XL. UWl'MlilVCnO
çuft plrtAts MC MMS éfxrgÊaaA si ks lavMis wawgbmtëes,û les coa^ de Gareia à CaiMitu', û b teaiea^ jBgilr «là il TealniiBe, soas les jesK de José, ponr y ]HfiBcr b ■nt xvce elle, et ■"armant pas eepcndaat à llaAeasâlê tngifae de rorig^iBa], parce q«e la tragédie îrii egiiwpcAlfci'iMiMéeet^Mel'^iHTeTeaiMHigesestUTte
Ob irait mâtimw,, à œs cowpirii'iWT», eoiliiea la CurmÊtm de MfriiTi est «ae oeanrre rare, savs Tv^iarilê, saas ifaêtaifae, d'\BBe euxyticMBcfle deasïlé. Fkl-^fe apprê- «âee, éks sna apparilKM, à sa Vakvr? La distugaa-t-t» Ml iMl ^"cfle le Mil il lit de tant d^aaribres qpliKpirait l"ffffpagar? L'H'ffpagT, rfifi ■■! iit visitée par Gaatio-, par DaHaaB„ par Gaviffier-Fleatif , était f<Mt à la sodé en IMI. CkatpaMicr paUiait aae aovrelle tradactioB de Dmm ÇÉieia«e par Da»as-Hiaard; le Feia»» A; JBawefirtas ty la/ifii, parPAoa^ paraissait chez ; les ^•éncsde Jkné ZtMÏDa ; dkez Aaiyot, les ^tedes car rji^pi^iK, de PUlarèie Ondes. SaDe ¥eBtadoar, le TkéÉtre^tdn dwaiit des pièces e^pagaoles joBBes pou* aae troape «apaganie^ et des daiws Lecriâ§ae draaatiiqpe des DUmn^ Jries Jaaia, d''ailleais séi^ive poar ^ac coiêdir de BkcftOB de los Hcrreros, qall jlBrail trop pea e^pagaole, écnhpait : « La saDe da TlHtere-Ilafic» est aae daiseàiFair cmce aMMaent- Toale rffipiigf piriiiiaai s"cst dnaaé readez-KWS à ces filles
db 26 awnl, 3 était dEft «ae le dac et la dadMSse de Moat-
XUI INTRODUCTION
per Mérimée. L'histoire de Pierre le Cruel l'occupe en ce moment. »
Ainsi, en annonçant Don Pèdre, il rendait hommage à Carmen et sans doute au Théâtre de Clara Gazul. C'est comme s'il se fût chargé des adieux de Mérimée historien à l'Espagne pittoresque et romanesque. Nous ne rappellerons qu'un autre hommage : la Carmen de Théophile Gautier, dans les Emau.r et camées. Ce parfait artiste avait compris ce qu'il y avait d'unique dans le récit. Les comptes-rendus qui suivirent la publication des Nouvelles en 1852 sont élogieux, mais non pas sans réserves ni malignité.
Au regard de Carmen, et même à' Arsène Guillot, l'Abbé Aubain n'est qu'une bluette, d'ailleurs pleine de grâce et d'esprit, où le pasticheur né qu'était Mérimée, après avoir été autrefois Clara Gazul, est devenu une « lionne » de Paris pour écrire des lettres de femme, auxquelles il ajoute une lettre de prêtre.
Quelles sont les sources de V Abbé Aubain 7 Des lettres, encore inédites, à M"* de Montijo, de juin 1840, du 12 février 1841, du 15 mai 1841, du 27 mai 1843, du l*' mars 1844, du 12 avril 1845, etc., contiennent des renseignements nombreux sur les « lions » et les « lionnes » du temps : Mérimée vit dans ce milieu. On lit dans la lettre du 28 février 1846, également inédite : « Je vous envoie une petite historiette que j'ai faite sans la signer, parce qu'il suffit que je parle de curé pour que les vieilles dévotes crient à l'irréligion. L'aventure est vraie et je pourrais nommer les personnages. » h' Abbé Aubain a paru
INTRODUCTION XUII
le 24 février : les dates concordent. Mais les noms nous échappent. Nous avouons n'avoir trouvé sur ce point aucun document, et en prendre allègrement notre parti. Si l'auteur a voyagé dans l'Ouest, il n'y a dans cette petite nouvelle aucun détail de couleur locale qui n'ait pu être imaginé sans enquête préalable à Noirmoutiers'. Le jeune abbé, il l'a rencontré maintes et maintes fois dans ses tournées archéologiques, car l'inspecteur général des monuments historiques avait autant de relations avec les curés qu'avec les maires, les préfets et les architectes. Quant à la femme de trente ans qui y tient le premier rôle, même à défaut de l'authenticité qu'il affirme, sans doute Mérimée n'était-il pas embarrassé pour en trouver le modèle. Mais, précisément en raison de cette facilité, toute identification est pour nous aussi malaisée que superflue.
Un détail est intéressant à relever : le curé du village lit — en cachette — Jocelyn (ou, comme écrit Mérimée, Jocelin). C'est peut-être là une indication sur l'origine littéraire de Y Abbé Aubain. Si la belle Parisienne en exil à Noirmoutiers n'était une tête bien romanesque, et si la réalité correspondait à ce qu'elle rêve, ce serait, comme dans le récit de Lamartine, un amour de prêtre qui ferait le sujet de cette anecdote. Mérimée s'en tient à une esquisse qui aboutit à une franche dérision. Il n'y aurait pas beaucoup à forcer les choses pour voir dans cette nouvelle une discrète parodie du poème.
Auguste Ddpouy.
1. Il n'est pas question de Noirmoutiers dans les Notes «fiut voyage dans f Ouest de ta France (1836).
(1'" édition en librairie, 1847)
Carmen
Ilâda YuviQ ^i),o; I<ttîv ïyti 8 ayaOàî 800 upa;, T9|v (Ai'av Èv 6aXc(|j.w, ttiv (iiav èv OavâxM.
Palladas.
J'avais toujours soupçonné les géographes de ne savoir ce qu'ils disent, lorsqu'ils placent le champ de bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Pœni, près de la moderne Monda, à quelque* deux lieues au nord de Marbella. D'après mes propres conjectures sur le texte de l'anonyme* auteur du Bellum Hispaniensc, et quelques renseignements recueillis dans l'excellente bibliothèque du duc d'Osuna*, je pensais qu'il fallait chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable où, pour la dernière fois, César joua quitte ou double contre les champions de la république. Me trouvant en Andalousie au commencement de l'automne de 1830, je fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai prochainement ne laissera plus, je l'espère, aucune* incertitude dans l'esprit de tous les archéologues de bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve enfin le problème géographique qui tient toute* l'Europe savante en suspens, je veux vous raconter
une petite histoire; elle ne préjuge rien sur l'intéressante question de l'emplacement de Munda*.
J'avais loué à Cordoue un guide et deux chevaux, et m'étais mis en campagne avec les Commentaires de César et quelques chemises pour tout bagage. Certain jour, errant dans la partie élevée de la plaine de Cachena, harassé de fatigue, mourant de soif, brûlé par un soleil de plomb, je donnais au diable de bon cœur César et les fils de Pompée, lorsque j'aperçus, assez loin du sentier que je suivais, une petite pelouse verte parsemée de joncs et de roseaux. Cela m'annonçait le voisinage d'une source. En effet, en m'approchant, je vis que la prétendue pelouse était un marécage où se perdait un ruisseau, sortant, comme il semblait, d'une gorge étroite entre deux hauts contreforts de la sierra de Cabra. Je conclus qu'en remontant* le ruisseau, je trouverais de l'eau plus fraîche, moins de sangsues et de grenouilles, et peut-être un peu d'ombre au milieu des rochers. A l'entrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitôt. A peine eus-je fait une centaine de pas, que la gorge, s'élargissant tout à coup, me montra une espèce de cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des escarpements qui l'entouraient. Il était impossible de rencontrer un lieu qui promît au voyageur une halte plus agréable. Au pied de rochers à pic, la source s'élançait en bouillonnant et tombait dans un petit bassin tapissé d'un sable
blanc comme la neige. Cinq à six beaux chênes verts, toujours à l'abri du vent et rafraîchis par la source, s'élevaient sur les bords, et la couvraient de leur épais ombrage; enfin, autour du bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur qu'on n'en eût trouvé dans aucune auberge à dix lieues à la ronde. A moi n'appartenait pas l'honneur d'avoir découvert un si beau lieu. Un homme s'y reposait déjà, et sans doute dormait, lorsque j'y pénétrai. Réveillé par les hennissements, il s'était levé, et s'était rapproché de son cheval, qui avait profité du sommeil de son maître pour faire un bon repas de l'herbe aux environs. C'était un jeune gaillard, de taille moyenne, mais d'apparence robuste, au regard sombre et fier. Son teint, qui avait dû être beau*, était devenu, par l'action du soleil, plus foncé que ses cheveux. D'une main il tenait le licol de sa monture, de l'autre une espingole de cuivre. J'avouerai que d'abord l'espingole et l'air farouche du porteur me surprirent quelque peu; mais je ne croyais plus aux voleurs, à force d'en entendre parler et de n'en rencontrer jamais. D'ailleurs, j'avais vu tant d'honnêtes fermiers s'armer jusqu'aux dents pour aller au marché, que la vue d'une arme à feu ne m'autorisait pas à mettre en doute la moralité de l'inconnu.. — Et puis, me disais-je, que ferait-il de mes chemises et de mes Commentaires Elzévir? Je saluai donc l'homme à l'espingole d'un signe de tête familier, et je lui demandai en souriant si j'avais troublé son
b PROSPER MERIMEE
sommeil. Sans me répondre, il me toisa de la tête aux pieds; puis, comme satisfait de son examen, il considéra avec la même attention mon guide, qui s'avançait. Je vis celui-ci pâlir et s'arrêter en montrant une terreur évidente. Mauvaise rencontre! me dis-je. Mais la prudence me conseilla aussitôt de ne laisser voir aucune inquiétude. Je mis pied à terre; je dis au guide de débrider, et, m'agenouillant au bord de la source, j'y plongeai ma tête et mes mains ; puis je bus une bonne gorgée, couché à plat ventre, comme les mauvais soldats de Gédéon.
J'observais cependant mon guide et l'inconnu. Le premier s'approchait bien à contre-cœur; l'autre semblait n'avoir pas de mauvais desseins contre nous, car il avait rendu la liberté à son cheval, et son espingole, qu'il tenait d'abord horizontale, était maintenant dirigée vers la terre.
Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas qu'on avait paru faire de ma personne, je m'étendis sur l'herbe, et, d'un air dégagé, je demandai à l'homme à l'espingole s'il n'avait pas un briquet sur lui. En même temps je tirais mon étui à cigares. L'inconnu, toujours sans parler, fouilla dans sa poche, prit son briquet, et s'empressa de me faire du feu. Évidemment il s'humanisait, car il s'assit en face de moi, toutefois sans quitter son arme. Mon cigare allumé, je choisis le meilleur de ceux qui me restaient, et je lui demandai s'il fumait.
— Oui, monsieur, répondit-il.
C'étaient les premiers mots qu'il faisait entendre, et je remarquai qu'il ne prononçait pas l's à la manière andalouse', d'où je conclus que c'était un voyageur comme moi, moins archéologue seulement.
— Vous trouverez celui-ci assez bon, luidis-jeen lui présentant un véritable régalia de la Havane*.
Il me fit une légère inclination de tête, alluma son cigare au mien, me remercia d'un autre signe de tète, puis se mit à fumer avec l'apparence d'un très vif plaisir.
— Ah ! s'écria-t-il en laisant échapper lentement sa première bouffée par la bouche et les narines, comme il y avait longtemps que je n'avais fumé!
En Espagne, un cigare donné et reçu établit des relations d'hospitalité, comme en Orient le partage du pain et du sel. Mon homme se montra plus causant que je ne l'avais espéré. D'ailleurs, bien qu'il se dît habitant du partido de Montilla, il paraissait connaître le pays assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante vallée où nous nous trouvions ; il ne pouvait nommer aucun village des alentours; enfin, interrogé par moi s'il n'avait pas vu aux environs des murs détruits, de larges tuiles à rebords, des pierres sculptées, il confessa qu'il n'avait jamais fait attention à pareilles choses. En revanche, il se
1. Les Ândalous aspirent Vs et la confondent dans la prononciation avec le c doux et le z, que les Espagnols prononcent comme le th anglais. Sur le seul mot Senor on peut reconnaître un Andalous*.
montra expert en matière de chevaux. Il critiqua le mien, ce qui n'était pas difficile ; puis il me fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de Cordoue : noble animal, en effet, si dur à la fatigue, à ce que prétendait son maître, qu'il avait fait une fois trente lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au milieu de sa tirade, l'inconnu s'arrêta brusquement, comme surpris et fâché d'en avoir trop dit. — C'est que j'étais très pressé d'aller à Cordoue, reprit-il avec quelque embarras. J'avais à solliciter les juges pour un procès... En parlant, il regardait mon guide Antonio, qui baissait les yeux.
L'ombre et la source me charmaient* tellement, que je me souvins de quelques tranches d'excellent jambon que mes amis de Montilla avaient mis dans la besace de mon guide. Je les fis apporter, et j'invitai l'étranger à prendre sa part de la collation impromptu*. S'il n'avait pas fumé depuis longtemps, il me parut vraisemblable qu'il n'avait pas mangé depuis quarante-huit heures au moins. Il dévorait comme un loup affamé. Je pensai que ma rencontre avait été providentielle pour le pauvre diable. Mon guide, cependant, mangeait peu, buvait encore moins, et ne parlait pas du tout, bien que, depuis le commencement de notre voyage, il se fût révélé à moi comme un bavard sans pareil. La présence de notre hôte semblait le gêner, et une certaine méfiance les éloignait l'un de l'autre sans que j'en devinasse positivement la cause.
Déjà les dernières miettes du pain et du jambon avaient disparu; nous avions fumé chacun un second cigare; j'ordonnai au guide de brider nos chevaux, et j'allais prendre congé de mon nouvel ami, lorsqu'il me demanda où je comptais passer la nuit.
Avant que j'eusse fait attention à un signe de mon guide, j'avais répondu que j'allais à la venta del Cuervo.
— Mauvais gîte pour une personne comme vous, monsieur... J'y vais, et, si vous me permettez de vous accompagner, nous ferons route ensemble. Très volontiers, dis-je en montant à cheval.
Mon guide, qui me tenait l'étrier, me fit un nouveau signe des yeux. J'y répondis en haussant les épaules, comme pour l'assurer que j'étais parfaitement tranquille, et nous nous mîmes en chemin.
Les signes mystérieux d'Antonio, son inquiétude, quelques mots échappés à l'inconnu, surtout sa course de trente lieues et l'explication peu plausible qu'il en avait donnée, avaient déjà formé mon opinion sur le compte de mon compagnon de voyage. Je ne doutai pas que je n'eusse affaire à un contrebandier, peut-être à un voleur; mais que m'importait*? Je connaissais assez le caractère espagnol pour être très sûr de n'avoir rien à craindre d'un homme qui avait mangé et fumé avec moi. Sa présence même était une protection assurée contre toute mauvaise rencontre. D'ailleurs, j'étais bien aise de savoir ce que c'est qu'un brigand. On n'en voit pas tous les
jours, et il y a un certain charme à se trouver auprès d'un être dangereux, surtout lorsqu'on le sent doux et apprivoisé.
J'espérais amener par degrés l'inconnu à me faire des confidences, et, malgré les clignements d'yeux de mon guide, je mis la conversation sur les voleurs de grand chemin. Bien entendu que j'en parlai avec respect. Il y avait alors en Andalousie un fameux bandit nommé José-Maria, dont les exploits étaient dans toutes les bouches. « Si j'étais à côté de José- Maria? » me disais-je... Je racontai les histoires que je savais de ce héros, toutes à sa louange d'ailleurs, et j'exprimai hautement mon admiration pour sa bravoure et sa générosité.
— José-Maria n'est qu'un drôle, dit froidement l'étranger.
« Se rend-il justice, ou bien est-ce excès de modestie de sa part?» me demandais*-je mentalement; car, à force de considérer mon compagnon, j'étais parvenu à lui appliquer le signalement de José-Maria, que j'avais lu affiché aux portes de mainte ville d'Andalousie. — Oui, c'est bien lui... Cheveux blonds, yeux bleus, grande bouche, belles dents, les mains petites; une chemise fine, une veste de velours à boutons d'argent, des guêtres de peau blanche, un cheval bai... Plus de doute! Mais respectons son incognito.
Nous arrivâmes à la venta. Elle était telle qu'il me l'avait dépeinte, c'est-à-dire une des plus misérables
que j'eusse encore rencontrées. Une grande pièce servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Sur une pierre plate, le feu se faisait au milieu de la chambre, et la fumée sortait par un trou pratiqué dans le toit, ou plutôt s'arrêtait, formant un nuage à quelques pieds au-dessus du sol. Le long du mur, on voyait étendues par terre cinq ou six vieilles couvertures de mulets; c'étaient les lits des voyageurs. A vingt pas de la maison, ou plutôt de l'unique pièce que je viens de décrire, s'élevait une espèce de hangar servant d'écurie. Dans ce charmant séjour, il n'y avait d'autres êtres humains, du moins pour le moment, qu'une vieille femme et une petite fille de dix à douze ans, toutes les deux ^e couleur de suie et vêtues d'horribles haillons. — Voilà donc tout ce qui reste, me dis-je, de la population de Munda B?etica*î O César! ô Sextus Pompée! que vous seriez surpris si vous reveniez au monde !
En apercevant mon compagnon, la vieille laissa échapper une exclamation de surprise. — Ah! seigneur don José ! s'écria-t-elle.
Don José fronça le sourcil, et leva une main d'un geste d'autorité qui arrêta la vieille aussitôt. Je me tournai vers mon guide, et d'un signe imperceptible, je lui fis comprendre qu'il n'avait rien à m'apprendre sur le compte de l'homme avec qui j'allais passer la nuit. Le souper fut meilleur que je ne m'y attendais. On nous servit, sur une petite table haute d'un pied, un vieux coq fricassé avec du riz et force piments.
puis des piments à l'huile, enfin du gaspacho, espèce de salade de piments. Trois plats ainsi épicés nous obligèrent de recourir souvent à une outre de vin de Montilla qui se trouva délicieux. Après avoir mangé, avisant une mandoline accrochée contre la muraille, — il y a partout des mandolines en Espagne, — je demandai à la petite fille qui nous servait si elle savait en jouer.
— Non, répondit-elle; mais don José en joue si bien!
» — Soyez assez bon, lui dis-je, pour me chanter quelque chose; j'aime à la passion votre musique nationale.
— Je ne puis rien refuser à un monsieur si honnête, qui me donne de si excellents cigares, s'écria don José d'un air de bonne humeur; et s'étant fait donner la mandoline, il chanta en s'accompagnant. Sa voix était rude, mais pourtant agréable, l'air mélancolique et bizarre; quant aux paroles, je n'en compris pas un mot.
— Si je ne me trompe, lui dis-je, ce n'est pas un air espagnol que vous venez de chanter. Cela ressemble aux zorzicos que j'ai entendus dans les Provinces ', et les paroles doivent être en langue basque.
— Oui, répondit don José d'un air sombre. Il posa la mandoline à terre, et, les bras croisés, il se mit à
1. Les provinces privilégiées, jouissant de fueros particuliers, c'est-à-dire l'Alava, la Biscaïe, la Guipuzcoa et une partie de la Navarre*.
contempler le feu qui s'éteignait avec une singulière expression de tristesse. Eclairée par une lampe posée sur la petite table, sa figure, à la fois noble et farouche, me rappelait le Satan de Milton. Comme lui peut-être, mon compagnon songeait au séjour qu'il avait quitté, à l'exil qu'il avait encouru par une* faute. J'essayai de ranimer la conversation, mais il ne répondit pas, absorbé qu'il était dans ses tristes pensées. Déjà la vieille s'était couchée dans un coin de la salle, abritée derrière* une couverture trouée tendue sur une corde. La petite fille l'avait suivie dans cette retraite réservée au beau sexe. Mon guide alors, se levant, m'invita à le suivre à l'écurie; mais, à ce mot, don José, comme réveillé en sursaut, lui demanda d'un ton brusque où il allait.
— A l'écurie, répondit le guide.
— Pourquoi faire? les chevaux ont à manger. Couche ici. Monsieur le permettra.
— Je crains que le cheval de Monsieur ne soit malade ; je voudrais que Monsieur le vît : peut-être saura-t-il ce qu'il faut lui faire.
Il était évident qu'Antonio voulait me parler en particulier; mais je ne me souciais pas de donner des soupçons à don José, et, au point où nous en étions, il me semblait que le meilleur parti à prendre était de montrer la plus grande confiance. Je répondis donc à Antonio que je n'entendais rien aux chevaux, et que j'avais envie de dormir. Don José le suivit à l'écurie, d'où bientôt il revint seul. Il médit
que le cheval n'avait rien, mais que mon guide le trouvait un animal si précieux, qu'il le frottait avec sa veste pour le faire transpirer, et qu'il comptait passer la nuit dans cette douce occupation. Cependant je m'étais étendu sur les couvertures de mulets, soigneusement enveloppé dans mon manteau, pour ne pas les toucher. Après m'avoir demandé pardon de la liberté qu'il prenait de se mettre auprès de moi, don José se coucha devant la porte, non sans avoir renouvelé l'amorce de son espingole, qu'il eut soin de placer sous la besace qui lui servait d'oreiller. Cinq minutes après nous être mutuellement souhaité le bonsoir, nous étions l'un et l'autre profondément endormis.
Je me croyais assez fatigué pour pouvoir dormir dans un pareil gîte; mais, au bout d'une heure, de très désagréables démangeaisons m'arrachèrent à mon premier somme. Dès que j'en eus compris la nature, je me levai, persuadé qu'il valait mieux passer le reste de la nuit à la belle étoile que sous ce toit inhospitalier. Marchant sur la pointe du pied, je gagnai la porte, enjambant* par-dessus la couche de don José, qui dormait du sommeil du juste, et je fis si bien que je sortis de la maison sans qu'il s'éveillât. Auprès de la porte était un large banc de bois; je m'étendis dessus, et m'arrangeai de mon mieux pour achever ma nuit. J'allais fermer les yeux pour la seconde fois, quand il me sembla voir passer devant moi l'ombre d'un homme et l'ombre d'un cheval,
marchant l'un et l'autre sans faire le moindre bruit. Je me mis sur mon séant, et je crus reconnaître Antonio. Surpris de le voir hors de l'écurie à pareille heure, je me levai et marchai à sa rencontre. Il s'était arrêté, m'ayant aperçu d'abord.
— Où est-il? me demanda Antonio à voix basse.
— Dans la venta; il dort; c'est qu'il* n'a pas peur des punaises. Pourquoi donc emmenez-vous ce cheval?
Je remarquai alors que, pour ne pas faire de bruit en sortant du hangar, Antonio avait soigneusement enveloppé les pieds de l'animal avec les débris d'une vieille couverture.
— Parlez plus bas, me dit Antonio, au nom de Dieu! Vous ne savez donc pas qui est cet homme-là. C'est José Navarro, le plus insigne bandit de l'Andalousie. Toute la journée je vous ai fait des signes que vous n'avez pas voulu comprendre.
— Bandit ou non, que m'importe? répondis-je; il ne nous a pas volés, et je parierais qu'il n'en a pas envie.
— A la bonne heure ; mais il y a deux cents ducats pour qui le livrera. Je sais un poste de lanciers à une lieue et demie d'ici, et avant qu'il soit jour j'amènerai quelques gaillards solides. J'aurais pris son cheval, mais il est si méchant que nul que le Navarro ne peut en approcher.
J — Que le diable vous emporte! lui dis-je. Quel
mal vous a fait ce pauvre homme pour le dénoncer?
D'ailleursj êtes-vous sûr qu'il soit le brigand que vous dites? /
— Parfaitement sûr ; tout à l'heure il m'a suivi dans l'écurie et m'a dit : « Tu as l'air de me connaître, si tu dis à ce bon monsieur qui je suis, je te fais sauter la cervelle. » Restez, monsieur, restez auprès de lui; vous n'avez rien à craindre. Tant qu'il vous saura là, il ne se méfiera de rien.
Tout en parlant, nous nous étions déjà assez éloignés de la venta pour qu'on ne pût entendre les fers du cheval. Antonio l'avait débarrassé en un clin d'oeil des guenilles dont il lui avait enveloppé les pieds; il se préparait a enfourcher sa monture. J'essayai prières et menaces pour le retenir.
— Je suis un pauvre diable, monsieur, me disait-il; deux cents ducats ne sont pas à perdre, surtout quand il s'agit de délivrer le pays de pareille vermine. Mais prenez garde : si le Navarro se réveille, il sautera sur son espingole, et gare à vous! Moi, je suis trop avancé pour reculer ; arrangez-vous comme vous pourrez. y
Le drôle était en selle, •'il piqua des deux, et dans l'obscurité je l'eus bientôt perdu de vue.^
J'étais fort irrité contre mon guide et passablement inquiet. Après un instant de réflexion, je me décidai et rentrai dans la venta. Don José dormait encore, réparant sans doute en ce moment les fatigues et les veilles de plusieurs journées aventureuses. Je fus obligé de le secouer rudement pour
l'éveiller. Jamais je n'oublierai son regard farouche et le mouvement qu'il fit pour saisir son espingole, que, par mesure de précaution, j'avais mise à quelque distance de sa couche.
— Monsieur, lui dis-je, je vous demande pardon de vous éveiller; mais j'ai une sotte question à vous faire : seriez-vous bien aise de voir arriver ici une demi-douzaine de lanciers?
Il sauta en pieds, et d'une voix terrible :
— Qui vous l'a dit? me demanda-t-il.
— Peu importe d'où vient l'avis, pourvu qu'il soit bon.
— Votre guide m'a trahi, mais il me le payera. Où est-il?
— Je ne sais... Dans l'écurie, je pense... mais quelqu'un m'a dit...
— Qui vous a dit?... Ce ne peut être la vieille...
— Quelqu'un que je ne connais pas... Sans plus de paroles, avez-vous, oui ou non, des motifs pour ne pas attendre les soldats? Si vous en avez, ne perdez pas de temps, sinon bonsoir, et je vous demande pardon d'avoir interrompu votre sommeil.
— Ah ! votre guide ! votre guide ! Je m'en étais méfié d'abord. . . mais. . . son compte est bon ! . . . Adieu, monsieur. Dieu vous rende le service que je vous dois. Je ne suis pas tout à fait aussi mauvais que vous me croyez... oui, il y a encore en moi quelque chose qui mérite la pitié d'un galant homme... Adieu,
Carmen 2
monsieur... Je n'ai qu'un regret, c'est de ne pouvoir m'acquitter envers vous.
— Pour prix du service que je vous ai rendu, promettez-moi, don José, de ne soupçonner personne, de ne pas songer à la vengeance. Tenez, voilà des cigares pour votre route ; bon voyage !
Et je lui tendis la main. Il me la serra sans répondre, prit son espingole et sa besace, et, après avoir dit quelques mots à la vieille dans un argot que je ne pus comprendre, il courut au hangar. Quelques instants après, je l'entendais galoper dans la campagne.
Pour moi, je me recouchai sur mon banc, mais je ne me rendormis point. Je me demandais si j'avais eu raison de sauver de la potence un voleur, et peutêtre un meurtrier, et cela seulement parce que j'avais mangé avec lui* du jambon et du riz à la valencienne. N'avais-je pas trahi mon guide qui soutenait la cause des lois ; ne l'avais-je pas exposé à la vengeance d'un scélérat? Mais les devoirs de l'hospitalité... Préjugé de sauvage, me disais-je; j'aurai à lépondre de tous les crimes que le bandit va commettre... Pourtant est-ce un préjugé que cet instinct de conscience qui résiste à tous les raisonnements? Peut-être, dans la situation délicate où je me trouvais, ne pouvais-je m'en tirer sans remords. Je flottais encore dans la plus grande incertitude au sujet de la moralité de mon action, lorsque je vis paraître une demi-douzaine de cavaliers avec Antonio, qui se tenait prudem-
ment à l'arrière-gafde. J'allai au-devant d'eux, et les prévins que le bandit avait pris la fuite depuis plus de deux heures. La vieille, interrogée par le brigadier, répondit qu'elle connaissait le Navarro, mais que, vivant seule, elle n'aurait jamais osé risquer sa vie en le dénonçant. Elle ajouta que son habitude, lorsqu'il venait chez elle , était de partir toujours au milieu de la nuit. Pour moi, il me fallut aller, à quelques lieues de là, exhiber mon passeport et signer une déclaration devant un alcade, après quoi on me permit de reprendre mes recherches archéologiques. Antonio me gardait rancune, soupçonnant que c'était moi qui l'avais empêché de gagner les deux cents ducats. Pourtant nous nous séparâmes bons amis à Cordoue; là, je lui donnai une gratification aussi forte que l'état de mes finances pouvait me le permettre.
Je passai quelques jours à Cordoue. On m'avait indiqué certain manuscrit de la bibliothèque des Dominicains, où je devais trouver des renseignements intéressants sur l'antique Munda. Fort bien accueilli parles bons Pères, je passais les journées dans leur couvent, et le soir je me promenais par la ville. A Cordoue, vers le coucher du soleil, il y a quantité d'oisifs sur le quai qui borde la rive droite du Guadalquivir. Là, on respire les émanations d'une tannerie qui conserve encore l'antique renommée du pays pour la préparation des cuirs; mais, en revanche, on y jouit d'un spectacle qui a bien son mérite. Quelques minutes avant Van^élus , un grand nombre de femmes se rassemblent sur le bord du fleuve, au bas du quai, lequel est assez élevé. Pas un homme n'oserait se mêler à cette troupe. Aussitôt que Vangélus sonne, il est censé qu'il fait nuit. Au dernier coup de cloche, toutes ces femmes se déshabillent et entrent dans l'eau. Alors ce sont des cris, des rires, un tapage infernal. Du haut du quai, les hommes contemplent les baignei^ses, écarquillant les yeux, et ne voyant* pas grand chose. Cependant ces formes blanches et incertaines qui se dessinent
sur le sombre azur du fleuve font travailler les esprits poétiques, et, avec un peu d'imagination, il n'est pas difficile de se représenter Diane et ses nymphes au bain, sans avoir à craindre le sort d'Actéon. On m'a dit que quelques mauvais garnements se cotisèrent certain jour, pour graisser la patte au sonneur de la cathédrale et lui faire sonner Vanifélns vingt minutes avant l'heure légale. Bien qu'il fît encore grand jour, les nvmphes du Guadalquivir n'hésitèrent pas, et se fiant plus à V angélus qu'au soleil, elles firent en sûreté de conscience leur toilette de bain>, qui est toujours des plus simples. Je n'y étais pas. De mon temps, le sonneur était incorruptible, le crépuscule peu clair, et un chat seulement aurait pu distinguer la plus vieille marchande d oranges de la plus jolie grisette de Cordoue.
Un soir, à l'heure où l'on ne voit plus rien, je fumais, appuyé sur le parapet du, quai, lorsqu'une femme, remontant l'escalier qui conduit à la rivière, vint s'asseoir près de moi. Elle avait dans les cheveux un gros bouquet de jasmin, dont les pétales exhalent le soir une odeur enivrante. Elle était simplement, peut-être pauvrement vêtue, tout en noir, comme la plupart des grisettes dans la soirée. Les femmes comme il faut ne portent le noir que le matin; le soir, elles s'habillent à la pancesa. En arrivant auprès de moi, ma baigneuse laissa glisser sur ses épaules la mantille qui lui couvrait la tête, et, à l'obscure clarté qui tombe des étoiles, je vis
qu'elle était petite, jeune, bien faite, et qu'elle avait de très grands yeux. Je jetai mon cigare aussitôt. Elle comprit cette attention d'une politesse toute française, et se hâta de me dire qu'elle aimait beaucoup l'odeur du tabac, et que même elle fumait, quand elle trouvait des papelitos bien doux. Par bonheur, j'en avais de tels dans mon étui, et je m'empressai de lui en ofîrir. Elle daigna en prendre un, et l'alluma à un bout de corde enflammé qu'un enfant nous apporta moyennant un sou. Mêlant nos fumées, nous causâmes si longtemps, la belle baigneuse et moi, que nous nous trouvâmes presque seuls sur le quai. Je crus n'être point indiscret en lui ofîrant d'aller prendre des glaces à la neveria^. Après une hésitation modeste elle accepta; mais avant de se décider, elle désira savoir quelle heure il était. Je fis sonner ma montre, et cette sonnerie parut l'étonner beaucoup.
— Quelles inventions on a chez vous, messieurs les étrangers! De quel pays êtes-vous, monsieur? Anglais sans doute-?
— Français et votre grand serviteur. Et vous. Mademoiselle, ou Madame, vous êtes probablement de Cordoue*?
1. Café pourvu d'une glacière, ou plutôt d'un dépôt de neige. En Espagne, il n'y a guère de village qui n'ait sa neveria.
2. En Espagne, tout voyageur qui ne porte pas avec lui des échantillons de calicot ou de soieries passe pour un Anglais, Inglesito. 11 en est de même en Orient. A Chalcis, j'ai eu l'honneur d'être annoncé comme un MiXépSo; ^pavTÇéao;.
— Non.
— Vous êtes du moins Andalouse. Il me semble le reconnaître à votre doux parler.
— Si vous remarquez si bien l'accent du monde, vous devez bien deviner qui je suis.
— Je crois que vous êtes du pays de Jésus, à deux pas du paradis.
(J'avais appris cette métaphore, qui désigne l'Andalousie, de mon ami Francisco Sevilla, picador bien connu).
— Bah! le paradis... les gens d'ici disent qu'il n'est pas fait pour nous.
— Alors, vous seriez donc Moresque, ou... je m'arrêtai, n'osant dire juive.
— Allons, allons ! vous voyez bien que je suis bohémienne; voulez-vous que je vous dise la baji^? Avez-vous entendu parler de la Carmencita? C'est moi.
J'étais alors un tel mécréant, il y a de cela quinze ans, que je ne reculai pas d'horreur en me voyant à côté d'une sorcière. « Bon! me dis-je; la semaine passée', j'ai soupe avec un voleur de grands chemins, allons aujourd'hui prendre des glaces avec une servante du diable. En voyage il faut tout voir. » J'avais encore un autre motif pour cultiver sa connaissance. Sortant du collège, je l'avouerai à ma honte, j'avais perdu quelque temps à étudier les sciences occultes