AU MINISTRE DE LA MARINE
Envoyée le 10 septembre 1777.
Monsieur,
En vous répondant sur le triste désarmement projeté de mon vaisseau de Rochefort, je ne veux ni ne dois rien vous dissimuler, puisque dans cette affaire il s'agit autant des intérêts de l'État que des miens.
Lord Stormont s'est plaint, dit-on , qu'un vaisseau que le roi vient de vendre est destiné pour les Américains. D'où le sait-il.' Quelques rapprochements hasardés le lui font seulement présumer. Mais le comble de l'audace n'est-il pas d'oser l'afflrmer aux ministres du roi , qui savent tous, par mon aveu secret, que jamais ce vaisseau ne fut destiné pour les Américains; qu'il est plutôt armé contre eux, puisque je le destine à m'aller chercher promptement et d'autorité des retours que l'indolence ou la pénurie de mes débiteurs me retiennent trop longtemps.!" Voici le fait, monsieur, et comment j'ai raisonné.
L'Amérique aujourd'hui me doit cinq millions. Par mes derniers essais , je vois que les seuls retours qui puissent me convenir en ce moment sont le tubac. Or un navire ordinaire ne peut m'en rapporter au plus que trois cents boucauts , lesquels , tous
frais d'armement et de désarmement prélevés , me rendraient à peine , en France, cent cinquante mille livres. D'après ce calcul exact , pour parvenir à recouvrer ici la somme de cinq millions en tabac, je devrais armer trente-deux vaisseaux, courir trentedeux fois le danger d'être pris en allant, autant en revenant, et perdre au moins trois ans d'attente, sans compter les mille et une contradictions que j'éprouverais en faisant ces trente-deux périlleux armements.
Il m'a donc fallu chercher un autre moyen de remplir honorablement mes vues. Trop d'ennemis , monsieur, vous le savez, sont conjurés à ma ruine , pour que je n'épuise pas tous les moyens permis d'en sortir à mon honneur ; car si le succès attire l'envie , le succès seul peut aussi l'atterrer : c'est ce que je tente aujourd'hui , en armant un vaisseau de mille tonneaux avec lequel je dois, eu un voyage , aller chercher et rapporter le cinquième et peut-être le tiers de ce qui m'est dû, sans craindre qu'il soit pris en route ; car ce navire est un bon porte-respect. Or, s'il convient aux vues pacifiques du gouvernement qu'aucun vaisseau français ne cherche noise à personne , ce même intérêt n'exige-t-il pas aussi que les plus importants vaisseaux de son conniierce aient si bonne mine , que tout brutal Anglais y regarde à quatre fois avant d'oser les insulter?
Quant à mes travaux, à mes précautions, les voici. Déjà mon subrécargue est parti pour aller acheter et faire amonceler au port de IFilliamsbuvrg ou CCAnnapolis, dans la baie de Chesapeak, autant de tabac que mes vaisseaux en pourront contenir; déjà l'ordre est donné au cap Français de ne laisser partir aucun de mes navires , qui y sont ou y arriveront, mais d'y attendre mon vaisseau de Rochefort pour charger ensemble et en être convoyés au retour : car, depuis la perte de la Seine, ils m'ont encore pris rjnna, parti de Saint-Domingue, et l'ont conduit à la Jamaïque. Si je ne m'en suis pas plaint, c'est que j'ai trouvé tout le monde ici peu consolant sur mes chagrins.
Déjà le rendez-vous de tous mes vaisseaux , notamment du dernier parti de Marseille, et le point de ralliement de ceux qui sonth Charlestoivn ou dans le nord-est, est fixé à cette même baie de Chesapeak. A l'instant où la mer cessera d'être tenable aux croiseurs anglais , mon vaisseau de Rochefort y entrera pour convoyer tous mes navires, et m'en rapporter les cargaisons. Or me laisser suivre un plan aussi savamment combiné depuis six mois , ou le déranger d'un coup de plume, est la différence de ma ruine entière à mon succès le plus brillant.
Si mon vaisseau reste au port , où trouverai-je des secours pour en équiper d'autres.' qui me rendra dix mille louis que celui-ci me coûte? qui me remboursera de l'achat et des transports des ballots que
eso
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j'y ai ranieués de tous les pays pour faire son chargeineat? qui me rendra les quinze mille louis que je paje aujourd'hui pour quinze mille fusils que je viens d'envoyer? et les frais de mon dernier armement? et mes achats de rirginie , qui s'y gâteront sur les ports, faute de les avoir enlevés à temps? et mes faibles vaisseaux qui seront pris au retour, parce que, comptant leur donner un formidable convoyeur , j'ai négligé de les mettre en état de défense! Un million , monsieur, oui, un million ne pourrait pas réparer un tel désordre , comme je vous l'écrivis la semaine passée. Est-ce le lord Stormont qui me payera ce dédommagement?
Vous voyez bien qu'en tout ceci les Américains ne sont pour rien ; mais moi , qui ne puis envoyer de contre-ordre nulle part , j'y suis tellement pour tout, que , si vous arrêtez mon vaisseau , je me vois sur-leohamp ruiné , déshonoré , bon seulement à pendre ou à noyer : je donne le choix pour une épingle.
Après vous avoir parlé sans déguisement , comme chargé d'affaires secrètes , je dois , en ma qualité de négociant français , assurer les ministres du roi qu'avant de faire sortir mon vaisseau de Rochefort, ses armateurs connus feront leur soumission, si on l'exige, de rentrer sous six mois dans les ports de France avec des marchandises bien et dûment expédiées de Saint-Domingue , auquel endroit ce vaisseau va porter les troupes qu'on leur a promises. Les rapports secrets de cette opération de haut commerce avec la politique sont si masqués , monsieur , qu'on peut bien les regarder comme nuls , et n'avoir aucun égard aux fausses alarmes du plus indiscret des ambassadeurs. De plus , les armateurs s'engageront à se tenir tellement sur la réserve, que si , dans les traversées , ce navire était oblige d'en venir à bien rosser ceux qui voudraient l'insulter, il le fera si légalement, que ses armateurs se croiront encore le droit de vous demander vengeance, en arrivant , de l'insulte qu'ils auront reçue.
Pareille promesse, un pareil engagement suffit, je crois, pour rassurer le ministère de France, et surtout pour bâillonner l'ambassadeur d'Angleterre.
Maintenant , si les ministres du roi voulaient bien réfléchir qu'il est ( tranchons le mot ) honteux pour la France que la ferme royale du tabac soit obligée de le payer jusqu'à cent vingt hvres le quintal, d'en manquer même, pendant que l'Amérique en regorge ; et que , si la guerre anglaise dure encore deux ans , le roi , pour avoir eu l'honnêteté d'y rester neutre, est dans le cas de voir les trente-deux millions du revenu de sa ferme du tabac compromis, parce qu'il plaît aux Anglais , qui ne peuvent plus fournir cette denrée , de nous en interdire insolemment l'achat dans le seul pays du monde où sa culture est en vigueur ; si, dis-je, les ministres du roi veulent bien y réfléchir, ils conviendront que cette
insolente tutelle anglaise nous rejette à mille lieues des privilèges de la neutralité que nous affectons : et cela paraît si bizarre à tout le monde , qu'à Londres même , à Londres, on plaisante hautement de notre mollesse à cet égard.
Peut-être serait-il à propos ici de mieux poser les droits de la neutralité qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. Permettez- moi , monsieur, cette courte digression; je la crois d'une importance extrême.
Milord Âhington, l'un des hommes les plus éclairés d'Angleterre, vient de pubUer un ouvrage qu'il signe de son nom , et qu'?7 scellerait, dit-il , de son satig avec la même alacrité : dans cet ouvrage il établit fort bien que les Anglais, et non les Américains, sont les seuls vrais rebelles à la constitution commune; et c'est ce que je crois avoir prouvé moi-même sans réplique, il y a dix mois, à Paris, aux deux orateurs anglais Fox et Litlleton , comme j'eus l'honneur de vous le dire alors.
Milord Abington , plus hardi que moi , finit sou travail par proposer ouvertement à toute l'opposition de se retirer du parlement, en écrivant sur les registres , pour cause de leur sécession ( mot nouveau qu'il a fait exprès pour exprimer cette insurrection nationale ) , que le parlement et le prince ont de beaucoup passé leur pouvoir en cette guerre ; que le parlement, uniquement composé des représentants du peuple anglais, n'a pas dû jouer la farce des Valets-maîtres , et sacrifier les intérêts de ceux qui les emploient à l'ambition du prince ou de ses ministres; que, dans le cas d'un pareil abus, le peuple a droit de retirer un pouvoir aussi mal administré ; qu'à lui seul appartient la décision de la guerre d'Amérique , comme législateur suprême et premier fondateur de la constitution anglaise. Eu cet écrit , lord Àinngton ne ménage personne ; mais venons à l'application qu'on en doit faire à notre étal actuel.
Si, même en Angleterre, il n'est pas décidé lequel est rebelle à la constitution , de l'Anglais ou de l'Américain, à plus forte raison un prince étranger, comme le roi de France, indifférent et neutre en tout cela , peut-il bien ne pas se donner le soin de juger la question entre ces deux peuples , pas même de l'examiner. C'est aussi le terme auquel il se tient.
D'après ce principe d'indifférence et de neutralité, le roi de France a dû faire écrire aux chambres de sou commerce, ainsi qu'il l'a fait par vous-même, monsieur, que ses ports étant ouverts à toutes les nations pour le commerce, les vaisseaux marchands de l'Amérique septentrionale continueront d'y être admis avec leurs cargaisojis, et qu'ils pourront charger , en retour, des denrées dont la sortie est permise.
Ainsi , par indifférence pour des querelles etrau-
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itères, vous avez justement ouvert vos ports aux vaisseaux américains comme à ceux dé toutes les >tations. Mais, eu s'attachantàce principe incontestable , on ne peut s'empêcher de raisonner ainsi :
Comme il y aurait contradiction, quand la France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais , danois, hollandais , suédois , etc. , d'interdire aux négociants français la liberté d'aller commercer.à Londres , à la Baltique, au Zuyderzée, etc. ; de même, e>t recevant les vaisseaux marchands américains sur le pied de toutes ces nations dans ses ports , la France ne peut, sans contradiction, refuser aux armateurs français la liberté d'aller commercer à Boston, Churlestown, H^'illiamsbourg ou Philadelphie. Car tout ici doit être égal.
Tel est , monsieur, le principe de la neutralité de la France, et telles sont les conséquences qu'elle en doit tirer relativement à son commerce ; tout ce qui s'en écarte est hors de discussion , et ne présenterait qu'un tissu de contradictions et d'absurdités.
Si , par respect pour vos traités , ou par égard pour vos voisins en guerre , vous voulez bien prohiber les armes et munitions des vaisseaux qui vont de vos ports en Amérique; si vous faites plus, si vous permettez même aux Anglais d'être les précepteurs des négociants qu'ils prendront en faute à cet égard, il ne me convient point d'entrer dans les motifs de cette condescendance inimitable ; mais le riz, le tabac et l'indigo ne sont point des munitions ni des armes. Par quelle étrange subversion de principes ose-t-on vous forcer de les confondre en une même prohibition avec elles ? Et comment votre état de puissance libre et neutre , le besoin que vous avez de ces denrées , et le droit reconnu de les acheter partout où vous les trouvez à vendre, ne sont-ils pas l'unique réponse à toutes les objections de l'Angleterre contre les armements de vos négociants .•• Je n'ose, en vérité, répéter ici tout ce qu'on débite à ce sujet à Londres; ce qu'on y dit des prétendues dernières négociations de l'honnête Parkerforth en France , et ce qu'il en publie luimême. Il faudrait rougir seulement d'y penser, si tout cela était vrai. Mais ces vains discours n'en existent pas moins ; et leur misérable succès de Ticondérago , qu'ils font sonner bien haut, les a tellement rendus insolent , qu'ils dédaignent aujourd'hui de mettre aucun mystère à leurs menaces , à leur mépris pour nous. Le moindre pas , disent-ils, que les Français feront vers les américains , nous saurons bien les en punir j^ar une guerre subite; mais ils n'' oseront plus s'y jouer, ajoutent-ils, car nous le leur avons bel et bienfait signifier. Voilà ce qu'on m'écrit de Londres ; aussi je me mange les bras quand on me parle de désarmer un vaisseau marchand qui n'a niille munition de guerre , aucun
rapport avec la politique, uniquement parce que les Anglais présument qu'il pourra bien aller chercher du tabac en Amérique. O France! où est la dignité?
Que conclure de tout cela , monsieur ? Que le roi de France a le droit incontestable , en qualité de puissance neutre, de commercer librement d'Amérique en France et de France en Amérique ; que recevoir les Américains dans nos ports , en renonçant au droit d'aller dans les leurs , serait tomber dans une contradiction puérile et ruineuse ; que si le roi se relâchait du droit d'acheter du tabac en Amérique, il courrait bientôt le risque de perdre sa meilleure ferme par une condescendance pour les Anglais d'autant plus blâmable qu'ils ne lui en sauront jamais nul gré ; que, pour éviter toute agitation future à l'égard de mon vaisseau marchand , ses armateurs connus se soumettront à rentrer dans six mois eu France avec des retours dûment expédiés du cap Français ; qu'enQn je serais ruiné de fond en comble si , malgré mes raisons , on forçait le désarmement de ce vaisseau , lequel n'a jamais été destiné pour les Américains, quoi qu'en ait pensé l'ambassadeur anglais. Je n'ai plus rien à dire ; car je sais bien que le roi reste maître de tout, même de me réduire au désespoir, si ce que j'ai plaidé ne paraît à son conseil aussi élémentaire, aussi fortement posé , aussi bien prouvé qu'il me le semble , et si malheureusement on n'aperçoit pas la connexion immédiateet secrèteentre ce navire etlcs plus grands événements dont la politique actuelle puisse être occupée.
Je suis , avec le plus profond respect ,
Votre, etc.
LETTRE XVIL
A M. PAULZE.
Paris, le 17 janvier 1779 Une foule de lettres , monsieur, que j'ai reçues de différents ports de l'Océan , m'engagent à faire encore une démarche auprès de vous : à répondre à votre dernière, qui n'exigeait point d'autre importunité de ma part. IMais les armateurs français , qui me font la justice et l'honneur de me regarder comme un de leurs plus zélés défenseurs auprès des ministres, s'adressent tous à moi pour savoir s'ils doivent abandonner absolument le commerce de l'Amérique, ou si l'on peut espérer que la ferme générale , seul acheteur des tabacs pour le royaume, cessera d'opposer à ce que vous nommez dans votre lettre la ruse mercantile ce qu'ils appellent , eux , la ruse fiscale , et qui ne devrait exister de part ni d'autre en ce moment.
De toutes ces ruses, la plus étrange et la plus funeste sans doute est celle par laquelle les fermiers
LETTRES
généraux achèteraient sourdement les tabacs que les Anglais nous enlèvent sur nier. J'eus l'honneur de vous mander qu'on me l'avait écrit de 1-ondres. Vous m'avez répondu que c'était un faux avis, que ce marché n'existait pas ; qu'il était même impossible, puisque les Anglais n'avaient pas chez eux de quoi suffire à leur consommation. A la rigueur, cela se peut; mais, au témoignage d'un Anglais, rejeté par M. Paulze, je pouvais en ajouter un que I\J. Paulze n'eût pas récusé : c'est une lettre de la main de M. Paulze lui-même , écrite à l'un des préposés de la ferme pour les achats du tabac; et cette lettre , je l'ai vue à Bordeaux , et j'y ai lu en substance : Ne payez, pas les tabacs plus de quatrevingts livres, parce que j'en attends quatre mille boucauts d'Angleterre, venant de New-York avec lepremier convoi, etquelesAnglaism'enf ont offrir ( ou espérer ) dix mille boucauts d'ici à un an, à meilleur prix que les Français ne les peuvent donner. D'un pareil fait à la possibilité du contrat , vous savez , monsieur, si la conséquence est bonne ou vicieuse.
Quoi qu'il en soit , et que ce contrat de la ferme avec l'ennemi de l'État existe ou n'existe pas , qu'on le nie d'un côté en l'annonçant de l'autre , la conséquence est la même pour le commerce ; et l'incertitude en pareil cas n'est qu'un malheur de plus. Si le contrat existe, et que les Français ne puissent pas soutenir la concurrence anglaise, ils doivent rester chez eux , ne plus aller chercher à grands frais en Amérique du tabac qu'on ne peut vendre en France au seul acheteur , qui s'en pourvoit ailleurs : alors le système politique, absolument fondé sur l'agrandissement et la prospérité du commerce, est détruit. Si le marché n'existe pas , l'espoir et le but de son annonce étant d'alarmer le commerçant pour le forcer, dans sa détresse, à baisser ses prix, à perdre gros sur une denrée qui lui coûte aussi cher, il en résultera le même découragement, le même abandon du commerce , et la destruction aussi certaine du système politique.
Or est-il raisonnable qu'une compagnie puissante, et qui de temps immémorial a lebonheur de décimer en paix au sein de l'État, sur tous les trésors qu'on y amène, écrase et sacrifie à l'intérêt d'un moment les utiles citoyens qui vont chercher au loin ce^ trésors avec des périls sans nombre.' Est-il juste que ce fermier, qui , sans aucun danger, remet au roi d'une main portion de ce qu'il exige de l'autre , avec des bénéfices immenses , accroisse encore ses gains aux dépens du négociant, qui seul est chargé de rendre à ses périls la vigueur à ce corps d'où le fisc a toujours pompé la substance de ses richesses? Laissons donc de côté , monsieur, les ruses mercantile ou ^fiscale , pour traiter simplement la plus importante question qu'on puisse agiter devant les ministres.
Vous avez bien voulu, dans votre lettre, entrer en discussion , et me dire que si les fermiers du roi ont le patriotisme de faire des sacrifices à l'État sur le tabac , le commerce à son tour peut bien se contenter d'un bénéfice de vingt-cinq pour cent sur ses spéculations d'Amérique.
Que parlez-vous, monsieur, de bénéfice et de vingtcinq pour cent.!* Eh , que vous êtes loin de la question ! L'objet de la justice que je demande à la ferme au nom du commerce n'est pas d'obtenir plus de gain sur les tabacs qu'il importe , mais de ne pas supporter des pertes énormes sur les capitaux qu'il exporte.
Avant que d'agiter la question des sacrifices mutuels , j'ai voulu m'instruire à fond de tout ce qui pouvait me mettre en état de la traiter avec fruit. Ce qui regardait le commerce ne m'embarrassait déjà plus. J'ai eu depuis quatre ans de trop grands motifs de l'étudier, pour me tromper aujourd'hui sur son état en plaidant sa cause. Mais n'ayant pas eu le même intérêt à défricher les sentiers épineux de la ferme générale , il m'a fallu beaucoup travailler, monsieur, depuis votre lettre, pour parvenir à connaître à fond les vraies dépenses des fermiers du roi pour le tabac, les frais d'achat, de transport, de fabrication , de régie , de manutention , de surveillance , etc. , que cette denrée exige.
J'ai dû savoir quelle était, avant la guerre, la différence du prix d'achat entre les tabacs étrangers et ceux du cru du royaume hors la ferme ; ce qui résultait pour les uns et les autres d'un impôt de trente sous par livre assis (aux termes de l'édit de 1749) sur les tabacs étrangers seulement , puis étendu bientôt par convenance tacite sur la totalité de la vente au public , sous prétexte qu'il n'y avait plus de tabacs intérieurs, quoiqu'on eût eu grand soin d'en augmenter la culture.
J'ai dû m'instruire à quoi s'élevaient la consommation totale de cette denrée en France, le prix du bail au roi, celui de la vente au public; le produit net des tabacs du Brésil; celui des taxes sur les tabacs et sons d'Espagne , et de la différence de leur poids ; celui du double emploi sur les ficelages ( aux termes de l'arrêt du conseil de 1730); celui du fort-denier abandonné aux débitants ; ce qu'il sortait de tout cela en pertes ou bénéfices pour la ferme avant l'augmentation du prix du tabac continental , causée par la guerre; enfin la comparaison des anciens bénéfices avec le gain actuel , en faisant entrer dans celui-ci la diminution des contrebandes , occasionnée par la rareté de la denrée ; les bénéfices des nouveaux marchés des côtes de feuille qu'on brûlait, et qu'on ne brûle plus ; la livraison du tabac aux distritributeurs faite en poudre, au lieu de la faire en carottes; les différences données par l'analyse chimique de ces tabacs altérés , avec les excellents la-
bacs du Marylaml et de Virginie, que nous vous proposons ; les plaintes qui s'en élèvent de toutes parts dans le royaume, etc. , etc. , etc.
En vain dirait-on que , la ferme ayant un marché fait avec le roi , nul ne peut y porter atteinte aussi longtemps qu'il subsiste. Ce n'est point à ce marché que je réponds; c'est à votre lettre, monsieur, où vous voulez bien me dire que tout le poids du sacrifice de l'encouragement ne doit pas tomber sur le fermier acheteur, et que si le patriotisme veut qu'il paye plus cher, il n'exige pas que le négociant vendeur fasse des bénéfices trop considérables.
D'après votre lettre et mes travaux, monsieur, tenant comme vous pour principe certain que celui des deux qui gagne le plus entre le négociant et le fermier doit en effet offrir un sacrifice honorable à son pays , je me crois en état d'éclaircir la question au gré des connaisseurs.
Nous n'épuiserons point les lieux communs de ces reproches éternels qui , toujours trop généralisés , ne portent sur aucun objet fixe , et sont facilement éludés par les défenseurs de chaque ordre. Réduisant la question à des faits très-exacts , nous prendrons, si vous voulez, pour exemple des gains excessifs du commerce l'expédition du Fier-Rodrigue, dont la cargaison a été vendue à quatre cents pour cent de bénéfice en Virginie; ou celle de la Pal/as, qui a été vendue en North-Caroline de huit à neuf pour un , mais dont les tabacs en retour ont été achetés à un prix beaucoup plus fort que ceux du Fier Rodrigue : et pour le plus haut terme des pertes du fermier nous choisirons le bail courant de David, et le temps actuel de la guerre : c'est traiter la ferme assez favorablement. Mais, au tableau que vous m'avez fait des prétendus gains du commerce, j'aperçois d'avance que vous êtes moins instruit de nos affaires que nous ne voyons clair dans les vôtres, et que vous connaissez bien moins nos pertes que nous ne pouvons prouver vos bénéfices.
Je n'approuve pas plus que vous les petites ruses par lesquelles certains vendeurs américains vous ont frustré des tabacs que vous leur avez payés d'avance. Mais comme aucun Français, que je sache, n'a obtenu de vous cette faveur, aucun aussi ne doit partager le reproche de ces tours de gibecière, ni d'avoir abusé de vos avances : or c'est des Français seulement que je parle , et pour les Français que je plaiderai.
Je vous demande encore pardon , monsieur, si je ne pense pas comme vous que ce soit le haut prix des denrées d'Europe qui ait fait monter excessivement celles d'Amérique. Selon moi, l'abondance ou la rareté met seule en tout pays de la différence dans le prix des denrées : or l'excessive rareté des envois d'Europe en Virginie n'y a pas rendu le tabac moins commun , au contraire. Ce n'est donc
point le prix des marchandises européennes qui a fait monter le tabac à plus de cent livres le quhital : avouons , monsieur, que c'est le discrédit où est tombé le papier-monnaie , seul représentatif des denrées au continent , et l'intermédiaire de tous les marchés de ce pays-là.
Si ce papier-monnaie éprouve un tel discrédit d'opinion , s'il est tellement déprécié par sa vicieuse abondance , que l'on redoute d'en acquérir ou d'en conserver, alors il en faut beaucoup pour représenter peu de denrées; elles paraissent vendues plus cher, non qu'elles soient montées de prix, mais parce que le signe de la vente ou la matière du payement a baissé de valeur.
Voilà , monsieur, ce qui est arrivé dans le continent, où l'on doit regarder aujourd'hui le papier comme un signe idéal , variable et trompeur ; et s'en tenir uniquement , pour compter avec soi-même , à ce que produisent en Europe les denrées d'Amérique apportées en retour d'une cargaison d'Europe , en y comprenant les frais d'armement, mises-hors, assurances , voyages , relâches , désarmements , frais de vente , etc. C'est le seul moyen de connaître le résultat net d'une telle opération : tout autre compte est chimérique , un rêve de gens abusés , à qui le réveil est toujours funeste.
Or, à cette manière exacte et sévère de régler les comptes de retour, il s'en faut beaucoup, monsieur, que les négociants français aient du bénéfice, aux prix même où ils vous abandonnent leurs tabacs en France; et cela est si certain, que les propriétaires du tabac arrivé par la Fallas , quoiqu'ils aient vendu en Amérique à près de dix pour un, vous ont offert de vous remettre toute leur cargaison de retour pour rien, si vous vouliez les rembourser des frais de celle qu'ils ont portée d'Europe. 11 n'y a peut-être pas un négociant français qui n'en fit autant. Si vous ne l'avez pas accepté , c'est que vous savez aussi bien qu'eux qu'ils sont loin de bénéficier sur les retours. On peut espérer des temps moins orageux , mais c'est de celui-ci qu'il s'agit. Dans ces premiers moments d'une alliance aussi disputée , où la guerre et le conimerce doivent réunir leurs plus grands efforts, et semer laborieusement pour recueillir en des temps plus heureux , il faut le dire hautement, et mou devoir est de le répéter : tous les capitaux sont tellement compromis dans les spéculations du continent, et le dégoût devient si général en tous nos ports , que personne ne doit plus , ne peut plus , n'ira plus chercher à sa perte du tabac en Amérique, s'il faut encore le tenir en France à la disposition arbitraire et ruineuse du fermier, seul acheteur, seul vendeur, et seul maître , en cette partie.
Alors, par une contradiction exclusivement propre à ce royaume , on pourra voir la sage adminis-
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fratiou soutenir au loin une guerre dispendieuse , encourager ses armateurs à clierclier les ports d'Amérique , employer tous les moyens possibles pour augmenter l'émulation et la prospérité de son commerce ; et dans le même temps, le monopole et la gène s'établir, arrêter, garrotter les négociants français au retour, et s'armer intérieurement contre la faveur et la liberté que le gouvernement leur avait promises.
C'est ainsi que du tabac arrivé d'Amérique à Bordeaux, n'osant en sortir par mer pour aller à Gènes et Livourne, à cause de l'extrême danger des corsaires , ne peut obtenir aujourd'hui de la ferme une permission de traverser le royaume par le canal de Languedoc pour se rendre à Rlarseille et passer en Italie , sous prétexte du très-petit danger des versements intérieurs , qu'il lui est si aisé d'empêcher ; mais en effet pour forcer le propriétaire d'abandonner son tabac à perte aux fermiers du roi , par l'impossibilité reconnue de l'exportation.
C'est ainsi que dans tous les ports de France on a soin de prescrire aux possesseurs de tabac qu'ils aient à prévenir la ferme des offres que les étrangers leur en feront , sous prétexte qu'elle a le droit de préférence à ces mêmes prix ; mais en effet pour dégoûter l'étranger de faire aucune offre à nos négociants , certain qu'ils établiraient un prix pour la ferme , et nullement pour eux.
C'est aiusi qu'en tous ces mêmes ports les permissions de sortie se font tellement attendre et sont chargées de tant d'obstacles , que toujours les instants favorables se perdent; et qu'il faut en venir à céder le tabac au fermier au prix qu'il en veut donner, faute d'avoir pu l'exporter à temps avec avantage.
C'est ainsi qu'au Havre les fermiers ont ordonné le dépôt dans leurs magasins de tabacs arrivant d'Amérique , et que , voyant enfin qu'on ne voulait.pas les céder à leur offre , ils ont signifié à l'armateur de les sortir sous quinze jours , sous prétexte qu'ils avaient besoin de leurs magasins ; mais en effet pour forcer le possesseur à les livrer à leur prix , par les difficultés, la gêne et le coût d'un pareil déplacement.
Surtout on ne peut lire tranquillement les objections de la ferme contre le transport du tabac demandé par MM. Baiguoux et compagnie, de Bordeaux pour Marseille , par le canal ; et j'en suis d'autant plus affecté , que ces objections ont arraché contre le commerce un refus net à M. le directeur général des finances , qui avait consulté les fermiers du roi.
Je les ai sous les yeux , monsieur, vos objections. Comment une ordonnance faite il y a cent ans , et couverte cent fois; comment un dispositif établi sur un commerce tranquille en temps de paix , en 1681 , peuvent-ils être cités en 1779 , et servir de réponse a des facilites demandées quand la mer est couverte
de corsaires en pleine guerre , et lorsque les vaisseaux neutres n'offrent eux-mêmes aucune sûreté pour les transports ; quand enfin les tabacs encombrés dans les magasins de Kautes et de Bordeaux n'en peuvent sortir par aucune voie extérieure? N'est-il pas clair que le fermier u'obstrue ainsi tous les débouchés internes que pour forcer le négociant de lui livrer le tabac à bas prix, par l'impossibilité de le porter ailleurs ?
Et la ferme générale ose avancer, dans son mémoire à M. Necker, que le transport de Bordeaux à Marseille par le canal de Languedoc ifest d'aucun avantageau commerce, quand toutes les autres voies sont fermées! Est-il rien de plus insidieux, de plus dérisoire , que d'invoquer le prétendu système de la balance générale de l'avantage de chacun des ports de la France , à l'instant où la guerre et ses effets accunmlent vicieusement les tabacs dans les ports de l'Océan , sans qu'ils en puissent sortir, et où ceux de la Méditerranée, qui, parleur position, en sont absolmnent privés , n'en peuvent envoyer aucun en Italie ? JN'est-ce pas ajouter l'ironie à la ruine , que d'accabler d'empêchements réels le port surchargé de tabacs , sous le prétexte vain de favoriser celui qui n'eu a point, et ne peut s'en procurer en ce moment .' Et n'est-ce pas surtout se jouer de la confiance que le directeur général des finances montre à la ferme en la consultant , que d'abuser d'une déclaration du roi du siècle passé, faite sur un commerce paisible et en vigueur ; de la rapporter à ces temps difficiles , aux commencements d'un commerce ruineux , d'une guerre écrasante ; et d'étouffer ainsi dans sa naissance l'émulation des négociants français , que le gouvernement a tant d'intérêt et de désir d'augmenter?
Qui ne connaîtrait pas les précautions multipliées du code-fermier contre la fraude , et l'armée de commis que la ferme soudoie , pourrait croire en effet qu'il est difficile à cette compagnie d'empêcher des versements dans les passages intérieurs d'un port à l'autre. Mais, je l'avoue avec douleur, à la lecture du mémoire envoyé à M. Necker par la ferme générale , sur la demande des sieurs Baignoux de Bordeaux , pour le transport des tabacs par le canal ; à ces insinuations d'un contrat avec l'ennemi , semées sourdement dans un lieu , désavouées dans un autre ; à ce plan constamment suivi de détruire le tabac eu France et d'en aller acheter en Amérique , quand notre sol en pourrait fournir abondamment, puis de préférer le tabac d'Europe à l'instant où l'intérêt de l'État commence à exiger faveur pour celui d'Amérique ; à toutes les ruses que je vois employer dans nos ports pour décourager lecommerce et nuire à la vente, au transport de ces tabacs, seul retour qu'on puisse apporter du continent; à l'examen de celle foule d'avantages secrets si savamment combi-
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nfs pnv la ferme , et qu'elle a su tirer des étlits ou ileelarations de 1G81 ,de 172J , de 1730, de 1749, etc., dans la seule partie du tabac; en les rappi-ochant surtout de ses procédés actuels avec les négociants , il est démontré pour moi qu'un bail de six ans est le plus dévorant ennemi d'un règne de cent ans dans ce royaume , et qu'à moins d'un nouvel ordre ou dans la ferme, ou dans les spéculations d'outre-mer, la France , après avoir fait une guerre ruineuse, ne recueillera nul fruit de son système actuel , perdra l'Amérique, que son commerce pouvait seul conquérir, et verra l'Angleterre, son éternelle ennemie, se relever bientôt de ses pertes , et reprendre sur nous tous ses avantages , par cela seul que l'intérêt de la ferme générale en France est toujours contraire à celui de l'État.
11 est temps de me résumer.
J'ai donc l'honneur, monsieur ou messieurs (car je désire que ma lettre soit lue au comité de la ferme générale), j'ai donc l'honneur de vous réitérer ma demande au nom de tous les armateurs , ou de nous traiter honorablement sur le prix des tabacs , et fraternellement sur les facilités du transport, que l'intérêt de l'État et le nôtre exigent , ou de soumettre au jugement des sages qui gouvernent l'État nos différentes assertions appuyées de preuves; moi sur les gains et procédés de la ferme , et vous sur les gains et prétentions du commerce.
Ceci n'étant point une querelle de particuliers seulement individuelle , mais une question devenue nationale , et d'une importance extrême, à cause des suites, j'ai cru devoir travailler sans relâche à composer un mémoire instructif en forme de requête, que je me propose de présenter au roi sur cette matière intéressante, au nom du commerce, et dont cette lettre sera l'introduction.
Et j'ai l'honneur devons en prévenir, afin que, si nulle voie de conciliation ne peut ramener la ferme générale à tendre une main équitable au commerce de France, écrasé par cette guerre, et prêt à succomber entre les Anglais et les fermiers , vous soyez instruit qu'un négociant français, qu'un citoyen s'est chargé du triste emploi de montrer au gouvernement , à la nation , à sa patrie enfin , d'où vient et à qui l'on doit imputer tout le mal qui va résulter de cet étrange ordre de choses. Et puisse encore , après mes preuves données , ma prédiction n'avoir aucun effet! C'est le vœu le plus ardent de celui qui a l'honneur d'être, avec une grande considération, Monsieur, votre, etc.
P. S. Depuis ma lettre écrite , j'apprends qu'un navire à moi, le Ferra gus, a été pris et conduit à Glascow; qu'une frégate aussi à moi, de vingt-deux canons, le Duc du Châtelet, a sauté malheureusement à sa sortie de Nantes ; enfin j'apprends que le Lyon, venant de Virginie, et sur lequel je crois
avoir à fret (rois cents boucauls de taltacs, a été pris et conduit à New- York. Je laisse à part les réflexions comparatives des gains du fermier et du commerçant que tout ceci suggère. Mais tant de pertes connues, et dont chaque armateur citerait à peu près les pareilles , pouvant donner à ma lettre un ton d'humeur personnelle qui lui ôterait de sa force , je me crois obligé de vous assurer , monsieur, qu'en aucune affaire qui me fiît propre je n'aurais mis la fermeté dont cette lettre est remplie. IMais je parle au nom du commerce, qui souffre, et à qui ses pertes accumulées rendent le système et les procédés de la ferme encore plus insupportables. C'est pour lui, non pour moi, que j'écris, que je veille, que je voyage, que j'étudie, que je travaille enfin depuis quatre ans , bien assuré que la France ayant en elle tous les autres genres de supériorité , celle du commerce maritime, que la fortune lui offrait aujourd'hui de si bonne grâce, allait achever de lui donner sur tous les intérêts du monde une prépondérance universelle, si nul obstacle intérieur n'avait enchaîné l'essor de ses armateurs.
Le prix des tabacs en Hollande est coté , du 1" janvier, de cent vingt à cent trente livres. Il y a bien loin de là à quatre-vingts livres, et quinze livres pour cent de tare. C'est le prix mitoyen que le commerce demande, cent livres.
LETTRE XVIIL