‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 607 sur 630 · A M. COLIN D'HARLEVILLE · texte numérisé non relu

A M. COLIN D'HARLEVILLE

QUI m'A nONNli UN FAEMt'LVIUE !>£ SON POÈME ALLÉfiORIQl'B SUU MELPOMÈNE ET SUlt TnALl£.

Paris, 1709.

Pour lire un joli poème, s'amuser d'un charmant ouvrage, il faut, mon cher citoyen , avoir le cœur serein , la tête libre ; et bien peu de ces doux moments sont réservés à la vieillesse! Autrefois j'écrivais pour alimenter le plaisir ; et maintenant , après cinquante ans de travaux, j'écris pour disputer mou pain à ceux qui l'ont volé à ma famille..

Que d'excellents chevaux je vois mourir au Jiucie.'

Mais j'avoue que je suis un peu comme la Clairr de Jean-Jacques , à qui, même au travers des larmes, le rire échappait quelquefois. Je sais qu'il faut du relâche à l'esprit; et je m'en suis donné un très-agréable en lisant vos deux manières de traiter la vie, les courses présumées de Melpomcne et de Thalie.

La première chose qui m'a frappé, après les grâces de votre style, est la bonté de votre naturel. Tel autre n'eût vu dans ce cadre qu'un moyen d'exercer son talent satirique ; les deux muses du théâtre en offraient un fier canevas ! Vous , rendant à chacun ce qui lui était dû , n'avez dit que ce qu'il fallait pour n'irriter ni les vivants , ni la mémoire des morts , en nous faisant aimer l'écrivain qui nous instruit en badinant.

Les courses des deux sœurs sont pleines de vers heureux. Ceux où vous faites descendre Eschyle dans l'arène pour combattre Sophocle sont beaux.

Il est vaincu.

— Malheureux... d'un seul jour il avait trop vccu.

( Vers parfait. ) 11 fuit : la jeune élève , excusable peut-iMre, Préféra pour époux son amant à son niaitre.

Les deux premiers tragiques sont classés.

Je saisis au hasard plusieurs vers dans la (ouïe de

LETTRES

<\eux qui iD'ont le plus frappé; sur Thomas Corneille , par exemple :

Faible émule sansdoulfi, et rival téméraire. Mais qui serait fameux s'il n'cûl pas eu de frère.

( C'est le traiter hieu favorablement ! ) Et sur ce frère si justement célèbre :

Ces Romains , ces héros qu'il aime à rappeler,

Sont plus grauUs , plus Romains quand il les fait parler.

Kt Racine.... Racine! avec quelle perfection de style décourageante !

C'est l'âme rf' Euripide et la voix de Virgile.

Et la mort de Foliaire, qui disait dans sa loge, le

jour de son couronnement : Fous voulez donc me

faire mourir'?

Si son âme s'exhale en ces touchants adieux , Plus encor que les ans sa joie en est la cause.

Ci; n'e.st point une jiort

c'est UiNE APOTHÉOSE ( Beau vers. )

Le ton vif de Thalie contraste heureusement avec le majestueux de sa sœur. Vos vers courts et serrés lui donnent bien sa véritable allure.

Sur le Festin de Pierre, si sottement nommé ainsi par les Français, pour traduire il Convivo Di piETR\, le Conoive de Pierre, qui est le vrai titre , les deux vers suivants :

D'un homme on peut prendre l'habit; Mais lui vole-t-on sa manière?

ne sont point gâtés par ceux-ci de Foliaire, dans ses Etrennes aux Sots :

Le lourd Crevier, pédant crasseux et vain , Prend hardiment la place de RoUin, Comme un valet prend l'habit de son maître.

.Te dis de vous...

Il est beau d'être bon à côté d'un tel homme .'

Et ce bon la Fontaine mis auprès de Molière , avec une distinction aussi fine que juste :

D'analyser le cœur humain Entre eux se partageait la pomme; - Mais Vinimilable bœihomme Avait pris un autre chemin.

C'est bien; c'est bien.

Dans le préambule d'un conte où j'avais, comme de raison , mis les fables au premier rang de ses ouvrages , je m'étais permis de dire :

Mais garda-t-il son mérite infini, Quand il mêla dans un conte erotique Les vers du siècle au jargon marotique? Mélange ingrat qui le rend inégal Et singulier, bien plus qu'original , etc.

Puis, étonné du blasphème qui m'échappait , je reviens à moi , et lui dis :

Mais , ô mon maitre ! excuse un badinage; De ton disciple accepte un pur hommage; Nul plus que moi n'a senti tes beautés. Tes vers naifs et jamais imités , etc.

.l'aime et m'iionore d'avoir défini comme vous cet inimitable bonhomme.

Vous avez beaucoup honoré Destouclios , le froid Destouclies; pour le nommer après Molière, il n'y avait guère à en dire que cela...

C'était une large manière ,

Un air digne , un noble regard...

Et deBoissy...

Et l'enjouement du Babillard La divertit sans la séduire...

est très-joli. Jamais d'amertume; c'est bien.

Ce que vous dites sur les comiques d'Angleterre est fort juste.

Ces Anglais ont dans leur gaieté , Et surtout dans la raillerie , Un fiel mordant, une àcrcté Insupportable, en vérité, Quand des Français on a goûté Le sel et la plaisanterie.

La critique eût été parfaite , approuvée de tous , si vous eussiez dit qu'à travers ces défauts , et en abusant , ils nous ont appris à oser, à sortir du sentier battu de nos monotonies françaises, où trop souvent la première scène nous fait deviner la dernière.

Biais ce qui m'a le plus touché , c'est qu'ayant eu à vous plaindre si gravement de Fabre, vous ayez rendu hautement justice à la plus belle de ses pièces, le Philinte! Quand il m'en fit une lecture chez moi , je lui dis avec une naïve colère : Comment pouvezvous réclamer votre tour pour d'autres ouvrages , ayant eu le temps de faire celui-ci.'... Il me répondit : Mais il les tuera! — Eh bien! monsieur, ce n'est qu'un suicide ; on n'est point pendu pour cela.

Adieu. — Je veux pourtant finir par une observation dont je ne fais quartier à nulle personne que j'estime : j'en ai le droit, moi , typographe de Voltaire! Après ce qu'il enseigne, croyez- vous donc qu'il soit permis de laisser imprimer l'imparfait de nos verbes par un 01 .' Voyez la mine que fait un étranger, quand on lui dit que le mot connoissois doit se prononcer connaissais ; que François et .^/jig'/ois riment avec Portugais, et non avec Suédois, Angoumois, Artois, etc.! Ces barbarismes de nos imprimeurs velches ne doivent plus être soufferts : les auteurs vivants ont seuls droit de s'y opposer , car les morts ne réclament point contre ceux qui les réimpriment. Adieu. .Te ne fais aucun doute que vous ne soyez octroyé sur l'indulgence demandée aux deux muses en ces vers :

Muses, du moins je réclame la vôtre!

Heureux surtout , trop heureux si , pour prix Du grain d'encens qu'à toutes deux j'offris. L'une de vous me recommande à l'autre !

Et pourquoi pas, bon homme.' les femmes ne refusent jamais ce qu'on demande si joliment , à moins qu'on ne soit de ceux-là qui signent, comme moi :

Le vieux bonhotnmcCB.

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MÉLANGES

VERS ET CHANSONS

Bgadmarchais a couiposé peu de ces pièces qu'on nomme fugitives; il a fait peu de vers, peu de chansons : laremenl il les écrivait : il n'y mettait nulle prétention; et celles qui plaisaient le plus quand il les accompagnait de sa iiarpc ont été perdues. Celles qui nous restent ont été conservées par la mémoire de ses amis : jamais nous n'avons pu le déterminer à les écrire; l'occasion les faisait naître, et le peu de prétention qu'il y mettait les lui faisait oublier.

On n'a pu même retrouver le manuscrit et les couplets composés pour le Barbier de Sëville, lorsque Beaumarchais le destinait à l'Opéra-Comique ; je n'en ai retenu moi-même que ce couplet original , où Figaro contait par quel molif il préférait Vufile revenu du rasoir à l'Iionneur de composer une pièce de théâtre; car, disait-il :

n'abord il a fallu la faire; Souvent ensuite la défaire ; Au gre des acteurs la refaire ; Et n'obtenir pour tout salaire Que les broubalias du parterre , I.a critique du monde entier, L'injure du folliculaire.

Ah ! le triste , le sot métier!

J'aime mieux être un bon barbier, Un bon barbier, un bon barbier.

Beaucoup d'autres couplets étaient plus originaux encore et plus gais. Je n'ai pu ni les retrouver ni nie les rappeler.

Parmi les chansons qui suivront la petite pièce intitulée Gaieté, qui fut faite à Londres, et qui aurait été perdue comme tant d'autres, si elle n'avait pasété imprimée dans le journal de cette ville the Morning Chronicle, on en trouvera deux qu'il n'a faites que pour ramener les idées du public sur sa grande affaire , et montrer que l'homme qui ne se laisse point abattre est supérieur aux événements, et que celui qui jouit ajuste titre de sa propre estime obtient l'estime publique , et finit par se faire rendre la justice qu'on lui a longtemps refusée.

Une troisième est la douce vengeance qu'il prit d'un mandement ridicide , où , à propos d'œufs , on avait cité ia Folle Journée! Cette chanson, faite à l'instigation de ses amis, n'aurait pas dû sortir de sa société; mais ses amis la chantèrent, les compilateurs d'anecdotes scandaleuses la recueillirent, l'imprimèrent, la défigurèrent, et nous obligent de la donner ici telle qu'elle a été failc.

La Galerie des femmes n'est qu'une critique des égarements de quelques-unes , et non l'approbation de leurs folies, comme on affecta de le dire. Jamais Beaumarchais n'a fait une chanson dans le goût de celles que nous a données Collé, et qu'on pardonne à la verve de cet -auteur satirique et sans pudeur. Tels sont souvent les jugements du vulgaire : il condamne chez l'un ce qu'il approuve chez l'autre.

Collé s'était fait le chansonnier d'une cour licencieuse ; on le prônait, on lui passait les pièces les plus obscènes; tous les partisans des vices le protégeaient. Beaumarchais ne fut jamais le complaisant d'aucun prince, disait la vérité à tous , acquit l'amitié du prince de Conli en le répri-

mant au sujet de quelques abus d'autorité commis à la chasse, et qu'il condamna comme présidant le tribunal de la Yarenue : sévérité qui étonna d'abord ce prince, et qui plut à son cœur fier, mais franc et généreux.

Le Dauphin , fils de Louis XV, dit un jour trop indiscrètement que Beaumarchais était le seul qui lui dît la vérité: ce mot fut l'origine secrète de toutes les calomnies qu'on répandit depuis contre lui. Dire la vérité à l'héritier même du (rône , c'était déplaire aux courtisans ; et depuis on ne lui pardonna rien.

( Cette note est de M. Gudin. )

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