MILLIONS CINQ CENT MILLE LIVRES DE RENTE
En comprenant le bénéfice qu'un tour de force peu digue d'éloge vient d'ajouter au prix de nos actions déposées au trésor de Sa INIajesté, les fonds faits parla compagnie montent à six millions six cent (puitre-vingt mille livres, sur lesijuels un million est déjà destiné à faire l'avance des frais des conduites de bois; et l'on ne doit pas omettre ici la jonglerie d'un administrateur qui a porté, dans l'assemblée dernière, ces actions déposées au prix de trois mille six cent trente livres, en offrant de les prendre
toutes. Ou sent bien qu'un tel procédé n'a pu manquer de mettre en fureur les malheureux joueurs a la baisse, surtout quand ils ont vu ( pour cette jonglerie ) la compagnie décerner à M. de Saint-.rames , son auteur , l'honneur de voir porter son nom à l'une des fontaines du peuple que nous poserons dans les Halles.
Suivons eu un seul point les données de l'auteur qui s'accordent à peu près avec celles de la compagnie : nous comptons avec lui cent mille six cents toises de rue à garnir ; mais trois mille toises au plus , dans quelques rues très-larges , exigeront qu'on pose des tuyaux en doubles lignes; et nous demandons pardon à l'auteur si, rabaudonnant quelquefois dans ses calculs exagérés , nous n'augmentons la ligne simple de nos tuyaux que de trois mille et non de ce)it mille toises comme il lui plaît de les porter, lui , l'ennemi des aperçus! ce qui nous fait en tout Cent trois mille six cents toises de tuyaux, à trente livres 3,108,000 1.
Ajoutons quarante mille toises d'embranchement de plomb , en prenant le diamètre moyen de ces tuyaux à dix lignes, à raison de neuf livres quinze sous la toise, et vingt mille ajoutoirs 550,000
En tout 3,6.^8,000
Déilui.sant sur cette dépense les fonds déjà faits et destinés à cette partie 1,000,000
Il reste à trouver 2,058,000
Ajoutez à ceci les fonds faits par la compagnie 6,680,000
Total des fonds nécessaires. . . 9,338,000 I.
Sans les motifs cruels qui ont dirigé la plume de l'auteur, lequel a pourtant sous les yeux nos prospectus, il aurait vu que la compagnie reçoit par chaque muid d'abonnement, outre le prix annuel de l'eau , comme nous l'avons dit plus haut , une sonmie de cinquante livres une fois payée, qui l'indemnise en partie des frais de la pose des tuyaux de bois qui passent devant la maison des abonnés. Soixante-dix mille muids, à cinquante livres , font trois miilons cinq cent mille livres. Ainsi la dépense des tuyaux, de bois est presque entièrement couverte, et les fonds à faire par la compagnie se trouveront réduits, par ce remboursement successif, à cinq millions huit cent trente huit mille livres.
Donc les six millions six cent (juatre-vingt mille livres faits par la compagnie suffiront, et fort au delà.
On a vu plus haut que les revenus de la compagnie seront un jour de 3,500,000 1.
Sur lesquels à déduire les frais de régie.
lrttrp:s.
Ifautre. part 3,r>00 ono 1.
évalués, dans le cas
tî'un succès complet ,
La consommation
(les charbons pour les
trois machines à feu ,
quatre-vingt-dix mille
muids, à cause des
pertes et coulages. . . 105,120 L'entretien et les
réparations , dans lesquels il faut comprendre le renouvellement
des tuyaux de bois,
estimé à cinq pour
cent de la dépense. . 182,900 On observe que
cette dépense n'a pas
monté à deux pour
cent jusqu'à présent,
y compris Vinexpé-
rience, les fautes et
les mécomptes de
MM. Perrier.
Nous porterons encore pour l'entretien fîes bâtiments , des
conduitesdefer ,etc. ,
un pour cent du prix
de leur construction;
cette dépense est forcée 58,380
A déduire donc. . . 409,100 Reste net en revenu, 3,090,900 1.
A partager à quatre mille quatre cent quarantequatre actions, à cause de celles dues à MM. Perrier , cela fait pour chacune six cent quatre-vingtquinze livres huit sous sept deniers. Ce dividende porte la valeur de l'action à treize mille neuf cent huit livres onze sous huit deniers, et Ton ne peut trop répéter qu'on ne fait pas entrer ici les établissements de toute espèce qui peuvent se former par la facilité de se procurer de l'eau, comme les bains, les lavoirs, les arrosages, etc.
11 n'est pas étonnant que le nombre des abonnements ne soit pas bien considérable. Toutes les choses nouvelles, les modes exceptées, prennent difficilement en France : il semble même que les entreprises qui ont pour but l'utihté publique aient une marche moins rapide, mais elle est eu même temps et plus solide et plus constante. On a remarqué , que la première année de l'établissement des conduites il a été très-difficile de se procurer des abonnements : les premières maisons abonnées n'a-
vaient la plupart souscrit que pour un an; mai.*;, malgré toutes les critiques que des gens aussi bien intentionnés que l'auteur de la brochure se sont permis de répandre sur la qualité de nos eaux , toutes ces maisons, sans exception , ont continué leur engagement , et même ont demandé des augmentations d'eau. Actuellement que le public a sous les yeux beaucoup d'exemples qui donnent la certitude d'un service exact , les souscripteurs viennent en foule.
La compagnie n'est donc plus dans le cas de hasarder aucune dépense dans l'espoir incertain d'un produit; au contraire, elle a décidé l'an passé qu'il ne serait posé de conduite dans aucune rue qu elle ne fût assurée d'avance d'un revenu de vingt pour cent au moins des frais de la conduite : cette marche depuis s'exécute à la rigueur.
Non qu'elle ait cru , comme nous l'avons dit , que les petits ménages s'abonneraient ( voyez les lettres patentes accordées à MM. Perrier); au contraire, considérant que bien des pauvres gens ne peuvent et ne doivent pas payer la petite quantité d'eau qu'ils consomment, elle a ordonné à ses fontainiers que toute personne qui se présenterait pour boire ou pour en emporter ne la payât point : en effet , ne vendant à la plupart de ses dépots que trois deniers la voie d'eau composée de deux seaux, quelle monnaie exigerait-elle qui représentât moins d'eau qu'elle n'en donne pour un liord?
Psous convenons que les calculs sur la quantité d'eau que doit consommer chaque habitant de Paris sont sujets à beaucoup d'erreurs; mais il n'en est pas moins certain que les consommations de tout genre augmentent en proportion que les denrées abondent et sont à bon marché. Il se consomme moins de sel dans les pays de gabelle que dans les provinces franches. Avant les établissements de la compagnie, l'eau valait, dans les sécheresses et les glaces, jusqu'à dix sous la voie dans beaucoup de faubourgs : il est sûr que dans ces moments l'indigent l'économisait; souvent le peu qu'il en avait se corrompait en la gardant l'été : de là les fièvres , les maladies. Grâce à la compagnie des eaux, c'est un mal qui n'arrivera plus : tous auront de l'eau abondante, bien saine , au plus bas prix possible; et notre seul charlatanisme, pour attirer grands et petits au piège de nos fournitures, sera de prouver aux gens riches que nous donnons pour cinquante francs la même quantité d'eau qu'ils payaient plus décent écus; aux pauvres, que nous vendons un liard ce qui coûtait deux ou trois sous : et c'est ainsi que, prenant chacun par son propre intérêt , nous forcerons la main atout le monde.
Et si quelque écrivain passionné vient nous reprocher avec aigreur que nous sommes de mauvais citoyens , qui , par des gains peu délicats , coupons la
LETTRES
Ix'urso .Tiix joiioiirs à la l»nisse , ot la hrotollo aux [xirteiiis dVaii, nous rirons du preniicr roprocho, et nous répondrons an second que, loin de nuire raix porteurs d'eau , rétablissement de nos fonlaines rapproeliées des divers quartiers assurera la subsistance d'un i;rand nombre de ces porteurs, bien plus marciiands de temps qu'ils ne sont vendeurs d'eau, en leur offrant un puisement aisé toujours voisin de leur service , et surtout exempt du danger qui les menace à la rivière.
Que si l'augmentation de nos abonnements en diminue le nombre par la suite, nous lui dirons qu'il n'est pas encore bien prouvé que vingt-cinq mille liommes vigoureux soient plus utiles avec deux seaux qu'ils ne le seraient au labour; nous lui dirons qu'il y avait dans le royaume quarante-cinq miHe tricoteuses , quand un mauvais citoyen comme nous lit les premiers bas au métier; qu'on ne peut former rien de grand ni d'avantageux au public, sans choquer un moment quelque intérêt particulier; enfin nous lui dirons... mais plutôt nous ne dirons rien, car il n'y a pas d'apparence que nous ayons deux fois à disputer sur une semblable matière.
On ne contestera pas les détails que M. de Mirabeau donne sur les établissements de Londres; on ne les connaît pas assez.
Mais s'il fallait juger de ces aperçus étrangers par la fidélité de ceux que l'auteur avait sous les yeux, et qu'il a négligés , on serait peu tenté d'examiner ceux-ci. Cependant on peut faire observer:
V Que la compagnie anglaise de la nouvelle Rivière fait des bénéfices considérables, parce que, ayant acheté les intérêts de Middleton à bas prix, ce canal ne lui conte pas plus que l'établissement de maciiines à feu qui fourniraient la même quantité d'eau. Nous donnerons la preuve de cette vérité par un calcul comparatif du projet de M. de Parcieux avec celui des machines à feu.
2" On a vu, par ce que nous avons dit, qu'il n'est pas nécessaire que la compagnie de Paris ait acheté à perte ses actions des eaux , pour faire les mêmes bénéfices que celle anglaise de la nouvelle Rivière.
3° Que les frais ne peuvent pas être moins considérables à Londres qu'à Paris ; on ne sait pas du moins sur quels fondements l'auteur pourrait en appuyer la différence , si ce n'est sur les tuyaux de métal , qui sont plus chers que ceux de bois , employés seuls à Londres. A l'égard du charbon pour le chauffage des machines, l'administration des eaux de Paris prouve, comme nous favons dit, qu'elle dépense au plus vingt-trois sous quatre deniers en combustible pour une quantité d'eau qu'elle vend cinquante francs.
4» On ne sait quelle raison pourrait donner l'auteur pour établir que l'usage de l'eau ne s'augmentera pas à Paris comme il s'est étendu à Londres.
5" Que la compagnie anglaise de la nnnrelle liil'ière a six autres conqiagnies en concurrence avec elle pour fournir la ville de Londres, et que la compagnie de Paris n'en a aucune, à moins que M. de Mirabeau ne veuille présenter la belle fontaine épuratoire du quai de l'École comme une rivalité dangereuse. Les eaux qui appartiennent au gouvernement ne forment point de concurrence avec celles de la compagnie : la ville n'en peut point vendre actuellement; et la totalité de ses moyens, réunie aux eaux du roi , ne forme pas la dixième partie de ce que lacompa:.';nie peut fournir avec le seul établissement de Chaillot.
6° Que leau que la compagnie fournit est au moins égale en bonté à toutes celles qu'on peut sie procurer dans la capitale; c'est de l'eau de Seine, en un mot, toujours limpide, et jugée excellente par la Société royale de médecine; et fauteur de la brochure mérite un reproche très-grave , lorsqu'il insinue le contraire pour relever pompeusement les petits établissements des fontaines épuratoires, qui ne donnent aucun profit à leur compagnie , qui ne sont d'aucune utilité publique, et n'ont enfin d'autre avantage que d'éviter au porteur d'eau ( moyennant de f argent) le court chemin du quai à la rivière.
Pour décrier notre entreprise , l'auteur parle souvent du canal de TYvette, dont le projeta eu beaucoup de célébrité : nous allons le comparera celui des machines à feu, avec la tranquille impartialité qui doit accompagner la discussion de tout objet qui intéresse le public.
Supposons qu'on pourrait construire actuellement le canal de fYvette , malgré l'augmentation des matériaux et des journées d'ouvriers, pour la somme de sept millions huit cent vingt-six mille deux cent neuf livres , suivant les devis faits , il y a quinze ans, par M. Perronnet : ou plutôt ne supposons rien. Tout étant augmenté de plus d'un cinquième depuis les devis faits par M. Perronnet , posons que ce canal, à sa valeur actuelle, coûterait au moins dix millions, et qu'il conduirait à Paris quatorze cents pouces d'eau dans les eaux basses : il est bien vrai qu'on estime le produit moyen de ce canal à deux mille pouces; mais s'il ne doit fournir que quatorze cents pouces dans les eaux basses, et le moment des sécheresses étant celui où f on consomme le plus d'eau, ce que produirait de plus ce canal, dans les autres saisons de l'année, devient à peu près inutile.
Voilà donc dix millions dépensés , qui produisent quatorze cents pouces d'eau amenés jusqu'à la rue de la Bourbe , près de l'Observatoire. Quant aux dépenses des conduites et celles que la compagnie a faites ou doit faire pour distribuer l'eau dans- Paris , nous ne les ferons point entrer dans nos calculs , puisqu'elles sont nécessaires à toutes les
LETTRES
(listrilnitions d'eau, par quelques moyens qu'elle arrive.
Supposons maintenant qu'une compagnie entreprenne le grand ouvrage d'amener l'Yvette à Paris , comme l'Anglais Hugh Middleton a entrepris de conduire la rivière Neuve à Londres : son capital de dix millions employé lui coûtera en intérêts annuels 500,000 1.
Évaluons les frais d'entretien , de nettoiement , de surveillance , d'un canal de dix-sept mille trois cent cinquante-deux toises de longueur qu'il doit avoir, suivant les plans dressés par M. Perronnet; est-ce trop estimer ces frais que
les porter à .-)0,000 1. ?
Ce n'est pas tout : les dix millions seront entièrement dépensés avautque la compagnie soit à portée d'en retirer le moindre produit; et si , comme le veut M. de Mirabeau , il faut trente ans pour établir les distributions dans tout Paris , il convient d'ajouter au capital de ce canal le montant de ces intérêts, non pour trente ans, parce qu'on suppose un produit graduel , mais pendant quinze ans seulement, ce qui fait sept millions cinq cent mille francs perdus , dont l'intérêt perpétuel est
(le 37.''>,O00
11 convient d'ajouter encore l'intérêt des sommes employées à la construction du canal, pendant dix ans que peuvent durer ces travaux ; mais ces dépenses étant successives , les dix millions ne seront déboursés que graduellement.
Donc l'intérêt entier perdu pendant cinq ans forme un capital de deux millions cinq cent mille livres, dont l'intérêt perpétuel est de 125,000 1.
Total de la dépense annuelle pour quatorze cents pouces d'eau. 1 ,050,000 1.
Voyons actuellement ce que coûtera la même quantité de pouces d'eau par les machines à feu.
Le pouce d'eau fournit soixante-douze muids par vingt-quatre heures ; les quatorze cents pouces donnent cent mille huit cents muids par jour. Les deux machines qui existent à Chaillot donnent chacune cinquante mille muids dans vingt et une à vingtdeux heures; ce qui fait un peu plus que le canal
de l'Yvette. Nous regarderons cependant le produit connue égal.
Les deux machines de Chaillot ont coûté la sonnne de 313,1231.7 s. ad.
Le terrain sur lequel sont cor.struitesces machines est beaucoup plus grand qu'il ne faut ; une partie est occupée par les ateliers de MM. Perrier , qui ne sont utiles à l'établissement qu'a cause des travaux dont ils sont chargés pour les distributions de l'eau : malgré cela, nous le portons pour la somme qu'il a coûté 239,149 13 5
Le bâtiment des machines, ainsi que les réservoirs 191,845 IG 5
La conduite de fonte qui porte l'eau des machines aux réservoirs. 207,854
Total de l'établissement. . . 951,972 17
Dont l'intérêt est de 47,599 I.
Entretien et réparation à un pour cent, comme il a été dit plus haut. 9.519 1 2
Les naêmes intérêts des fonds avant la jouissance complète pendant trente ans , prenant le moyen terme de quinze ans, comme dessus 35,099
L'intérêt des sommes ci-dessus employées à la construction, perdu pendant le moyen terme de trois ans, à quarante-sept mille cinq cent quatre-vingt-dix-neuf livres par an, fait cent quarante-deux mille sept cent quatre-vingt-dixsept livres, dont l'intérêt perpétuel comme dessus 7,139
Huit hommes pour le service des machines 6,400
Consommation annuelle du charbon pour quatorze cents pouces d"eau 105,120
On voit d'après cela que les quatorze cents pouces d'eau de l'Yvette coûteraient annuellement un million cinquante mille livres ; et les mêmes quatorze cents pouces d'eau fournis par les machines à feu , deux cent onze mille cinq cents livres en nombres ronds. C'est quatre cinquièmes de moins. Outre l'économie de ces quatre cinquièmes que présentent les calculs en faveur des machines à feu , elles ont bien d'autres avantages.
1° On peut les établir partout, les multiplier à son gré, comme nous l'avons dit; par conséquent
LETTRES
on n'est borné sur la quaiititc d'eau à élever que par retendue des besoins du consommateur. Et comment comparer un moyen qui ne peut jamais fournir que quatorze cents pouces d'eau , avec celui qui , par les trois établissements , en donnera de trois à quatre mille pouces? La compagnie fournirait le volume entier de la Seine , si le publie offrait de le payer.
2'' Il y a de grands inconvénients à faire partir d'un seul point et d'un seul niveau toutes les eaux qui doivent se répandre dans Paris , comme on serait obligé de le faire si l'on y amenait les eaux de l'Yvette. Les conduites alors doivent avoir un plus grand diamètre, et sont beaucoup plus dispendieuses. Si le niveau en est trop élevé , il exige une résistance plus grande dans les conduites de fer ou de bois; si au contraire il ne l'est pas assez, il laisse des quartiers sans eau.
Les machines à feu pouvant s'établir partout, comme on l'a dit , chacune élève l'eau à la hauteur nécessaire pour fournir les quartiers qu'elle doit approvisionner; et chacune a ses conduites proportionnées, par leur diamètre, à la quantité d'eau qu elles doivent fournir, et, par leur épaisseur, à l'effort qu'elles ont à soutenir.
3" L'établissement des machines à feu, employant pour son exécution un capital assez modique, offre peu de risques aux actionnaires; les autres dépenses, qui sont annuelles , sont toujours , à très-peu de chose près , dans la proportion des recettes. La machine de Chaillot a marché , la première année , six heures tous les quinze jours; la deuxième année, douze heures seulement par semaine , etc. : enfin les deux marcheront plus souvent et plus longtemps, à mesure que le débit de l'eau augmentera ; et la dépense du combustible suivra toujours cette progression. Le seul danger que la compagnie aurait couru, si elle eût été obligée d'abandonner l'entreprise, était donc une perte de cinq à six cent mille livres; car les terrains, les tuyaux , les matériaux , ont toujours une valeur; et, sans l'aperçu d'un succès certain dès la première année de la distribution de l'eau , la compagnie n'aurait point placé le nombre des conduites'qui existent à présent. En exposant cette légère somme de cinq à six cent mille livres , elle a donc tenté une entreprise qui lui rapportera plus de trois millions de revenu.
Une compagnie qui entreprendrait d'amener l'Yvette à Paris s'exposerait bien davantage : elle aurait à payer, pendant beaucoup d'années, des travaux considérables ; et , après une attente bien longue , un capital immense dépensé , elle pourrait trouver delà répugnance dans le public pour les eaux de cette petite rivière , qui sont véritablement, et d'après les rapports des chimistes publiés par M. de Parcieux lui-même, moins bonnes que les eaux de la Seine,
BEXtMVUCIIAIS.
et chargées d'une vase très-fine tirée du propre fond du terrain , dont il est impossible de les dégager entièrement par la filtration. Alors tous les fonds seraient perdus.
4" Les réparations d'une machine à feu sont peu de chose , si elle est soignée , comme cela ne manque jamais d'arriver à toute machine qui remplit un service journalier. La précaution peu dispendieuse d'avoir une machine de relais pour parer à tous les accidents , assure pour toujours un service exact et sans interruption. Peut-on raisonnablement espérer la même sûreté d'un aqueduc de dix-sept mille toises ? Si les réparations sont moins fréquentes , lorsqu'elles deviennent nécessaires elles peuvent suspendre pendant plusieurs mois le service : et qu'on imagine ce que deviendrait Paris , si, privé tout à coup de quatorze cents pouces d'eau, il fallait créer tous les porteurs d'eau nécessaires pour aller chercher à la rivière toute l'eau que le public consomme ! Les gelées ne peuvent-elles pas , sinon arrêter totalement le cours de l'aqueduc, au moins en diminuer considérablement le produit?
Entre ces établissements aussi nationaux l'un que l'autre, mise de fonds , capitaux , intérêts , risques , travaux, produits, entretiens, renouvellements, qualité d'eau, tout est à l'avantage des machines à feu. Mais n'est-ce pas une dérision, que l'auteur nommerait jonglerie, de porter l'apparence des frayeurs, comme le fait M. de Mirabeau , jusqu'à paraître redouter que la consommation de nos machines fasse augmenter le prix courant du charbon dans la France , qui en est une grande minière ?
O divine éloquence! est-ce là ton emploi?
Et conçoit-on que , pour prouver uniquement que des actions sont chères, on ait employé tant de verve à dénigrer la compagnie qui les possède , à garantir de ses prétendus pièges les diverses administrations qui pourraient traiter avec elle; à préférer un canal de sept lieues et de dix millions, qui n'existe pas, à des réservoirs toujours pleins dans Paris , qui n'ont pas coûté le cinquième? enfin qu'on ait été jusqu'à gourmander le gouvernement d'en avoir permis l'entreprise ?
o divine éloquence! est-ce là ton emploi?
Nous avouons aussi que, malgré nos efforts , nous n'avons pas saisi {page 41) comment nn faible dividende est une jonglerie manifeste ; ni quel rapport existe entre des associés réglant leur sort commun , et le propriétaire d'une maison non bâtie qui demanderait des loyers à son architecte.
Ce qui étonne notre esprit dans cette comparaison subtile , c'est l'analogie que l'on trouve entre ce que la compagnie fait avec elle et sur elle-même, et le.^ intérêts différents d'un propriétaire et de son ar-
LETTRES
chitecte. La compagnie nous paraissant cire a !a compagnie ce nul que homme n'est à son architecte, identiquement, collectivement le même être, et n'ayant qu'un même intérêt, nous croyons bonnement qu'elle a pu , d'elle à elle , sms jonglerie ni tromperie, changer l'intérêt de cinq pour cent qu'elle s'attribuait dans l'avenir sur ses dépenses consommées , en-un dividende réel ; moindre , il est vrai , que l'intérêt, mais analogue à ses prolits naissants. Elle a tellement pu , selon nous , former ce dividende, que si, ne voulant pas alors étendre ses travaux , augmenter ses dépenses , elle se fiît contentée du produit qu'elle en retirait, elle avait réellement un demi pour cent de ses fonds , de toute l'eau qu'elle distribuait; c'est ce qu'elle a nommé et pu nommer un dividende : en quel sens est-ce une Jonglerie? L'entente ici reste au diseur, qui mirabilia dixit. 11 nous reste un dernier reproche à faire à l'auteur de l'écrit; mais c'est le plus grave de tous, celui qui montrera le mieux quel esprit a conduit sa plume, et combien on doit se défier de ce qu'il affirme le plus. En effet, croirait-on qu'ayant sous les yeux nos actes, et l'arrêt du conseil , il ait jugé nécessaire au couronnement de son attaque de faire une injure gratuite au gouvernement, qui la dédaigne, et à MM. Perrier, qui s'en affligent, à ces deux citoyens utiles , aussi dignes d'éloges par leurs talents que par leur modestie , en fulminant contre le monopole exercé par eux sur les éléments, contre leur privilège exclusif de vendre de l'eau à Paris ?
Quand on le voit (payeZS), avec l'air indignéd'une si grande oppression , sonner le tocsin contre la compagnie, et prononcer ces mots terribles : Prolongera-f-on un privilège exclusif qui ravirait au peuple le bénéfice de la concurrence?.... Qu'on ne s'y trompe pas : il s'agit ici de Ceau, de cet aliment qui, avec l'air, est presque le seul bienfait
que la nature ait voulu soustraire à la tyrannie
Le PRIVILÈGE de la compagnie des eaux est proscrit par la nature même de son objet. Il n'est point de gouvernement sur la terre qui puisse continuer longtemps le privilège exclusif de vendre DE l'eau ;
Quand on le voit tonner ainsi , s'attendrait- on à la réponse? Elle sera, comme toutes les autres, sans prétention , sans fard , aussi simple que vraie ; nous le disons donc nettement , puisqu'il le Jaut , et c'est ici le cas d'employer cette expression de l'auteur {page 6) qui, dit-il, a remonté plus haut qu'on ne pense, mais à qui personne n'avait imposé la loi de nous attaquer, connue il nous a imposé celle de nous défendre : Nous n'avons point le privilège exclusif de vendre de l'eau a Paris , le gouvernement ne l'aurait pas accordé, et IM M. Perrier NE l'ont jamais SOLLICITÉ ; ils ont demandé et obtenu \q privilège exclusif d'établir des machines
à Jeu pour donner de l'eau dans Paris; et il est expressément dit, dans l'arrêt du conseil, Sa)is préjudice à Vexécution du projet donné par le feu sieur de Parcieux, d'amener l'Yvette à Paris, ni à celle des autres projets, machines ou établissements, autres que lesdiies pompes à feu, qui j)ourraient être propres à fournir de l'eau à Paris. Et M. de Mirabeau sait très-bien que les fontaines épuratoires , dont il vante si fort l'excellence et l'utilité, sont établies très-postérieurement au privilège de MM. Perrier ; et que la compagnie des eaux , qui savait bien n'en avoir pas le droit , n'a fait aucune opposition à l'établissement de ces fontaines.
Enfin il sait très-bien que si les gens du monde, qui voudraient tous leurs revenus en jouissances personnelles, ne trouvent pas dans l'entreprise des eaux un placement de fonds assez promptement lucratif, il n'en est pas moins vrai que l'honnête père de famille qui veut enrichir sa postérité par une privation de peu d'années, a trouvé dans cette entreprise un emploi d'argent très-solide, et qui ne peut manquer d'assurer un revenu magnifique à ses enfants. Et voilà pourquoi les joueurs à la baisse, pour qui le noble auteur a la bonté d'écrire, trouvent si peu d'actions pour remplir leurs engagements , quoique tous ceux qui les possèdent les aient acquises à trèshaut prix.
Résumons-nous en peu de mots.
Nous croyons avoir bien prouvé que des motifs peu généreux ont fait décrier par l'auteur un établissement très-utile;
Que l'augmentation des dépenses, après les devis primitifs , n'a été l'effet d'aucune erreur, mais le fruit des plus mûres délibérations ;
Que la compagnie n'a pas encore dépensé quatre millions cinq cent mille livres en 1785 ;
Que MM. Perrier ont rempli loyalement leurs engagements envers elle;
Que cette compagnie a le droit de changer ses lois à son gré , dans ce qui ne touche pas à l'intérêt public ;
Que l'auteur est souvent contradictoire avec luimême , et qu'il perd quelquefois de vue ce qu'il regarde comme son premier objet ;
Que l'affaire est beaucoup plus avancée que ce critique ne l'avoue ;
Que ses calculs sont erronés sur la valeur des abonnements , la quantité du combustible et le vrai produit des machines ;
Qu'il existe plusieurs exemples d'entreprises moins nationales, qui militent pour nos succès;
Que l'administration des Invalides gagne beaucoup , en préférant l'eau de la Seine à toutes les eaux de ses puits;
Qu'il est malignement absurde d'imputer à l'eau de nos pompes aucun mélange avec le grand égouf ;
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Que , sons y être aiiciinenient conlrainte, la ville aurait un grand avantage à cliargerla compagniedes onux de remplir ses engagements;
Que VaperçH ruineux d'un seul muid d'eau pour fliaque maison est, d'après des relevés exacts, de près des trois quarts au-dessous de la réalité ;
Qu'à trois muids et demi par maison , taux actuel de nos fournitures , sans les augmentations prévues, la compagnie aura un jour plus de trois millions de revenu ;
Que , pour acquérir cette recette annuelle , elle n'aura pas dépensé six millions ;
Qu'alors un dividende de six cent quatre-vingtquinze livres à chacune des quatre mille quatre cent quarante-quatre actions portera leur capital à treize mille neuf cent huit livres ;
Que le progrès des ahonnements a un accroissement sensible, que rien ne peut plus arrêter;
Que notre seul charlatanisme est l'abondance et k bas prix de l'eau ;
Que la comparaison des établissements anglais est tout entière en notre faveur;
Que celle du canal de l'Yvette avec nos machines à feu nous laisse un avantage de quatre cinquièmes en profit, sans la supériorité de notre eau et son abondance intarissable;
Qu'il n'est pas vrai que nous fassions un monopole exclues!/ de la vente de l'eau dans Paris;
Enfin, que l'auteur, mal instruit, n'a été exact ni vrai dans aucun point qu'il ait traité.
D'après cette réponse , on espère que si quelqu'un doit aller aux écoles d'arithmétique , indiquées par l'auteur {page 40), étudier les leçons qu'il veut donner aux autres , et même au gouvernement , ce ne sera pas la compagnie que le public y renverra, mais bien les joueurs à la baisse sur les actions des eaux , qui , s'élant abusés dans leurs spéculations, ont ensuite abusé l'auteur de la brochure, et finiraient par abuser les pères de famille qu'ils chérissent, le public auquel ils s'adressent, et les possesseurs des actions, qu'ils dépouilleraient à vil prix , si on ne les arrêtait pas. Nous n'ajouterons qu'un seul mot.
Plus on recherche le but de cet étrange ouvrage, et moins on peut le concevoir. L'auteur sait que depuis sept ans des citoyens bien courageux , jaloux de voir la ville de Londres jouir d'un avantage qui manquait à la capitale de la France , ont consacré des fonds immenses à le lui procurer, et ne sont parvenus à leurs premiers succès qu'avec des travaux inouïs, à travers des obstacles de tout genre , accablants, presque insurmontables.
A-t-il voulu flétrir leur cœur , les détourner de porter à sa fin le seul établissement national qu'on connaisse dans cette ville; leur enlever l'auguste protection dont Sa Majesté daigne honorer leur en-
treprise, en la discréditant aux yeux des actionnaires et des consommateurs ; en inquiétant le public sur la qualité de l'eau qu'il doit boire; en armant tout le monde contre eux .'
Quand il pose partout des bases aussi fausses que ses résultats sont vicieux, est-il entraîné réellement par le désir de procurer à ses amis des actions que ceux-ci sont forcés de livrer sous un terme, à bas prix ? ou bien s'est-il flatté de porter un coup mortel à l'entreprise des machines à feu, pour en favoriser quelque autre? A-t-il trompé, s'est-il trompé, l'at-on trompé? Est-ce projet, erreur ou suggestion ? Nous croyons lui rendre justice en adoptant le dernier soupçon.
]\Iais, quel qu'ait été son motif, on doit profondément gémir de voir un homme d'un aussi grand talent soumettre sa plume énergique à des intérêts de parti qui ne sont pas même les siens. Indifférents au choix de leurs sujets , c'est aux avocats décriés à tout plaider, en désespoir de cause : l'homme éloquent a trop à perdre en cessant de se respecter; et cet écrivain l'est beaucoup.
Notre estime pour sa personne a souvent retenu l'indignation qui nous gagnait en écrivant. Mais si , malgré la modération que nous nous étions imposée , il nous est échappé quelque expression qu'il désapprouve , nous le prions de nous la pardonner. La célérité d'une réponse qu'exigeait son mordant écrit ne nous a pas permis d'être moins long , ni plus châtié. Aussi , de notre part , n'est-ce pas assaut d'éloquence, mais discussion profonde et nécessaire de la bonté d'un établissement qu'il a voulu rendre douteuse. Nous avons combattu ses idées , sans cesser d'admirer son style. Heureux si la langueur du nôtre ne prive pas la vérité de l'attrait que la beauté du sien avait su prêter à l'erreur !
RAPPORT DES C OMiMISSAIRES