SCENE IX
EUGÉNIE , rappelée à elle par le mouvement qu'elle reçoit, regarde en silence , fait un mouvement d'horreur en voyant le cornte, se retourne , et dit :
Dieux !.. j'ai cru le voir . . .
LE COMTE , se remettunt a ses pieds.
Oui , c'est moi.
EUGÉNIE, dans les bras de sa tante, dit enfrisso)inanf, sans regarder :
C'est lui !
L'ambition ra'égarait, l'honneur et l'amour me ■ramènent à vos pieds... nos beaux jours ne sont pas finis.
KLGÉME , les ijeux fermés et levant les bras. Qu'on me laisse... qu'on me laisse...
LE COMTE, avec feu.
Tson, jamais. Écoutez-moi. Cette nuit, en vous quittant , le coeur plein d'amour pour vous , et d'admiration pour un si noble ennemi {il mo7ilre sir Charles en se levant), j'ai couru me jeter aux pieds de uion oncle, et lui faire un aveu de tous mes attentats. Le repentir m' élevait au-dessus de la honte. Il a vu mes remords , ma douleur ; il a lu l'acte faux qui atteste mon crime et vos vertus. Mon désespoir et mes larmes l'ont fait consentir à mon union avec vous ; il serait venu lui-même ici vous l'annoncer : mais , le dirai-je , il a craint que je ne pusse jamais obtenir mon pardon. Prononcez, Eugénie, décidez «le mon sort.
EUGÉNIE , d'une voix faible , lente it coupée. C'est vous !.. . j'ai recueilli le peu de forces qui me restent, pour vous répondre... ne m'interrompez peint... Je rends grâces à la générosité de milord duc... je vous crois même sincère en ce moment... mais l'état humiliant dans lequel vous n'avez pas craint de me plonger... . l'opprobre dont vous avez couvert celle que vous deviez chérir, ont rompu tous les liens...
LE COMTE , vivement.
iS'achevez pas. .Te puis vous être odieux ; mais vous m'appartenez ; mes forfaits nous ont tellement imis l'un à l'autre...
EUGÉNIE , douloureusement.
Malheureux ! . . . qu'osez-vous rappeler ?
LE COMTE, avec feu.
3'oserai tout pour vous obtenir. Au défaut d'autres droits , je rappellerai mes crimes pour m'en faire des titres. Oui , vous êtes à moi. j\Ion amour, les outrages dont vous vous plaignez, mon repentir, tout vous enchaîne , et vous ôte la liberté de refuser ma main ; vous n'avez plus le choix de votre place , elle est fixée au milieu de ma famille : interrogez l'honneur; consultez vos parents; ayez la noble fierté de sentir ce que vous vous devea.
LE BARON , au comte.
Ce qu'elle se doit est de refuser l'offre que vous lui faites; je ne suis pas insensible à votre procédé , mais j'aime mieux la consoler toute ma vie du malheur de vous avoir connu , que de la livTer à celui qui a pu la tromper une fois. Sa fermeté lui rend toute mon estime.
LE COMTE , pénétré.
Laissez-vous toucher, Eugénie ; je ne survivrais pas à des refus obstinés.
EUGÉNIE veut se lever pour sortir, sa faiblesse la fait retomber assise.
Cessez de me tourmenter par de vaines instances ; le parti que j'ai pris est inébranlable ; j'ai le monde en horreur.
LE COMTE, regardant autour de lui, s'adresse enfin à madame Murer.
Î^Iadame , je n'espère plus qu'en vous.
MADAME MURER , fièrement.
Je consens qu'elle vous pardonne , si vous pouvez vous pardonner à vous-même.
LE COMTE , d'une voix forte et d'un ton de dignité.
Vous avez raison ; celui qui s'est rendu si criminel est à jamais indigne de pai-tager son sort. Vous n'ajouterez rien dont je ne sois pénétré d'avance... {A Eugénie avec plus de chaleur.) INIais, cruelle! quand le ciel et la terre déposent contre mon indignité, aucun murmure ne se fait-il entendre dans ton sein? et l'être infortuné qui te dcATa bientôt le jour n'a-t-il pas des droits plus sacrés que ta résolution ? C'est pour lui que j'élève une voix coupable : lui raviras-tu , par une double cruauté , l'état qui lui est dû } et l'amour outragé ne cédera-t-il pas au cri de la nature? {En s'adressant à tous.) Barbares! si vous ne vous rendez pas à ces raisons , vous êtes tous , s'il se peut , plus inhumains , plus féroces que le monstre qui a pu outrager sa vertu , et qui meurt de douleur à vos pieds. ( Il tombe aux pieds du baron.) Mon père !
LE BARON , le relevant, lui serre les mains, et après un moment de silence :
•Te vous la donne.
LE COMTE s'écrie :
Eugénie !
LE BARON , à Eugénie.
Rendons-nous , ma fille ; celui qui se repcnt de
bonne foi est plus loin du mal que celui qui ne le
connut jamais.
(Eugénie regarde son pèjre , laisse tomber sa main dans celle du comte , et va parier. Le comte lui coupe la parole.J
LE COMTE , par exclamation.
Elle me pardonne !
EUGÉNIE, ap)'ès un soupir.
Va , tu mérites de vaincre ; ta grâce est dans mon
sein , et le père d'un enfant si désiré ne peut jamais
m'étre odieux. Ah! mon frère, ah! ma tante, la
EUGÉNIE, ACT
vue du contentement que je fais naître en vous me remplit de joie à mon tour.
(Madame Murer l'embrasse avec joie.) LE COMTE , traïuporté.
Eugénie me pardomie ; ah ! la mienne est extrême ; cet événement va nous rendre tous aussi heureux que vous êtes digne de l'être , et que j'ai peu mérité de le devenir.
SIR CHARLES, au comtc.
Généreux ami , que d'éloges nous vous devons !
Je rougirais de moi , si je n'avais aspiré qu'à les