‹ [Œuvres complètes] (volume 2)Chapitre 1 sur 79 · A PROPOS DE CARMEN · texte numérisé non relu

A PROPOS DE CARMEN

Une préface pour cotre nouvelle Carmen? Je me sens fort intimidée et un peu dans la situation d'une mouche autorisée à se promener sur le nez d'une statue.

An cas oii cette phrase ne suffirait pas à faire comprendre à vos lecteurs que ces pages ne sont que rêverie, je le redis. Me voilà donc bien à l'aise.

Admirez-vous tant Carmen ? me direz-vous, aimable Edouard^ au nombre des amis duquel on me compte. Oui, f admire Carmen. : qui, n admire pas Carmen? mais ce nest point le récit de Mérimée que je préfère. T avoue aimer mieux Colomba. Je lus Colomba toute petite encore et j'en raffolais, les enfants ayant un sens étonnant de l'inexorable. J'aime mieux aussi le Vase Etrusque, le Carrosse et TOccasion, Mais peutêtre suis-je injuste pour Carmen autant que pour ces musiques si célèbres qu'elles en sont devenues « rengaines ». Carmen... mère et grand' mère de tant d'héroïnes d'Espagne, pour bien vous juger il faudrait vous accueillir avec des yeux neufs, vous rencontrer au détour d'une ruelle, inattendue, même inconnue,

Carmen a

Il A PROPOS DE CARMEN

sans savoir que cous vous préparez à être immortelle et à donner votre nom à toute une série de femmes voluptueusement fatales et sincèrement perfides. Car- }nen, avez-vous existé? Votre irrésistible jupe a-t-elle tourbillonné ailleurs que dans Vimagination d'un amoureux ou d'un artiste? M. Trahard me dit : Mais si! Soit! vous fûtes un être vivant... Mérimée fit de vous un être vrai.

Quel était ce Mérnmée, de la tête duquel Carmen devait un jour jaillir avec ses bas troués et sa fleur sur l'oreille, telle la sage Minerve, armée et casquée, du crâne mythologique de Jupiter? Je pense que tous les amis des lettres le savent, aussi mal ou aussi bien que l'on peut connaître un être mort ou présent, c'est-à-dire fort peu, fort incomplètement. L'admiration de la postérité tresse des couronnes d'erreurs admirables à des monuments célèbres; les grandes ombres entendent plus de médisances , de suppositions, d'affirmations et de folies que les oreilles des vivants. Elles s'en moquent. S'il est un autre monde, celui-là même dont Mérimée disait : « J'ai beaucoup de peine à y croire... », son intérêt et sa nouveauté doivent V emporter certainement sur le soin d'une première gloire. Voilà pourquoi Mérimée ne contredira aucun de ceux qui, aujourd'hui, tracent à leur tour des signes périssables sur les rives terrestres. J'ai lu qu'il était impassible. Mais je pense qu'il ne le fut pas da-

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