SCÈNE X
AURELLY, SAINT-ALBAN, MÉLAC père.
MÉLAC /père.
Eh bien!... l'étourdi , qui oublie de vous faire ses remercîments !
AURELLY.
Tu renvoies les chevaux.^
MÉLAC PÈRE
Mon voyage est indispensable.
Encord?
SAINT ALBAN , à Aurelhj .
Sic est pour ce que je présume, je suppléerais sa course. Mais, avant que d'eu parler, recevez mon compliment, monsieur, sur la distinction flatteuse que vous venez d'obtenir. Le plus digne usage des lettres de noblesse est, sans doute, de décorer des citoyens aussi utiles que vous.
AURELLY.
Utiles. Voilà le mot. Qu'un homme soit philosophe , qu'il soit savant , qu'il soit sobre , économe , ou brave : eh bien!... tant mieux pour lui. Mais qu'est-ce que je gagne à cela, moi.' L'utilité dont DOS vertus et nos talents sont pour les autres est la balance où je pèse leur mérite.
SAINT-ALBAN
C'est à peu près sur ce pied que chacun les estime,
MÉLAC PÈRE , à part.
Comment faire maintenant pour partir ?
AURELLY.
Moi , par exemple (je me cite parce qu'il en est question), je fais battre journellement deux cents métiers dans Lyon. Le triple de bras est nécessaire aux apprêts de mes soies. Mes plantations de mûriers et mes vers en occupent autant. IMes envois se détaillent chez tous les marchands du royaume. Tout cela vit, tout cela gagne; et l'industrie portant le prix des matières au centuple , il n'y a pas une de ces créatures , à commencer par moi , qui ne rende gaiement à l'État un tribut proportionné au gain que son émulation lui procure.
SAlNT-ALBAN.
Jamais il ne perdra cette belle chaleur.
AURELLY.
Et tout l'or que la guerre disperse, messieurs, qui le fait rentrer à la paix? Qui osera disputer au commerce l'honneur de rendre à l'État épuisé le nerf et les richesses qu'il n'a plus? Tous les citoyens sentent l'importance de cette tâche : le négociant seul la remplit. Au moment où le guerrier se repose , le négociant a le bonheur d'être à son tour l'homme de la patrie.
SAINT-ALBAN
Vous avez raison.
AURELLY.
Mais laissons cette conversation , monsieur : qui vous ramène sitôt en ville ?
SAINT-ALBAN
Probablement le même objet qui faisait partir monsieur de Mélac. Ma compagnie me rappelle; elle me charge... Vous permettez que nous traitions devant vous...
AURELLY.
Vous vous moquez! Pour peu que....
SAINT-ALBAN
Il n'y a point de mystère. L'objet de ma mission est de rassembler tous les fonds de cette province épars dans les caisses de nos divers receveurs , et de les faire passer sur-le-champ à Paris.
MÉLAC PÈRE , à part.
Qu'entends-je?
Ce n'est pas l'affaire d'un moment.
SAINT-ALBAN
J'avais d'abord cru l'opération plus pénible : mais j'ai appris , dans ma tournée , que j'avais des grâces à rendre à l'exactitude de monsieur de Mélac : Il m'a sauvé les trois quarts de l'ouvrage. MÉLAC PÈRE , interdit.
Monsieur...
LES DEUX AMIS, ACTE II, SCKiNE X,
ALRKLLY.
Ah ! VOUS pouvez vous flatter, messieurs, que vous n'avez pas beaucoup de receveurs de cette fidélité : il est exact et toujours prêt. Il ne fait pas travailler vos fonds , lui !
SAINT-ALBAN
ISous estimons trop monsieur de Mélac pour lui faire un mérite d'une chose aussi simple. Commençons donc par envoyer cet argent si désiré. Alors , dégagé de tous soins, je pourrai jouir du plaisir de philosopher quelques jours avec vous.
( Mélac père parail plongé dans une profonde rêverie Saint- Alban continue à Aurelly. ) A propos, monsieur, vous ne me dites rien de mademoiselle votre nièce, la plus aimable...
AUBELLY.
Monsieur, il lui est arrivé un grand malheur.
Un malheur !
AURELLY.
Oui, monsieur. Elle avait arrangé pour ce soir le phis beau , le plus brillant concert...
SAIKT-ALBA?».
Qui peut avoir renversé ce charmant projet.'
AUBELLY.
Faut-il le demander? notre philosophe. 11 nous a remontré qu'en ce temps de crise , mille honnêtes gens étaient peut-être au désespoir sur les payements, et que ce ton de fête... Voyez son air consterné dès qu'on en parle.
MÉLAC PÈBE , revenant à lui.
Je.. ..je rêvais aux diverses sommes qui m'ont été remises.
SAINT-ALBAK .
.T'ai l'état ici. Environ cinq cent juille francs. Voulez-vous que nous passions dans votre cnhiuet? MÉLAC PÈRE , embarrassé.
Si vous vous reposiez quelques jours ?
AUBELLY.
Eh mais! tu pars!
MÉLAC PÈBE , plus froîtblé.
Je différerais...
SAINT-ALBAN
Ah ! bon Dieu, me reposer ! Il y a cinq nuits que je n'arrête point ; et ce n'est qu'après m'être bien assuré que tous les fonds de la province étaient en vos mains, que j'ai repris ma route pour cette ville.
MÉLAC PÈBE, à part.
Tout est perdu !
SAINT-ALBAN , d'u)i ton dégagé.
Je suis d'mie paresse... 1" ennemi jure du travail. J'ai toutes les peines du monde à m arracher a l'inaction, pour m'occuper d'affaires; mais aussi, quaud je suis lancé , je ne m'arrête plus que tout ne soit terminé. Il est a.ssez plaisant que cette impa-
tience d'être oisif me tienne lieu du mérite contraire aux yeux de ma compagnie.
AUBELLY.
Moi , je vous conseille de vous enfermer avant le dîner ; la diligence part cette nuit , vous pourrez y placer le caisson.
SAINT- ALB AN
C'est bien dit.
AUBELLY.
S'ils font les difficiles , ils ont un fort ballot à "loi ; votre argent prendra sa place : il est plus pressé que mon envoi.
SAINT-ALBAN
Rien de plus obligeant.
AUBELLY.
Allons , allons , débarrassez-vous la tête. MÉLAC PÈRE, outré, à Aurelly.
Et vous... n'embarrassez pas la vôtre, mon officieux ami.
Comment donc !
MÉLAC PÈRE, déconcerté, à Saint- Alban.
jMonsieur, vous me prenez dans un moment... au dépourvai...
SAINT-ALBAN
Que dites-vous , monsieur.^
MÉLAC PÈRE
Je dis. . . {a part. ) Ah ! je sens la rougeur qui me surmonte... Il faut l'avouer; ce que vous me demandez est impossible.
SAINT-ALBAN
Impossible ! Et vous partiez.'
MÉLAC PÈRE
Il est vrai.
SAINT-ALBAN
Savez-vous , monsieur, quels soupçons l'on pourrait prendre...
AURELLY, vivement.
Fi donc, monsieur de Saint- Alban !
SAINT-ALBAN , Cl Aurelly.
Je vous demande pardon ; mais l'air, le ton, les discours , me paraissent si clairs... Ce voyage...
AURELLY.
]\"'y>a-t-il pas mille raisons...
SAINT-ALBAN
Un instant, je vous prie. — Avez-vous touché le montant de toutes les recettes, monsieur de Mélac? MÉLAC PÈRE , accablé.
Je ne puis le nier.
Pouvez-vous faire partir aujourd'hui tout l'argent
que vous devez avoir? {Mélac père ne répotid rien.)
j Parlez, monsieur; car mes ordres sont tels, que, sur
; votre réponse, il faut que je prenne un parti sur-le-
I champ.
' Mclac père rêve, sa tète appuyée sur sa niaio. )