‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 560 sur 630 · GG · texte numérisé non relu

GG

vous présenter celle addilioii à ma requête , et à la faire précéder de quelques réflexions relatives à la détention inattendue de M. le duc de Cliaulnes. Je ne mets à ceci obstination ni cruauté ; mais , outragé de toutes les manières possibles , il vaudrait mieux pour moi que j'eusse été poignardé par le duc de Cbaulnes , que de rester sans être jugé par vous.

Dans toutes les discussions entre les bonmies , la probité, soumise à la loi , règle à la rigueur ce que chacun doit aux autres; l'honneur, plus indépendant parce qu'il tient aux mœurs, mais plus rigoureux encore , prescrit ce que chacun se doit à soimême : ainsi le tribunal de l'intérêt punit , inflige des peines à celui qui , manquant à la probité , n'a pas respecté le droit d'autrui ; et le tribunal de l'honneur se contente de diffamer, de livrer au mépris celui qui s'est manqué à lui-même.

La probité est la moindre vertu exigée de l'homme en société; l'honneur est la qualité distinctive d'un cœur noble et magnanime, en quelque état que le sort l'ait jeté. L'homme de probité peut donc n'être que juste, et s'arrêter là ; mais l'homme d'honneur va toujours plus loin , il est délicat et généreux.

Ainsi le négociant qui paye exactement ses traites est censé avoir de la probité ; mais son honneur tient à la réputation de désintéressement et de loyauté dans les affaires. La probité d'une femme est d'être fidèle ; la femme d'honneur est plus : elle est chaste et modeste. L'impartialité dans un magistrat est sa probité; mais il a de l'honneur s'il chérit la justice pour elle-même, et veut la démêlera travers les brouillards de la chicane. Enfin, la probité du militaire l'oblige à garder son poste , quelque dangereux quil soit; mais c'est l'honneur seul qui peut lui faire aimer ou braver ce danger, par un motif généreux et supérieur à sa conservation.

Il suit de ces distinctions délicates , qu'autant l'honneur est au-dessus de la simple probité , autant le tribunal des maréchaux de France est supérieur en ses fonctions à tous ceux où les intérêts pécuniaires se disputent et se jugent ; c'est le tribunal imposant de l'âme, celui qui fixe l'opinion publique sur l'honneur des particuliers : et quel homme est audessus de l'opinion publique ?

Chaque état, chaque ordre de citoyens peut former la juste prétention d'être jugé par ses pairs, sur les points d'intérêts, de convenances ou de préséances humaines. Mais quel ordre osera décliner le tribunal de l'honneur auquel tous sont également soumis ,

nommer celui qui lui ôtait le jour. » Je l'ai provoqué, disaitil ; et je ne dois point exposer à la rigueur des lois un lionnéte homme que j'ai offensé, et qui s'est conduit en homme d'honneur. >'

La détention du duc de Chaulnes était donc une sorte de justice que le roi rendait à Beaumarchais , en punissant son adversaire; et une sorte de grâce qu'il faisait à ce due , £u prévenant le jusemenl qui allait être rendu contre lui.

quoique tous n'aient pas l'avantage d'y être également admis? Kl, parmi ceux qui jouissent de cet honorable privilège, quel homme n'a pas le droit de se croire égal et pair de tous les autres sur le point délicat de l'honneur? L'attention même de nos rois à choisir indistinctement les juges de l'honneur enlrc les plus braves et célèbres militaires, soit qu'ils tiennent aux premiers rangs de l'illustration des cours , soit que la vaillance , la noblesse et la vertu les aient rendus seules dignes de celte honorable préférence ; cette attention de nos rois , dis-je , n'est-elle pas la marque distinctive de la sublimité de leurs fonctions , et de la généralité du ressort de ce tribunal auguste?

A ce tribunal , le fond des choses ne peut jamais être sacrifié à de vaines formalités : l'homme d'honneur outragé doit y trouver un refuge certain , et obtenir la vengeance qu'il s'est refusée à lui-même , quelque biais qu'on prenne pour soustraire le coupable au jugement.

Dans les autres tribunaux, les hommes s'accommodent s'ils veulent aux circonstances, parce que chacun est maître de sacrifier son bien ou de modérer sa cupidité ; au tribunal de l'honneur, il n'est point d'accommodement , parce qu'on ne transige point sur l'honneur : ainsi le juge de l'honneur doit fixer l'opinion publique sur les contendants par un prononcé net et sans nuages, puisque le droit de la justice éclatante lui a été remis au défaut de la justice personnelle et sanglante que la loi proscrit. J'ose appliquer, messeigneurs , ces principes incontestables à ma position actuelle ; et j'ose me croire plus digne de comparaître à votre auguste tribunal , par la prudente fermeté de ma conduite en toute celte affaire, que par aucun autre titre qui m'ait rendu votre justiciable.

J'allais être jugé par vous, messeigneurs , et rétabli dans le rang honorable d'un citoyen prudent et courageux. Un événement peut-être étranger à mon affaire, un ordre supérieur dont les motifs sont restés enfermés dans le cœur du roi , fait mettre le duc de Chaulnes dans une citadelle.

Je demande donc, par une addition à ma première requête, que, sans avoir égard à la détention de M. le duc de Chaulnes, il vous plaise, messeigneurs , ordonner l'information la plus exacte des faits contenus dans madite requête , me soumettant aux peines les plus rigoureuses , si une seule des choses qui y sont énoncées se trouve seulement hasardée : vous savez bien, messeigneurs, que des faits de cette importance , mais seulement appuyés sur des témoignages humains, se dénaturent, s'altèrent, s'atténuent, par le laps de temps.

C'est à vous , messeigneurs, que j'en appelle; à vous , dont quelques-uns n'ont pas dédaigné de me demander où j'avais puisé le courage , le saug-froiU

LETTRES

et la fermeté que j'ai conservés dans l'affreuse journée du jeudi 1 1 février.

Forcé de solliciter aujourd'hui la justice comme une grâce, je vous supplie, messeigneurs, d'ordonner que l'information soit faite, que tous les témoins soient entendus, que tous les faits soient constatés dans tous les lieux et devant tous les gens désignés en ma requête ; et , mes preuves étant faites , je vous supplie de vouloir bien porter au pied du trône l'humble prière que je fais au roi , d'ordonner que le duc de Chaulues soit remis en lieu d'où il puisse donner librement ses défenses.

Je demande que mes preuves soient discutées : ce sont des témoins à interroger qui peuvent se disperser, .le demande que les défenses de mon adversaire soient entendues., et le procès porté jusqu'à jugement définitif; j'attends cette justice du tribunal de l'honneur.

Ce considéré, messeigneurs, il vous plaise admettre le suppliant à faire sa déclaration, et à faire preuve des faits qui seront énoncés; et en outre arrêter que le roi sera très-humblement supplié de permettre au duc de Chaulnes de faire pareillement sa déclaration, de faire entendre pareillement ses témoins s'il y a lieu, et de fournir telles autres défenses qu'il avisera, en sorte que l'affaire puisse être jugée contradictoirement, connne elle était sur le point de rétre, sans révénement de sa détention '.

LETTRE IIL

A NOSSEIGNEURS LES ftlARÉClLVUX DE FRANCE.

Bu For-FÉvêque, à l'instant de ma détention (26 février 1773 J.

J'ai l'honneur de vous prévenir que je viens d'être

' Pour réponse à celte addition de requête , les maréchaux de France envoyèrent clierclier Beaumarchais; il répondit à leur garde qu'il était aux arrêts dans sa maison, par l'ordre du roi ou plutôt du ministre , le duc de la Vrillière, qui lui avait fait intimer cet ordre avant que son affaire eut été portée au tribunal de l'honneur.

MM. les maréchaux de France le savent , lui répondit-on : ils lèvent vos arrêts , et vous ordonnent de venir leur parler. Il y fut; ils lui déclarèrent qu'il était libre et justilié, et iiu'il pouvait aller librement ou il voudrait. Pour jouir de cette douce liberté, comme il dit dans sa comédie, il crut devoir en faire hommage au duc de la Vrillière ; il ne le trouva pas, et il lui écrivit dans la loge de son suisse que , les maréchaux de France ayant levé ses arrêts , il venait lui demander s'il ne devait plus les garder. N'ayant point trouvé le ministre, et voulant savoir à quoi s'en tenir, il alla demander conseil au lieutenant de police, qui l'aimait, qui l'assura bien positivement que, les maréchaux de France avant levé ses arrêts, il était parfaitement libre. Il le crut, et retourna chez lui. Mais le duc de la Vrillière trouva bien singulier que les maréchaux de France levassent des arrêts qu'il avait donnés, et ne pouvant s'en prendre à eux, il s'en prit à celui qu'ils avaient cru délivrer : il lui envoya une belle lettre sans cachet, appelée de cachet, par laquelle il fut enfermé au For-l'Évêque , victime de ce noble conflit d'autorité. Alors Beaumarchais écrivit aux maréchaux de France la lettre suivante, et à M. Menard deOhouzy la lettre qu'où lira inunédiatemeat après.

arrêté par ordre du roi , et conduit au For-l'Évêquc. J'ignore à quel mal ce nouveau mal peut remédier, et si , en ôtant à l'accusateur la liberté de la poursuite, on espère que l'accusé en paraîtra moins coupable. Mais, messeigneurs, ma détention me semble au moins décider une question qui a suspendu la justice que j'ai droit d'attendre du tribunal. M. le duc de Chaulnes est dans une citadelle ; je suis traîné dans une prison. Aucun des deuxcontendants n'a d'avantage aujourd'hui sur l'autre , et tous deux ont un égal intérêt à solliciter l'information qui doit amener leur jugement. Le roi, maître en tout temps de la liberté de ses sujets , ne l'est pas de leur honneur ; et l'autorité qui nous enlève au pouvoir de solliciter votre justice ne peut nous enlever le droit de l'espérer et de l'attendre du tribunal saisi de notre affaire.

Si la conduite prudente et modérée que j'ai tenue en cette occasion difficile a pu me mériter d'être écouté de vous dans mes justes plaintes, le malheur qu'elle entraîne aujourd'hui me donne plus de droit encore à votre justice. L'information que je vous supplie d'ordonner promptement est le seul moyen d'instruire la religion du roi sur cet horrible événement ; et moins j'ai mérité mon infortune , plus la vérité mise au grand jour doit la faire cesser promptement. Ma cause intéresse également votre bon cœur et votre équité; et c'est au double titre d'homme d'honneur offensé et de citoyen persécuté, que j'ai recours avec confiance à votre protection.

Je suis , avec le plus profond respect ,

Votre , etc.

Page 1