‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 548 sur 630 · PART D'AUTEUR · texte numérisé non relu

PART D'AUTEUR

M. de Beaumarchais, pour trente-deux représentations du Barbier de Séville , comédie en quatre actes.

Recettes journalières pour trente - deux représentations. . . 68,5661. » s » d.

At)onnements des petites loges, à 300 livres par jour. . . 9,Coo « »

Sur quoi à déduire :

Quart des tiôpitaux. . 19,541 10 » Frais ordinaires et

journaliers , à 3oo

livres par jour. . . 9,600 » » 128 soldais assistants,

à 20 sous 128 » »

Frais extraordinaires

par jour 128 » »

Reste net de' la recette 48,788

Dont le neuvième pour le droit d'auteur est de . - ... 5,418

^78,lC6 1. » s. » d.

Alors, faisant mes rapprochements, j'ai dit : « Vous voyez, messieurs, au premier article du bordereau , pour trente-deux représentations du Barbier de Séville, reçu à la porte soixante -huit mille cinq cent soixante-six livres. Il n'y aurait pu avoir ici qu'une erreur d'addition; mais comme elle s'est trouvée sans faute, je passe aux autres points du bordereau.

« Deuxième article. Pour l'abonnement des petites loges : trois cents livres par jour, pour trente-deux représentations, font neuf mille six cents livres.

'< Comparant cette somme de trois cents livres avec le produit de huit cents livres par jour que portent au quotient les deux cent cinquante-neuf mille livres de recette annuelle, morcelée par le diviseur 324, je demande , messieurs , quelle explication on peut donner de la différence de trois cents livres du bordereau de la Comédie , au produit réel de huit cents livres par jour? »

M'' Gerbier a répondu, pour la comédie , que si les petites loges n'étaient portées sur le bordereau qu'à trois cents livres par jour, quoiqu'elles en rendissent réellement huit cents , c'est qu'on offrait à l'auteur une compensation raisonnable , en ne lui comptant aussi les frais journaliers que sur le pied de trois cents livres , quoiqu'ils coiitassent beaucoup davantage à la Comédie : ce qu'on reconnaîtrait à l'examen de l'article des frais.

Je me suis permis de répliquer qu'il me semblait plus convenable , en présentant un compte, d'y porter la recette et la dépense à leur valeur exacte , que d'altérer l'une et l'autre par une compensation obscure ou arbitraire ; question sur laquelle je me proposais de revenir à l'article des frais. Et j'ai continué l'examen avec eux.

« Dans le bordereau, messieurs, la Comédie porte le quart des hôpitaux , sur la recette de trente-deux représentations du Barbier de Séville , à dix-neuf mille cinq cent quarante-deux livres', dont le neuvième, supporté par l'auteur, est de deux mille cent soixante-onze livres huit sous. Je ne puis ni'empécher de faire observer ici que, suivant l'état général des dépenses fourni par la Comédie, elle convient ne payer aux hôpitaux que soixante mille livres par an, lesquelles, divisées par 324, donnent une dépense journalière de cent quatre-vingt-cinq livres au profit des pauvres. Si, multipliant, ai-je dit, ces cent quatre-vingt-cinq livres par trente-deux représentations , on trouve en résultat les dix-neuf mille cinq cent quarante-deux livres portées au bordereau de la Comédie, ce bordereau sera exact; mais trente-deux fois cent quatre-vingt-cinq livres ne font que cinq mille neuf cent vingt, dont le neuvième à payer pour l'auteur est six cent cinquante-sept livres. La différence de cette somme à celle du bordereau , deux mille cent soixante-onze livres, forme donc encore au dommage de l'auteur une erreur de mille cinq

COMPTE RENDU

cent quatorze livres. Que d'erreurs , messieurs ! que d'erreurs ! »

M" Gerbier a répondu , pour la Comédie , que Vabonnement qu'elle avait fait avec les pauvres ne pouvait profiter à MM. les auteurs ; qu'à la vérité ils prenaient j^art pour imneuvième dans la société le jour de chaque représentation de leurs pièces , mais qu'ïYs n'étaient pas associés à la Comédie ni aux comédiens .d'où il résultait que l'abonnement annuel qu'elle avait fait avec les pauvres était son affaire particulière ; que si elle y gagnait, c'était un bénéfice qui n'avait rien de commun avec celui des rF{îrésentations dans lesquelles les auteurs ont droit; que si elle y perdait, MM. les auteurs seraient bien fondés à rejeter cet abonnement comme une chose étrangère : en un mot, que ce traité était un njarché particulier que toute personne aurait pu faire avec les hôpitaux ; et qu'il était contre tout principe de vouloir en faire une cause commune entre les auteurs et la Comédie.

Je me suis permis de répliquer, 1° que M' Gerbier savait aussi bien que moi qu'il n'y avait arrêt ni règlement qui soumît les auteurs à payer ni l'orchestre , ni les ballets , ni l'illumination , ni les pauvres ; mais qu'il est dit seulement dans les règlements qvi après tous les objets de dépensejournalière acquittés jKcr la Comédie, la somme qui reste en recette sera divisée en neuj parts, dont huit appartiendrontaux Comédiens, etlaneuvièmeà l'auteur: d'où il résulte que le neuvième de l'auteur doit se prélever net sur la recette entière appartenant aux comédiens, tous frais journaliers acquittés par eux. Or, une portion de ces frais journaliers étant cette somme de cent quatre-vingt-cinq livres que la Comédie paye aux pauvres, je n'entends pas bien par quel principe les comédiens prétendraient faire passer à l'auteur, dans leurs frais journaliers , sur le pied de six cent dix livres quatorze sous sept deniers de dépense , un impôt qui ne leur coûte à eux-mêmes que cent quatre-vingt-cinq livres par jour. C'est faire payer aux auteurs, sûr le pied de cent quatre-vingtdix-huit mille livres par an , ce qu'ils ne payent que soixante mille livres. Il y a cent trente-huit mille livres d'erreur sur cet article , au préjudice des auteurs.

2" Que si les comédiens se sont rendus fermiers des pauvres sur le débet de leur quart , ils se sont aussi rendus fermiers des riches sur la recette des petites loges ; or, on sait bien qu'afm de louer ces loges pour tous les jours de l'année, ils donnent sur le pied de deux livres dix sous par jour trois cent vingt places, dont plus de la moitié auraient rendu six livres chacune, toutes les fois que les nouveautés attirent du monde, si ces places eussent été laissées au public ; et si l'argument de M*^ Gerbier est bon, qui dit qu'f/i cas de perte sur un abonnement an-

nuel, que la Comédie voudrait/aire partager aux auteurs, ceux-ci seraient bien fondés à rejeter l'abonnement comme chose étrangère à eux, ils ont donc le droit rigoureux, suivant M^ Gerbier luimême , de rejeter cet abonnement de petites loges, et de demander compte aux comédiens de trois cent vingt places , partie sur le pied de six livres , qui rendraient de seize à dix-huit cents livres par jour, au lieu de huit cents livres que la Comédie leur passe : car il n'y aurait ni raison ni équité de prétendre forcer un auteur à entrer dans l'abonnement annuel des petites loges , qui lui fait perdre gros, en refusant de l'admettre à celui des hôpitaux , où il y a quelque bénéfice à faire.

« Ne trouvez donc pas mauvais, ai-je continué, que nous usions de votre propre argument pour démontrer que notre réclamation sur le quart des pauvres est non-seulement juste , mais tout entière à l'avantage de la Comédie ; car si l'on nous renvoyait en l'étal de payer les hôpitaux , et de toucher franchement toute la recette, sans entrer dans aucun affermage des pauvres ni des riches, il y aurait cent pour cent de gain sur le marché pour les auteurs. « Quatrième article du bordereau de la Comédie. « A trois cents livres de frais par jour, trente-deux représentations font neuf mille six cents livres.

« Je me rappelle ici , messieurs, ai-je dit , que la Comédie, dans sa première réponse, a proposé la modicité de cette dépense comme une compensation du même prix de trois cents livres auquel elle réduisait vaguement le produit des petites loges par jour ; et ma réplique fut qu'un compte exact de la dépense valait mieux qu'une altération obscure de la recette, pour servir de compensation à cette dépense aussi vaguement altérée : je crois donc devoir en fixer arithmétiquement les rapports devant l'assemblée.

(1 En examinant le compte de la Comédie, j'ai trouvé pour trois années, au total de la dépense, un million vingt-trois mille quatre cent soixante-seize livres, faisant pour chaque année trois cent quarante et un mille cent cinquante-huit livres en nombre rond , dont j'ai cru devoir retrancher douze articles abusivement portés en dépense , faisant ensemble une somme de cent sept mille quatre cent deux livres ; ce qui râlnit la dépense réelle de chaque année à deux cent trente-trois mille sept cent cinquante-six livres. Alors , usant du diviseur 324, établi pour extraire de tout ce qui est annuel la recette ou la dépense journalière, j'ai cru reconnaître évidemment que les frais journaliers dans lesquels les auteurs doivent entrer pour un neuvième montent à sept cent vingt-une livres , le quart des pauvres compris; et en supposant encore que tous les articles portés sur l'état soient exacts , ce que je me propose d'examiner. Puis, retranchant de cette dé-

COMPTE RENDU

pense journalière de sept cent vingt-une livres la 1 somme de cent quatre-vingt-cinq livres pour le quart des pauvres , je suis arrivé à la solution exacte du problème des frais intérieurs de la Comédie, qui se montent à cinq cent trente-six livres parjoKv.

« Ainsi la Comédie, selon moi, se proposant de compenserles petites loges par la dépense journalière, sans le quart des pauvres , se trompe encore, au préjudice des auteurs , de deux cent soixante-quatre livres par jour. Hé quoi ! messieurs , pas un seul article sans perte.' »

A cela M" Gerbicr a répondu , pour la Comédie , que sur les douze articles retranchés par moi de la dépense , et montant par année à cent sept mille quatre cents livres , la Comédie passait condamnation sur six, comme justement taxés par moi d'erreur, de double ou de faux emploi ; lesquels sont :

Soldats assislauls 4,3i8 1. 6 s. s d.

Ji>tons du répertoire 9,10I » »

Jetons de lectures 7,492 » »

Paris d'auteurs 14,380 » »

Voyages h la cour 7,027 C 8

CapUation et frais y attachés t,542 » »

Mais il a fait observer que les six autres articles,

qui sont :

Pensions d'auteurs retirés 18,902 s s. » d.

Pensions d'employés retirés 3s7 » »

Rentes constituées . 24,7 53 6 8

Intérêts des fonds d'acteurs 8,58s » »

Feux d'acteurs 9,1 10 G 8

Jetons aux pensionnaires 1.800 » »

Il a fait observer, dis-je, que ces six articles devaient rentrer dans les dépenses journalières.

Mais ce n'étaient pas de simples aperçus qui pouvaient militer contre l'étude approfondie que j'avais faite des objets mal portés en dépense aux auteurs , et qu'il en fallait soustraire. Pour le prouver, je me bâtai d'en discuter le plus fort article en leur présence, celui des vingt-cinq mille livres de rentes constituées par la Comédie.

« Vous vous rappelez, messieurs, qu'en 1761, lors de l'enregistrement de l'acte de société des comédiens et des lettres patentes, le roi étant venu au secours de la Comédie, qu'un désordre antérieur avait endettée de quatre cent quatre-vingt-sept mille livres, elle se trouva, grâce à la générosité de Sa ]\Iajesté, ne plus devoir que cent soixante-dix-neuf mille livres. Vous vous rappelez aussi que les abonnements à vie, vendus trois mille livres chacun par la Comédie, avec la permission du roi (et qu'on dit être au nombre de dix , ont fait rentrer alors à la Comédie une somme de trente mille livres, applicable au payement du reliquat de ses dettes, ce qui les réduisait en 1764 à cent quarante-neuf mille livres, sans compter tous les fonds destinés par les lettres patentes à ce même acquittement , et qui sont pro-

venus depuis des parts ou portions de part de comédiens morts ou retirés, mises en séquestre jusqu'au remplacement des acteurs; ce qui , en seize années , a dû éteindre , et au delà , les cent quarante-neuf mille livres que la Comédie redevait alors.

« Néanmoins la Comédie présente aux auteurs, en 1780, pour vingt-cinq mille livres de rentes par elle constituées , au payement desquelles elle prétend les forcer d'entrer pour un neuvième : d'où l'on voit , messieurs, qu'au lieu d'avoir payé les cent quaranteneuf mille livres qu'elle devait en I7G4 , la Comédie a fait depuis pour six cent mille livres de dettes en quinze ou seize ans, malgré une recette annuelle de plus de sept cent vingt mille livres. Qu'en doit-on conclure.'

« Ou ces six cent mille livres empruntées ont un emploi fructueux , et alors cet emploi compense et au delà l'intérêt de l'emprunt; ou cet emprunt est le fruit d'un nouveau désordre : alors il devient encore plus étranger aux auteurs. Un pareil abus pourrait se propager à l'inlini ; il dénote un vice actuel et toujours subsistant dans l'administration du spectacle : aussi , loin d'entrer dans ces dépenses abusives, les auteurs sont-ils en droit de les écarter, tant qu'on ne leur expliquera pas clairement à quel titre on a emprunté six cent mille livres en quinze ans, et ce qu'elles sont devenues. Voilà pourquoi je les ai rejetées de l'état des dépenses.

« Si tous les autres articles, messieurs, étaient soumis au même examen, il pourrait bien se trouver sur chacun d'eux un pareil abus. Jetons un coup d'œil sur l'article appelé feux d acteurs, montant à neuf mille cent dix livres. Ou ce nom sert à couvrir une rétribution que chaque acteur prend sur la masse des bénéfices , alors c'est un article de recette pour la Comédie, et non une dépense; il y a faux emploi : ou ce sont réellement des voies de bois achetées pour le chauffage, cela en fait environ quatre cents voies, sans les feux généraux des foyers, des poêles, etc., qui se montent, suivant l'état de la Comédie, à trois mille livres ou cent trente voies de bois; cela ferait donc en tout cinq cent trente voies pour chaque hiver à la Comédie : chose aussi improbable que les six cent mille livres de dettes contractées en quinze ans. »

Enfin, profitant du silence de l'assemblée , que cette manière austère et juste de' compter étonnait un peu, j'ai ajoutéjsans m'arrêter : « Un mot aussi , messieurs, sur les pensions d'acteurs retirés. Cet article , qui monte à dix-neuf mille livres , est également étranger aux auteurs.

« La Comédie gagne par an (y compris le neuvième des auteurs, et ses dépenses payées) quatre cent quatre-vingt-trois mille six cent soixantedix-sept livres douze sous. Si les auteurs vivants partageaient tous les jours de l'année le neuvième de cette rc-

COMPTE RENDU

telle, ils touelieraieul par an cinquante-trois mille sept cent quarante-deux livres; mais, suivant les comptes donnes par la Comédie pour trois années, les auteurs vivants n'ont touché par an que quatorze mille trois cent quatre-vingt-six livres de neuvièmes : il est donc resté aux comédiens, pour leur héritage des auteurs morts ou ne partageant plus, et en pur gain alors sur tous les neuvièmes d'une année, trente-neuf mille trois cent cinquante-six livres. Cette somme, prise sur les auteurs retirés, est plus que suffisante pour payer dix-neuf mille livres de pension aux acteurs retirés; car ici l'emploi se trouve identique : il reste encore sur cet objet plus de vingt mille livres de bénéfice aux comédiens en exercice, ainsi du reste.

« Mais je m'aperçois, leur dis-je en me reprenant, que la Comédie voit avec chagrin qu'on porte une inquisition aussi sévère sur ses affaires intérieures : je lui avoue à mon tour que c'est avec peine que je m'y livre, et que j'entrerai volontiers dans tous les moyens décents de lui épargner cette recherche, qui pourrait se renouveler désagréablement pour elle à chaque décompte d'auteur; car ils en ont le droit rigoureux. »

Il ne fut rien conclu dans cette séance , non plus que dans beaucoup d'autres conférences particulières entre les conseils de la Comédie et moi. M" Gerbier, voyant qu'il n'était pas possible de m'entamer en détail, proposa de trancher en gros sur toutes les difficultés, en faisant une masse de la différence que tous les objets contestés pouvaient produire, et se relâchant ensuite de part et d'autre de la moitié de cette masse.

Je n'acceptai point cette offre, parce qu'elle ne présentait aucun point fixe qui pût servir dans la suite de base aux comptes qui seraient à faire avec les auteurs , ce qui était le principal but de mes travaux ; et parce que ceux-ci avaient trop à perdre dans le sacrifice qu'on leur demandait.

Après avoir cherché, proposé, débattu plusieurs autres idées de conciliation , y avoir même appelé de nouveau les autres membres du conseil et les députés de la Comédie , pour en délibérer avec eux, on s'est enfin unanimement fixé, dans le conseil de la Comédie, à me proposer de faire justice aux auteurs :

1° Sur les six premiers articles par moi retranchés des dépenses , et montant à peu près à quarantequatre mille livres ;

2° De convenir avec moi d'un examen ultérieur sur l'article des six cent mille livres de dettes de la Comédie, et autres articles retranches par moi, pour juger en connaissance de cause s'ils font partie ou non de la dépense que les auteurs doivent supporter;

3° De ne faire supporter aux auteurs le neuvième

du quart des pauvres que sur le pied de l'abonnement annuel ;

4° De leur tenir un compte exact du produit des petites loges, suivant la teneur de leurs baux; au moyen de quoi MM. les auteurs n'élèveraient plus de difficultés sur tous les articles de dépense, qui demeuraient fixés par mon examen , le droit d'examen de tous les chefs de dépense m' ayant fait accepter les conditions offertes.

M' Gerbier a conseillé à toute la Comédie de beaucoup réfléchir sur cet exposé , sur le vœu de ses conseils et des comédiens députés, qui ont eu la connaissance la plus détaillée de tous mes calculs; et de prendre une délibération qui, dans la position des choses, ne pouvait plus être que de souscrire à ce plan d'arrangement, ou de plaider avec les auteurs.

Sur quoi, le 1" mars 1780, la matière mise en délibération, il a été arrêté, à l'unanimité absolue de la Comédie et de ses conseils, que, pour donner à MM. les auteurs une preuve du désir qu'ont les comédiens de vivre en paix avec eux, et d'éviter toute espèce de procès, la Comédie adopte le plan d'arrangement ci-dessus; mais on a verbalement ajouté que son engagement à cet égard ne peut avoir lieu que pour les comptes à faire par la suite, et pour les comptes seulement qui restent à finir avec ceux de MM. les auteurs qui n'ont pas encore touché leur neuvième.

J'ai fait observer à mon tour que , d'après la discussion que je venais de faire des articles du bordereau de la Comédie pour le Barbier de Sévi/le, il était évident qu'il en ïésultait pour l'auteur une perte de plus d'un tiers pour ses droits; et que, sur l'assurance que la Comédie m'avait donnée que ce décompte était modelé sur les décomptes passés, envoyés par elle aux auteurs , on devait conclure que depuis trente ans chaque auteur, ayant reçu un pareil bordereau, avait souffert une pareille perte;

Que dans tous les tribunaux du monde , où l'erreur de compte ne se couvre point, et l'usurpation ne prescrit jamais, la restitution que j'obtenais pour moi devenait un titre de réclamation pour tous les auteurs qu'on avait trompés sciemment ou par erreur, dans tous les comptes rendus de leur droit de partage; que le sacrifice que l'on demandait de toutes les distractions que la Comédie s'était permises à leur préjudice, était un objet trop considérable pour que je prisse sur moi de l'imposer aux auteurs, à l'instant même où je venais d'en démontrer et l'existence et l'étendue ; qu'en conséquence je ne prenais en leur nom d'engagement à cet égard que pour l'avenir , laissant à chacun des auteurs qui avaient terminé leur compte avec la Comédie le droit de réclamer , s'ils le jugeaient à propos , ce qui leur a él^

COMPTE RENDU

retranche injustement de leur part dans les produits, ainsi que je venais de le faire pour moi-même : ce qui , j'espérais , n'arriverait pas, si l'accord à l'amiable s'exécutait de bonne foi.

Cette assemblée n'a rien terminé de positif.

Riais le dimanche 5 mars 1780, la Comédie ayant député sept de ses membres pour assurer aux quatre commissaires de la littérature, en présence de tout son conseil assemblé chez M" Gerbier , que l'intention de la Comédie était de terminer à l'amiable à ces conditions , dont il serait fait un exposé trèsexact, j'ai répondu qu'en acceptant cet arrangement pour les auteurs, je voyais avec peine subsister encore dans ce plan même le germe de perpétuelles difficultés , parce que l'on ne pourrait ôter à chaque auteur le droit d'examiner tous les chefs de dépense en comptant avec la Comédie; qu'à la vérité il n'y aurait plus de contestation sur les objets de recette qui n'étaient que des démembrements de celle de la porte, dans laquelle ils rentraient tous, suivant le produit réel, et comme en ayant été abusivement retranchés ; mais que j'aurais bien désiré qu'une pareille fixité pût être établie sur les objets de dépense, afin de tirer la Comédie du danger d'une inquisition future qui ne pourrait que lui déplaire, et lui susciter souvent beaucoup d'embarras.

Enfin, frappé comme d'un coup de lumière, j'ai proposé à l'assemblée de chercher une somme moyenne , et d'y fixer les frais journaliers de la Comédie, dont chaque auteur à l'avenir supporterait le neuvième sans examen ni conteste ; au moyen de quoi le décompte de chaque pièce se ferait très-aisément.

Tout le monde applaudit : on me demande quel est mon mot. Je réponds que , mes calculs m'ayant donné cinq cent vingt-trois livres de frais journaliers , je propose cette somme comme la plus juste qui me vienne à l'esprit.

RP Gerbier prie les quatre commissaires de la littérature de passer dans une autre pièce, pour que les sept comédiens puissent délibérer avec leurs conseils.

Mais, en rentrant, on se trouve plus éloigné que jamais ; et M'' Gerbier soutient le refus des comédiens, par l'argument que la masse totale des frais , tels que la Comédie les a toujours comptés aux auteurs , se monte à plus de treize cents livres par jour; que, ma plus grande réduction les portante cinq cent vingt-trois livres , le moyen terme ne pouvait être cette somme ainsi réduite, mais un milieu entre les deux sommes.

Et moi , qui vois qu'on oublie le principe , je me hâte de leur rappeler qu'ils prennent l'abus pour la loi ; que, par les données et discussions qu'on a vues, la surpaye du quart des pauvres , la perte résultante pour l'auteur d'une fausse compensation en-

tre la recette des petites loges et la dépense journalière, les six objets retranchés par eux de la dépense comme Jaux ou double emploi, devant être proscrits , puisqu'ils étaient le fondement trop réel de justes réclamations des auteurs dramatiques , il ne fallait chercher un moyen terme entre mon résultat et celui de la Comédie qu'après que tous ces objets reconnus vicieux seraient absolument rejetés du compte; que, MM. les comédiens étant de plus convenus prudemment d'en retrancher aussi les intérêts de l'emprunt abusif de six cent mille livres, je trouvais, moi, que le résultat donnait pour la dépense journalière ( non compris le quart des pauvres) cinq cent trente-six livres, qui pourraient encore se trouver réduites lorsque j'en scruterais avec soin les détails; que, pour finir à l'amiable, je consentais à porter les frais journaliers pour l'avenir à cinq cent soixante livres , mais que je n'irais pas au delà.

Jlors M. Jabineau l'avocat s'étant écrié : Messieurs, six cents livres ! c'est le double de ce qui est fixé par r ancien arrêt du conseil pour les frais journaliers , et les comédiens seront contents , chacun s'est réuni à son cri de six cents livres , même les trois autres commissaires des auteurs , qui ont voulu faire un dernier sacrifice à la paix; en sorte que , malgré ma résistance trop bien fondée , je me suis vu forcé d'y accéder , et de passer les frais à six cents livres par jour.

L'on est convenu de proposer à la Comédie le résultat de cette dernière assemblée, pour qu'elle réfléchît encore une fois sur le parti qu'elle devait prendre.

Ce qui suit est copié sur l'acte conciliatoire entre les auteurs et les comédiens, tel qu'il est annexé à la minute de l'arrêt du conseil du 12 mai 1780.

• Cejourd'hui 11 mars 1780, la matière mise en délibération, il a été arrêté, à l'unanimité absolue de la Comédie et de ses conseils, que , pour donner à MM. les auteurs une preuve d'égards, de considération, et du désir sincère qu'ont les comédiens de leur faire justice , et d'éviter toutes sortes de procès et de difficultés avec eux , la Comédie adopte en entier le plan d'arrangement concerté entre son conseil , ses propres députés , et MM. Saurin, Marmontel, Sedaine et Caron de Beaumarchais, comme commissaires et députés de MM. les auteurs , dont ils ont été priés de joindre à cet acte les pouvoirs de transiger en leur nom ; en conséquence , il a été arrêté et fixé ce qui suit :

« r A compter de ce jour, soit pour les pièces nouvelles qui seront jouées à l'avenir, soit pour celles dont les auteurs n'ont pas encore touché ( leur neuvième, tous les frais journaliers et ordi-

COMPTE RENDU

" naires de la Comédie demeureronl fixés, par clia- « que jour de représeutation , à la somme de six <. cents livres , laquelle somme sera prélevée sur la « recette brute du spectacle, aiusi que le quart des " pauvres, dont il va être parlé; et le neuvième, « douzième ou dix-huitième du restant du produit <■ net (suivant l'étendue des pièces ) appartiendra à « chaque auteur, tant qu'il aura droit au partage « avec les comédiens.

« 2° Par rapport aux frais extraordinaires, la Co- « médie en traitera avec l'auteur à l'amiable, lors- « qu'il sera question de mettre la pièce à l'étude « pour la représenter : et , dans le cas où l'auteur « croira ces frais et embellissements nécessaires au « succès de son ouvrage , il est arrêté qu'il entrera « pour un quinzième dans lesdits frais extraordi- « naires, et cette convention sera inscrite sur le re- « gistre des lectures, et signée par l'auteur.

<( 3° Les auteurs supporteront en outre le neu- « vième de la somme journalière à laquelle setrou- « vera monter l'abonnement présent ou futur que >. la Comédie a fait ou fera du droit des pauvres avec « les hôpitaux, en le divisant par trois cent vingt- « quatre représentations, nombre commun des jours <' de spectacle d'une année.

« 4" La masse de la recette journalière sera comc. posée non-seulement de ce qu'on reçoit casuelle- « ment à la porte, mais de ce que produiront les » loges louées par représentation , les loges louées « à l'année sur le pied de leurs baux annuels, ra- << menés auproduit journalier par le même diviseur « 324, comme à l'article précédent , le produit éva- .. lue sur le pied de l'intérêt à dix pour cent des « abonnements à vie ; et enOn de tout ce qui forme » les parties intégrantes de la recette entière du « spectacle , sous quelque dénomination qu'elle se <. perçoive , suivant la lettre et l'esprit de tous les <. règlements ; dans laquelle masse l'auteur prendra « son neuvième net (déduction faite des frais expli- « qués ci-dessus), tant qu'il aura droit au partage « avec les comédiens , suivant le présent décompte.

« ,5" Que , dérogeant à tous usages contraires à la « présente délibération, sur tous les points contenus » en elle, et pour servir d'exemple et de modèle à « tous les décomptes futurs', soit des auteurs dont « on donnera des pièces nouvelles , soit de ceux qui « n'ont pas encore reçu leur neuvième, le décompte

' Résumé du compte de ce qui revient à fauteur du Barbier (le Séville sur le produit de quarante-six représentations de celte pièce.

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