‹ Œuvres complètes. Précédées d'une notice sur sa vie et ses ouvragesChapitre 609 sur 630 · MELA · texte numérisé non relu

MELA

Si vous me demandez , monsieur l'Éditeur, pourquoi, l'ayant si bien remarquée , je ne lui ai pas remis sur-le-champ son manteau, j'aurai l'honneur de vous répéter ceque j'ai dit plus haut : que je n'ai jamais vu cette personne; que je ne connais ni ses yeux , ni ses traits , ni ses nabits , ni son maintien , et ne sais ni qui elle est , ni quelle figure elle porte.

Mais si vous vous obstinez à vouloir apprendre comment, ne l'ayant point vue , je puis vous la désigner aussi bien , à mon tour je m'étonnerai qu'un observateur aussi exact ne sache pas que l'examen seul d'un manteaude femme suffit pour donner d'elle toutes les notions qui la font reconnaître.

Mais, sans me targuer ici d'un mérite qui n'en est plus un depuis que feu Zadig , de gentille mémoire , en a donné le procédé, supposez donc, monsieur l'Éditeur, qu'en examinant ce manteau , j'aie trouvé dans le coqueluchon quelques cheveux d'un très-beau blond , attachés à l'étoffe , ainsi que de légers brins de plumes roses échappés de la coiffure : vous sentez qu'il n'a pas fallu un grand effort de génie pour en conclure que le panache et la chevelure de cette blonde doivent être en tout semblables aux échantillons qui s'en étaient détachés. Vous sentez cela parfaitement.

Et comme une pareille chevelure ne germa jamais sur un front rembruni, sur une peau équivoque en blancheur , l'analogie vous eût appris, comme à moi , que cette belle aux cheveux argentés doit avoir le teint éblouissant ; ce qu'aucun observateur ne peut nous disputer sans déshonorer son jugement.

C'est ainsi qu'une légère éraflure au taffetas, dans les deux parties latérales du coqueluchon intérieur (ce qui ne peut venir que du frottement répété de deux petits corps durs en mouvement ), m'a démontré, non qu'elle avait ce jour-là des pendeloques aux oreilles (aussi ne l'ai -je pas assuré), mais qu'elle en porte ordinairement, quoiqu'il soit peu probable , entre vous et moi , qu'elle eût négligé cette parure un jour de conquête ou de grande assemblée , c'est tout un. Si je raisonne mal , monsieur l'Éditeur, ne m'épargnez pas , je vous prie : rigueur n'est pas injustice.

Le reste va sans dire. On voit bien qu'il m'a suffi d'examiner le ruban qui attache au cou ce manteau, et de nouer ce ruban juste à l'endroit déjà frippé par .l'usage ordinaire, pour reconnaître que, l'espace embrassé par ce nœud étant peu considérable , le cou enfermé journellement dans cet espace est trèsfin et dégagé. Point de difficulté là-dessus.

]\Iesurant ensuite avec attention l'éloignement qui se trouve entre le haut de ce manteau , par derrière, et les plis ou froissement horizontal formé vers le bas de la taille par l'effort du manteau , quand la personne le serre à la française pour animer sa stature , et qu'elle fait froncer toute la partie supérieure

NGES.

aux hanches , pendant que l'inférieure , garnie de dentelle, tombe et flotte avec mollesse sur une croupe arrondie et fortement prononcée, il n'y a pas un seul amateur qui n'eût décidé, comme je l'ai fait, que, le buste étant très-élancé , la personne est grande et bien faite. Cela parle tout seul , on voit ici le nu sous la draperie.

Supposez encore, monsieur l'Éditeur, qu'en examinant le corps du manteau vous eussiez trouvé sur le taffetas noir l'impression d'un très-joli petit soulier, marqué en gris de poussière , n'auriez-vous pas réfléchi que si quelque autre femme eût marché sur le manteau depuis sa chute, elle m'eût certainement privé du plaisir de le ramasser ? Alors il ne vous eût plus été possible de douter que cette impression ne vînt du joli soulier de la personne même qui avait perdu le manteau. Donc, auriez-vous dit, si son soulier est très-petit , son joli pied l'est bien davantage. Il n'y a nul mérite à moi de l'avoir reconnu ; le moindre observateur, un enfant, trouverait ces choses-là.

IMais cette impression , faite en passant , et sans même avoir été sentie , annonce , outre une extrême vivacité de marche, une forte préoccupation d'esprit , dont les personnes graves , froides ou âgées sont peu susceptibles : d'oii j'ai conclu très-simplement que ma charmante blonde est dans la fleur de l'âge, bien vive, et distraite en proportion. IN'eussiezvous pas pensé de même, monsieur l'Éditeur? je vous le demande, et ne veux point abonder dans mon sens.

Enfin, réfléchissant que la place oii j'ai trouvé son manteau conduisait à l'endroit où la danse commençait à s'échauffer, j'ai jugé que cette personne aimait beaucoup cet amusement , puisque cet attrait seul avait pu lui faire oublier son manteau , qu'elle foulait aux pieds. Il n'y avait pas moyen , je crois , de conclure autrement ; et , quoique Français , je m'en rapporte à tous les honnêtes gens d'Angleterre.

Et quand je me suis rappelé le lendemain que, dans une place où il passait autant de monde , j'avais ramassé librement ce manteau (ce qui prouve assez qu'il tombait à l'instant même), sans que j'eusse pu découvrir celle qui venait de le perdre ( ce qui dénote aussi qu'elle était déjà bien loin ) , je me suis dit: Assurément cette jeune personne est la plus alerte beauté d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande; et si je n'y joins pas l'Amérique, c'est que depuis quelque temps on est devenu diablement alerte dans ce pays-là.

En poussant plus loin mes recherches, peut-être aurais-je appris, dans son manteau , quelle est sa noblesse et sa qualité; mais quand on a reconnu d'une femme qu'elle est jeune etbelle, ne sait-on pas d'elle à peu près tout ce qu'on veut en savoir ? Du moins eu

VERS ET CHANSONS

usait-ou ainsi de mon temps dans quelques bonnes villes de France, et même dans quelques villages, comme Marly, Versailles, etc.

Ne soyez donc plus surpris, monsieur l'Éditeur, qu'un Français qui, toute sa vie , a fait une étude philosophique et particulière du beau sexe, ait découvert, au seul aspect du manteau d'une dame, et sans l'avoir jamais vue , que la belle blonde aux plumes roses qui l'a perdu joint à tout l'éclat de Vénus le cou dégagé des nymphes, la taille des Grâces et la jeunesse d'Hébé ; qu'elle est vive, distraite, et qu'elle aime à danser au point d'oublier tout pour y courir, sur le petit pied de Cendrillon, avec toute la légèreté d'Atalante.

Et soyez encore moins étonné si, rempli toute la nuit des sentiments que tant de grâces n'ont pu manquer de m'inspirer , je lui ai fait à mon réveil ces petits vers innocents , auxquels son manteau, votre feuille et vos bontés , monsieur l'Éditeur, serviront de passe-port :

O vous que je n'ai jamais vue ,

Que je ne connais point du tout,

Mais que je crois , par avant-goùt ,

D'aUraits abondamment pourvue !

Hier, quand vous vous échappiez

Parmi tant de belles en armes ,

Je sentis tomber à mes pieds

Le manteau qui couvrait vos charmes.

A l'instant cet espoir secret

Qui nous saisit et nous cliatouille

Quand nous tenons un bel objet

Me fit mieux sentir le regret

De n'en tenir que la dépouille. •

Je voudrais vous la reporter;

Mais examinons s'il est sage

A moi de m'en laisser tenter.

Si l'Amour me guette au passage,

Le sort ne m'aura donc jeté

Dans un pays de liberté

Que pour y trouver l'esclavage !

Peut-être aussi, pour mon malheur.

Un époux, un amant, que sais-je?

A-t-il déjà le privilège

De sentir battre votre cœur ;

Et, pour prix de ma fantaisie,

Loin que le charme de vous voir

Fit naître en moi le moindre espoir.

J'expirerais de jalousie!

Il vaut donc mieux, belle inconnue,

Ne pas chercher dans votre vue

Le hasard d'un tourment nouveau.

A votre amant soyez fidèle :

Mais plus son sort me parait beau

Plus je vous crois sensible et belle

Moins je veux garder le manteau.

En rendant ce manteau-là, permettez, monsieur l'Éditeur, que je m'enveloppe dans le mien, et ne me signe ici que

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