruits que le sage //*** ( garçon de fourneau d'un chimiste avant d'être premier commis ) , au lieu de souligner les phrases qui le sont dans celte copie, les a écrites en encre noire, le reste de Tépître étant à l'encre rouge. Les savants ont beau faire , ils ne sauraient se déguiser! Gudin lui réplique à l'instant :

« Tu réponds à ma question par une autre : cela n'est pins répondre. Et cependant tu dis : Dé/ruiso7isC obscurité! Ce que je demande est le mot de l'affaire. Sans cette satisfaction , elle est perdue. Est-ce à ceux qui mettent les entraves à demander si tes engagements sont remplis? Si ce que tu as de la correspondance est insuffisant pour t'éclairer, on ne t'a pas tout remis.

« L'honmie dont je stipule les intérêts n'en a rien perdu ni égaré. Elle lui a déjà servi à lui sauver la vie, à lui mériter les certificats du civisme le plus pur. J'aime à me persuader (|u'elle lui servira encore dans cette occasion.

'i Tout liomme qui voudra l'examiner sans prévention n'y verra que gloire pour lui!

« Au surplus, si tu cherches la vérité, dis-moi sans nul détour en quoi consistent les engagements du premier marché , ainsi que ceux du second, dont tu aurais à reprocher H inexécution. ».

Le Huron n'a plus répondu ; mais il a fait la belle lettre signée Pache, à M. de Maulde, sur le maréchal de camp la Hogue et sur moi, où l'on voit le gâchis que j'ai analysé, et que j'ai appelé chefd'œuvre d'ignorance. 3'endemande pardonà Pache. Qui l'obligeait à signer cette lettre d'un insensé ? El c'est ce M. //*** qu'on charge des dépouillements d'une affaire aussi capitale, qui n'a pas la moitié des pièces, qui ne sait ce qu'il lit, pas plus que ce qu'il trace; lequel, bien ignorant des faits, mais n'en voulant pas moins détruire ( ainsi qu'on le voit s'en vanter ) un traité dont il ne sait rien , pas même les clauses qu'il contient , a fait tout le travail de mon accusation, travail dont l'ineptie m'avait tant étonné, avant d'être averti qu'il était du Lièvre !

O Dieu ! que la défense est épineuse et longue sur l'attaque la plus absurde , quand on ne veut rien oublier! Hâtons-nous , finissons. Ledéfautd'intérêt tue la curiosité.

Je reprends mon triste narré.

Le V décembre, on m'apporte la Gazette de la Haye, et j'y lis l'article qui suit :

'< Paris, ce ^.i novemlire 17')2

« Hier, cent vingt mandats d'arrêt étaient déjà décrétés. Aussi était-on hier occupé à poser le scellé surtout dans la maison de Beaumarchais , qui est membre et appartient A la. clique des conspi- 11A.TEURS, et a écrit diverses lettres à Louis XVI. »

Ensuite elle donnait un compte rendu sur l'affaire des fusils, fait de main de maître... Gonin. Cet extrait de gazette, traduit par un notaire juré de Londres, et légalisé par M. CltauveUn , ministre plénipotentiaire de France, vous sera remis.

En lisant je souriais, et je disais : C'est avec ces fausses nouvelles que les gazetiers étrangers désaltèrent la soif qu'on a partout des événements de Paris , lorsque divers avis d'amis très-bienveillants m'arrivent, et me préviennent que, si je veux apprendre le comble des horreurs à mon sujet ^je n'ai pas un instant à perdre pour les aller chercher à Londres , mes amis n'ayant pas osé me les envoyer à la Hnyc ., etc.

Je cours chez RI. de Maulde le prévenir que je pars à finstant, mais que je reviendrai sous peu. J'étais invité à souper, j'attends dans son salon. Sur la remise d'un paquet , il venait de passer chez \e grand pensionnaire. Je partis, et le lendemain je lui écrivis ce qui suit :

'< Du paqui'hot qui me passe à Londres, ce 2 déceiulne 1792, l'ail 1'"'' de la répuMiqiic franeaise.

« Citoyen ministre plénipotentiaibe,

« Une nouvelle fort étrange, que je trouvai hier dans la gazette hollandaise à mon sujet, m'avait déterminé à partir pour Jmsterdam; mais la confirmation de cette nouvelle, qui m'a été apportée de deux endroits différents, avec avis d'ime de ces deux parts que si je voulais avoir les plus grands détails sur fin/amie qu'on veut me faire en France auprès de la Convention viKT\o^\\.Y. Je les trouverais en Angleterre , m'a sur-le-champ déterminé à partir pour Londres, au lieu d'aller à Imsterdam. Je voulais avoir l'homieur de vous faire part de cette résolution , mais on m'a dit que vous étiez chez M. le grand pensionnaire. On m'accuse d'avoir écrit plusieurs lettres à Louis XVI. C'est une scélératesse qu'on me fait , pour parvenir à une friponnerie. Je n'ai de ma vie eu l'occasion d'écrire a ce prince, sinon la première année de sou règne, il y a plus de di.vhuit ans. Sitôt que j'aurai vu à Londres de quoi il est question au fond , je pars à l'instant pour Paris ; car il est temps que la convention nationale soit instruite de tout; ou je reviendrai à la Haye terminer avec vous l'interminable affaire des fusils de Terrère.

"Recevez, ministre-citoyen, les assurances les

MEMOIRES

plus sincères de la gratitude du vieux citoyen persécuté.

« ^/Vj'/ie Beaumarchais. »

Arrivé par miracle à Londres , après avoir manqué périr comme le batimentqui nous suivit deprès, et qui portait des émigrés français, la première phrase que j'y lus, en ouvrant mon paquet, fut celle-ci :

<= Si vous lisez ceci en Angleterre , rendez grâces Il genoux; car un Dieu l'ous a préservé l v Suiv.iientles détails bien exacts des manœuvres de nos ministres : et ce sur quoi l'on m'invitait surtout à rendre grâces au cie! était que si ion m'eût arrcté eu Hollande , où l'on avait do[)ccIié un courrier extraordinaire pour m'amener pieds et poings liés , on co)n/}tail bien que je n'arriverais pas vitrant à Paris ; car ce qu'on y craignait le plus, c'était jna ju.stiiication, dont f avais trop , dit-on , menacé les ministres!

J'écrivis sur-le-champ au citoyen de Maukle la lettre suivante : je supplie qu'on la lise avec quelque attention, à cause de la réponse qui me fut faite, non par lui , mais par un de mes amis de la Haye.

A monsieur de Maulde.

" Londres, ce 7 dt'ccmbre 1792, Pan 1'^^ do la ropublique française.

« CiTOVEN MliSISTRE PLÉMPOTENTIAIRE ,

« Les instructions que mes derniers avis me disaient de venir chercher promptement à Londres , parce qu*on n'avait pas cru bien sur de me les renvoyer à la Haye, étaient très-importantes. Elles jue détaillent fort au long le plan de mes ennemis contre moi. On m'assure même qu'aussitôt qu'ils auront obtenu le fruit de leur trame odieuse, ils doivent vous envoyer Y ordre de me faire arrêter en Hollande.

« Ce serait une chose piquante , si ce ministre étrange des affaires étrangères allait vous expédier un courrier pour cela! lui qui ne vous en a jamais envoyé un seul pendant tout le temps de votre ambassade; lai qui a laissé relâcher, et n'a rien fait pour l'empêcher, lesfabricateurs d'assignats : si, pour servir de cupides intérêts, il allait se montrer, pour la première fois, vigilant au point de vous charger, par un exprès, de la plus ridicule commission auprès des états-généraux , en me donnant la préférence d'une inquisition si atroce, quand la Hollande est pleine d'ennemis déclarés qu'on y laisse tranquilles, et à qui elle accorde une très-paisible retraite ! Il serait tout aussi étrange que cette puissance, soumise aux fantaisies de toutes les autres, orflt qu'elle doit obtempérer à la honteuse demande de Lebrun!

« Mais pardon de mon bavardage ; mon voyage d'Angleterre vous dégagera de tout einbarras à cet égard, si par hasard on vous le donne. Je n'ai besoin ni d'exempts ni d'archers pour me rendre à cette capitale infortunée, où tous les genres de désordre attendent que la convention s'occupe enfin de tious donner des lois. On l'en empêche autant qu'on peut : et moi je lui demande, ;^rtr une pétition très-forte, de garantir ma tête du poignard de mes assassins; |)uis je pars sur-le-champ pour la soumettre au fer des lois , auquel seul je la dois , si j'ai les torts qu'on me reproche .

« Recevez les salutations respectueuses du citoyen le plus persécuté.

« Signé C\RO?i Beaujviauchais. »

Certain alors, à n'en pouvoir douter, de Ihorrible farce jouée, je rendis grâces au ciel de m'avoir encore préservé.

Mais, ne sachant plus où écrire à ma famille errante et désolée , je mis dans les journaux anglais la lettre à ma famille, qu'on a tant critiquée, et qu'on peut relire à présent ( i^o/yt':; les lettres). Les Français, si prompts à juger, no la regarderont plus comme une évasion de ma part. On cessera de trouver indécent que j"y aie versé le mépris sur cette uiisérable affaire desfusils (ainsi que je la nonnne}, et que je me sois cru seulement décrété sur le dénoncé, aussi faux que terrible , d''unc correspondance coupable, dit-on, avec Louis XVL

Sans cette exj)lication , que je donnai moi-même à Vemprcssement (C un courrier envoyé jour et nuit /«</• Lebrun /;oM/- me garrotter en Hollande, et m'amener en France avec scandale, de brigade en gendarmerie, jusqu'à la catastrophe horrible qui m'eut enterré je ne sais où, quel honnne aurait pu croire à l'aveugle rage des mimstres.' Eh bien ! c'était là leur projet! On me le mandait de Paris.

Le ministre Lelnun, qui sait mieux que persouiie combien les gazetiers sont bavards , craignant avec raison qu'ils n'eussent divulgué le fait de mon arrestation, se hâta d'envoyer son courrier à la Haye, pour jouir de la volupté d'être le premier à me l'apprendre. Riais, heureusement pour les hommes, l'art de deviner les méchants fait autant de progrès que leur art de se déguiser.

.Te veillais pendant qu'il veillait; et mes amis vedlaient autour de lui sans qu'il put s'en douter, malgré ses hauts talents pour nuire.

Voyant que j'avais la vie sauve , tout prétexte a semblé si bon pour m'écraser dans ma fortune, qu'au jour où ma Lettre à mafenvne parut dans les journaux anglais , changeant et de thèse et de plan sur cela seul que je datais de Londres, on a crié partout : Emigré ! émigré! Comme si un iiomme libre, ou auquel on le fait accroire , sorti de France avec

MEMOIRES

un passe-port tel que celui qu'on peut lire en note ■ ; sorti chargé d'une mission du gouvernenie^it de la France [car c'est là le style du mien), quoiqu'au fait il n'en ait aucune , devenait émigré parce qu'il passe, pour affaires, de la IJai/e, pays étranger, à Londres , pays étranger!

Vous venez, citoyen, de la voir dans tous ses détails, cette superbe mission que le ministre Lebrun, usant de mes lumières, de mes talents, de mou expérience, m'avait donnée chez l'étranger. Vous savez maintenant que cette mission était celle d'y aller attendre qu'o)i profitât de mon absence pour élever un orage à Paris contre moi, dont la présence avait déjoué pendant six mois tous leurs projets, moi qu'ils nommaient dans leur fureur un vrai volcan d'activité !

Et le grand balaijeur Thainville, nouvel envoyé à la fla/je, où il fait d'excellent ouvrage ; qui avait balayé (pour me servir de sa noble expression) toute la boutique de Maulde : de cela seul que je ne m'étais pas aussi laissé balayer de son fait, dans un passe- port qu'il donnait à mou pauvre valet malade, m'appelait, de sa grâce , fugitif émig7'é ! Mais fugitif de quoi? fugitif de Thainville? Le beau motif pour sortir de la Haye! Émigré d'où? de la Hollande ? Mais ce pays, monsieur, n'appartenait pas à la France. Lmigrer {dans notre acception), u'ost-ce pas s'échapper rf<? l'intérieur à l'extérieur eu coupable ou en fugitif, et nou passer très-librement de l'extérieur à r extérieur ?

Et sur ce cri fatal, Émigré! émigré! voilà qu'on met chez moi scellé, double scellé, double gardien, triple gardien , et quavec un raftiuement de cruauté decd.nmha\e, un hoDunc préposéau maintien du bon ordre choisit ex|)rès l'horrible nuit pour venir avec des soldats croiser des scellés déjà mis, et faire expirer de terreur la femme et la lille de celui qu'on

Page 1