‹ [Œuvres complètes] (volume 2)Chapitre 76 sur 79 · L. DE Wailly · texte numérisé non relu

L. DE Wailly

M. Prosper Mérimée La Gazelle de France, 12 janvier 1853.

Nouvelles.

L'à-propos dure aussi longtemps que les gens ; on peut parler des livres tant qu'on les lit ; il y en a dont il ne faut jamais rien dire ; il y en a dont on peut toujours s'occuper. Je ne me fais aucun scrupule de reprendre aujourd'hui une réédition de Nouvelles, dont quelques-unes ont déjà une dizaine d'années d'existence. C'est beaucoup pour cette époque, qui n'ouvre plus que les journaux du soir pour y trouver la nouvelle du lendemain. — Et cependant, comme le contraste, ce paradoxe en action plaît beaucoup aux

1. L'article de L. de Wailly a paru dans le premier numéro de V Athenaeum français, journal universel de la littérature, de la science et des beaux-arts, paraissant tous les samedis. L'introduction de Vivien de Saint-Martin, directeur-gérant, parle du « succès immense » de V Athenaeum anglais, déjà vieux de vingt ans. Ce premier numéro donne une liste de cinquante noms de fondateurs, parmi lesquels, — détail instructif, — celui de Prosper Mérimée. Nous comprenons ainsi et que Mérimée ne soit pas oublié dès ce premier numéro et que le critique, en s'exécutant, le fasse sur un ton qui proclame son indépendance.

Le numéro, qui porte la date du 3, parut en réalité le 10 juillet, six semaines après la publication du volume.

siècles qui s ennuient ; on réédite souvent et l'on relit quelquefois. — Un esprit sérieux et chagrin, ces deux choses vont fort bien ensemble, faisait remarquer dernièrement que la librairie ne proclamait guère de noms nouveaux, et que les noms anciens ne faisaient plus de bruit qu'en réveillant les échos de leur gloire endormie.

Occupons-nous donc du rééditionné, en attendant mieux.

Aussi bien M. Prosper Mérimée a une place à part dans notre littérature. Sa silhouette, — je ne la peindrai ni de face ni de trois quarts, — se détache vigoureusement sur ce groupe de personnages ternes qui tiennent la scène du monde littéraire ; je ne dirai pas comme le poète que son verre n'est pas grand ; mais, à coup sûr, je puis dire qu'il boit dans son verre !

M. Mérimée n'a fait rien ou presque rien pour plaire à la tourbe des lecteurs. Il les attend, il ne les provoque pas ; il ne cède pas, il résiste. M. Dumas et lui sont aux pôles opposés du monde littéraire : autant l'un s'abandonne, autant l'autre se retient. Celui-ci est diffus et prolixe, celui-là net et concis ; l'un fait un roman en dix-huit volumes, l'autre mettra dans un volume dix-huit romans. M. Dumas s'épand, M. Mérimée se resserre. L'auteur de Monte-Christo craint tant de ne pas dire assez, qu'il dit trop ; l'auteur de Carmen et du Vase étrusque a si peur de dire trop, qu'il ne dit pas assez.

Par cette sobriété qui se contient, par cette réserve et cette retenue, où l'on a voulu voir toutes les coquetteries de l'art (l'art n'a pas de coquetterie !), M. Prosper Mérimée a su attirer plus d'attention sur ses livres que s'il leur eût mis la veste à l'envers, comme un enfant terrible de l'école fantaisiste. On a voulu lire un auteur qui ne voulait point écrire comme ceux qu'on lisait, et qui répondait à vingt ouvrages par vingt pages. Les honneurs sont venus avec les lecteurs : M. Mérimée est aujourd'hui de l'Académie française ; il a hérité du fauteuil sur lequel Charles Nodier rêva si longtemps.

Il y a, dans chacune des Nouvelles de M. Prosper Mérimée, la même habileté calme que dans sa vie littéraire. Jamais il

ne compromettra le succès ; il ne risquera jamais rien pour sauver tout : il est vrai qu'il n'y a jamais rien à sauver, — il connaît la fin, il sait les moyens, il est sûr de l'effet... Que voulez- vous demander de plus à un homme? Il dispose les ressorts et combine les arrangements d'une Nouvelle avec le soin et la justesse que l'on souhaiterait à l'auteur d'un poème épique en vingt-quatre chants. Il déploie une énergie incroyable et une vraie puissance dans l'exécution de ses petits plans ; il y gagne de paraître toujours au-dessus de ce qu'U fait ; ce n'est là, du reste, qu'un mérite relatif.

M. Prosper Mérimée ne saurait être réclamé exclusivement par aucune école : en littérature, c'est un éclectique. Il a trop de finesse et à la fois trop de force pour s'emprisonner dans les liens «toujours étroits, souvent absurdes », d'un système. M. Prosper Mérimée ne vise point à Vidéal. Je ne jurerais pas que ce mot-là, prononcé mal à propos, n'amenât un sourire assez moqueur sur sa lèvre discrète. Il laisse la petite fleur bleue aux rêveurs du Rhin allemand. L'mvention, que la langue littéraire, si peu philosophique de sa nature, a surnommée assez improprement Y imagination, lui a été mesurée d'une main avare ; là n'est pas son mérite. Ses personnages sont peu nombreux et ses combinaisons peu variées. Je sais bien que l'art ne consiste pas dans les moyens, mais dans l'emploi des moyens. Il ne faut pourtant pas pousser cela trop loin.

Je soupçonne qu'il n'a jamais fait une œuvre d'imagination pure ; je crois qu'il a peu créé. Le don de la vie semble lui avoir été refusé. Mais un de ses plus vrais mérites, c'est la sagacité de l'observation. Nul ne voit plus finement et ne dit mieux comme il a vu. Il daguerréotype ses personnages. Ses récits les plus vifs : Carmen, Colomba, Les Bohémiens, sont très probablement des souvenirs de voyages entendus dans les veillées de la sierra, écoutés au coin du feu de quelque ferme sur la lisière des maquis, et arrangés ensuite en récits par cette plume habile et assouplie à la lutte du style. Il y a beaucoup de bandits, de contrebandiers ou de Bohémiens dans les livres de M. Mérimée ; il ne se prive pas même d'un petit assassin de temps en temps ; il

est vrai qu'il lui donne un beau couteau et qu'il ne lui fait tuer que sa maîtresse : ce n'est pas la peine d'en parler ! On est parfois tenté de se demander comment il peut se faire qu'un homme aussi parfaitement civilisé que M. Mérimée — il l'est trop ! — aille ainsi de préférence choisir ses héros parmi les outlaws de l'ordre social ! Ce n'est pas naïveté, c'est raffinement.

M. Mérimée s'est donc voué aux bandits. Aleko et Navarro ne seraient pas bons à rencontrer sur le coup de minuit. M. Mérimée, offrant un « pur regalia » de la Havane à don José, me fait un peu l'effet de donner la bourse pour qu'on ne prenne pas la vie. Mais le suprême mérite de ses bandits est d'être réels, ou, pour parler mieux, d'être vrais, ce qui est l'indispensable condition de toute création artistique. Il les a vus, il a mangé, bu et dormi avec eux. Carmen, devant lui, s'est fait une ceinture de sa jarretière et a dansé en son honneur le boléro et la cachucha ! Il n'a pas étudié ses héros à l'Opéra-Comique ou sur le boulevard du Crime ; il ne fait pas soupirer des fadeurs à ses robustes muchachos, dont la balle des soldats efileure la tempe à chaque moment. Sa donnée est le plus souvent excentrique, mais cette donnée, une fois admise, l'auteur ne s'écarte plus de la ligne droite de la vraisemblance. Il sent avec son tact exquis que c'est surtout dans l'extraordinaire qu'il faut se défendre de la fantaisie ; il enferme ses personnages les plus bizarres dans le cadre des événements les plus positifs. — On les voit, on les entend... Ils sont doués de la vérité historique qu'on peut légitimement demander à des héros de roman.

Les trois principales nouvelles du volume sont Carmen. Arsène Guillot et VAbbé Aubain.

Carmen a été pour l'auteur l'occasion, ou plutôt le prétexte heureux de nous apprendre tout ce qu'il savait des habitudes, des mœurs, du caractère ou du langage des Bohémiens d'Espagne, qu'il paraît avoir beaucoup fréquentés. José Navarro est un dragon au service du roi d'Espagne qui s'est laissé prendre le cœur par une gitana aux yeux noirs, aux souliers rouges et au jupon court. Ce soldat déserte, passe aux Bohémiens; il épouse Carmen devant Dieu; on s'aime un peu, on se bat beaucoup, et l'histoire finit par des

coups de couteau et le garrotte. — Carmen, l'héroïne du récit, à la fois sauvage et corrompue, passionnée sans tendresse, irrésistible et impitoyable, fille de la nature, qui ne sait ni attendre quand elle désire, ni résister quand on lui plaît, Carmen, qui craint, qui vole, qui aime et qui hait tout à la fois ; Carmen, une fine créature qui a de belles dents et pas de cœur, et qui tourne la tête d'un homme en lui jetant au nez une feuille de cassis [sic) ; Carmen est peinte de main de maître ; on ne l'aime pas, on aime rarement les héroïnes de M. Mérimée, — et cependant, les hommes sont si bons ! on est encore fâché de la voir ainsi massacrée à coups de couteau par ce pauvre José, qui a tort, puisqu'on ne l'aime plus. On ferme le livre, et on voit encore ce grand œil noir mourant, à demi éteint, à la fois fixe et vague.

Nous reprocherons à cette Nouvelle, comme œuvre d'art, un certain appareil de science trop visible. Chez les maîtres, l'art doit cacher la science. Mêlée au récit, elle l'embarrasse ; intercalée en chapitre supplémentaire, elle ennuie. La science a du bon... dans les notes : on lit les notes ou on ne les lit pas, à volonté... Et puis encore, pourquoi paœler grec quand il veut lancer aux femmes quelque épigramme frisant l'impertinence?

« Excusez-moi, monsieur, je ne sais pas le grec ! »

C'est surtout quand on attaque les gens qu'il faut parler leur langue.

Je vous le dis en bon français.

Arsène Guillot a un suprême mérite de difficulté vaincue. Le sujet est pérUleux, les situations délicates, les développements impossibles. L'auteur a trouvé le secret de faire tout entendre sans rien dire. Arsène Guillot est une pauvre fille qui n'eut pour tout bien que son cœur et sa beauté ; Max de Salligny est un jeune homme qui n'a rien à faire ; M™^ de Piennes est une femme du monde, vertueuse. VoUà nos trois personnages. — M™^ de Piennes veut sauver Max d'une foule de périls... Le mouvement part d'un bon naturel... Arsène Guillot meurt : M^^ de Piennes et M. de Salligny sont allés probablement prier sur son tombeau ; on lit cette ligne au crayon, sur la pierre blanche :

« Pauvre Arsène ! elle prie pour nous ! »

Ils ont donc bien besoin que l'on prie pour eux ! L'épigraphe, — grecque toujours ! — complète la révélation.

« Tu marches dans ta force, mais Paris et Phébus-Apollon te perdront devant la porte Scée. »

« Tu marches dans ta force », c'est M™^ de Piennes ; Paris, c'est Max de Salligny ; Phébus-ApoUon, c'est le diable ; la porte Scée, c'est l'occasion, l'herbe tendre, tout ce que vous voudrez ! M. Mérimée en dit cent fois moins et se fait comprendre cent fois mieux. Ce que c'est que de parler grec ! 0 Pauvre Arsène ! elle prie pour nous ! »

Moi qui aime à pouvoir tout dire, j'ai eu mes préférences pour VAbbé Aubain. L'abbé Aubain est un tableau en quatre coups de crayon, un livre en quatre lettres..., quelque chose d'infiniment petit et de parfait en son genre.

]Vlme de P... (c'est une belle-sœur de M™^ de Piennes?) est à peu près ruinée... 11 ne lui reste que trente mille livres de rente !... Elle vient faire des économies dans son château de Noirmoutiers. Solitude absolue... Elle n'a que son mari et son curé : personne ! Son mari boude, son curé a de grands yeux noirs fort doux... M™^ de P... a trente ans : elle veut apprendre le latin. Et voilà le premier chapitre.

L'abbé Aubain a de l'instruction : « il sait parler des choses avec les plus honnêtes gens » ; il a une mine pâle et mélancolique. Ces mines-là ont toujours des histoires à vous raconter. Le curé les raconte, après son bréviaire, c'est M. Mérimée qui le dit : — il y a un bouquet de fleurs fanées sur sa cheminée... Ce bouquet aussi a une histoire, — les bouquets ont toujours une histoire, — c'est la même pour tous.

Le curé devient l'âme de la maison : on brûle le bouquet dans la cheminée de M.^^ de P... M^^^ de P... écrit à son ami, il ne m'a rien dit..., mais nous ne nous trompons guère, et ses grands yeux noirs... Voilà un galant homme, me suis-je dit, dont mon étourderie ferait le malheur, c'est horrible. Il faut absolument que cela finisse ! — Bref, M™^ de P..., qui est bien en cour, quoique exilée, fait donner une cure de canton à l'abbé Aubain; l'abbé quitte Noirmoutiers... J'ai

sauvé deux âmes, se dit M^'^ de P..., qui est bien meilleure qu'on ne l'eût peut-être cru tout d'abord.

Cependant, l'abbé écrit à un de ses confrères :

« La Providence a conduit à Noirmoutiers une grande dame de Paris... C'est une aimable et bonne personne, malheureusement un peu gâtée par des lectures frivoles et par la compagnie des freluquets de la capitale... Elle m'a fait l'honneur de me prendre en affection. S'il faut tout vous dire, la bonne dame, à force de lire de ces méchants livres qu'on fabrique aujourd'hui, s'était mis en tête des idées bien étranges... « L'abbé, je veux apprendre le latin; l'abbé, je « veux apprendre la botanique !... » Elle a voulu apprendre la théologie!... J'ai compris qu'il y avait danger dans la compagnie des belles dames tant amoureuses de science. Tout à coup, elle me dit : « L'abbé, il faut que vous soyez « curé de Sainte-Marie... Il le faut ! » Et me voilà à Sainte- Marie... enchanté de me voir loin des griffes d'une lionne de la capitale. »

Et l'abbé, qui est très savant, comme M. Prosper Mérimée, cite un beau vers grec, de l'Eschyle, sur ma foi ! « O Jupiter ! les femmes !... Quelle race tu nous as donnée ! »

« Adieu, mon cher maître, continue l'abbé, j'espère philosopher avec vous dans quelques mois, chacun dans un bon fauteuil, devant une poularde grasse et une bouteille de bordeaux, more philosophorum. »

Ainsi se termine la lettre et la Nouvelle. Fiez-vous maintenant aux mines pâles et aux grands yeux mélancoliques !

Il y a dans cette rapide composition beaucoup d'ingénieux détails, des choses finement vues et malicieusement dites. C'est quelque chose fait avec rien. Ce mari qui s'ennuie ; cette femme qui a peur. . . d'avoir peur ; ce curé vertueux, simple et malin dans sa simplicité même, à qui je ne reproche que de garder des bouquets fanés... pauvre cher homme !... et qui, à force de bon sens et de candeur, évite les pièges du démon, tendus par une femme, et attrape une cure. Tout ceci fait un tableau de genre un peu bourgeois,

Carmen i "

mais fin de ton, qui n'éblouit pas, mais qui plaît ; quand on l'a vu, on le regarde.

Louis Énault.

Extrait d'un article sur les Faux Démétrius. Épisode de l'Histoire de Russie, par M. Mérimée.

Causeries du lundi, t. VII, lundi 7 février 1853.

... On ne peut quitter M. Mérimée historien sans dire au moins un mot de lui comme romancier et auteur de Nouvelles. Dans un temps comme le nôtre, où il y a tant de talents épars, et si peu d'oeuvres achevées, M. Mérimée est arrivé plus d'une fois à la perfection. La Prise d''une redoute, le Vase étrusque, Colomba sont des chefs-d'œuvre, chacun dans son genre. Dans le Vase étrusque, l'auteur s'est plu à retrouver des passions fortes et à les dessiner en quelques traits jusque sous notre civilisation élégante ; plus habituellement, il s'est attaché à les découvrir ou à les créer hors du cadre des salons, et, se détournant des caractères effacés qu'on y rencontre, il s'est mis en quête des natures primitives appartenant à un état de société antérieur, et qui sont comme égarées dans le nôtre. Un peu de férocité et de crime ne l'a point dégoûté, et il y a vu un relief de plus. Le procédé qu'il aime n'est nulle part peut-être plus apparent que dans la jolie nouvelle de Carmen, cette Bohémienne espagnole qui met à mal don José, l'honnête Basque, qui en fait un bandit de brave soldat qu'il était, et qui le fait finir par la potence. Cette Carmen n'est autre chose qu'une Manon Lescaut d'un plus haut goût, qui débauche son chevalier Des Grieux, également séduit et faible, bien que d'une tout autre trempe. 11 est curieux de lire les deux petits romans en regard l'un de l'autre, quand on s'est une fois bien rendu compte, sous la différence des mœurs et des costumes, de l'identité des sujets. L'histoire de l'abbé Prévost commence déjà elle-même à ne plus être de notre temps ni de notre civilisation ; on passe encore sur le manque de cœur de Manon, mais il est difficile de pardonner l'avilissement du chevalier, et il faut le parfait naturel de l'auteur pour nous

amener à l'émotion à travers les scènes dégradantes où il nous conduit. M. Mérimée a pris son parti plus franchement, ou du moins de propos plus délibéré : il donne d'abord ses deux personnages pour deux coquins ; il ne s'agit guère ensuite que du degré ; il s'agit surtout de voir comment l'amour naît, se comporte et se brise, ou persiste malgré tout, dans ces natures fortes et dures, dans ces âmes sauvages. Je n'essayerai point de détacher les mots de passion et de réalité admirablement jetés, et qu'il faut voir en place et encadrés comme ils sont. Le pauvre don José, ensorcelé par ce démon de Carmen, passe par des vicissitudes analogues à celles du chevalier Des Grieux ; seulement les méfaits de celui-ci ne sont que peccadilles auprès des atrocités auxquelles l'autre est induit en devenant bandit bohémien. La conclusion diffère en ce que, chez l'abbé Prévost, Manon finit par être touchée du dévouement de son chevalier et par s'élever à sa hauteur, tandis que Carmen, à partir d'un certain moment, sent se briser son féroce amour et n'aime plus. D'ailleurs il y a du rapport jusqu'à la fin, et don José, après avoir tué sa maîtresse, l'ensevelit dans la gorge de la montagne presque aussi pieusement que Des Grieux ensevelit la sienne dans le sable du désert. Une conséquence assez naturelle du surcroît de couleur et d'énergie qu'a employé M. Mérimée dans l'étude si creusée de son brigand et de sa Bohémienne, c'est que l'auteur, en homme d'esprit qui sait son monde, a jugé convenable d'encadrer son roman dans une sorte de plaisanterie et d'ironie : il voyageait comme antiquaire, il ne voulait que résoudre un problème d'archéologie et de géographie sur la bataille de Munda livrée par César aux fils de Pompée, lorsqu'il fit la connaissance du bandit qui lui racontera ensuite son histoire : et le roman finit par un petit chapitre où l'antiquaire reparaît encore et où le philologue se joue au sujet de la langue des Bohémiens. Cela revient à dire en présence des salons, et avec ce sourire que vous savez : « Bien entendu ! ne soyez dupes de mon brigand et de ma Bohémienne qu'autant que vous le voudrez. » Après s'être si fort avancé en fait de couleur locale primitive, l'auteur, à son tour, ne veut pas qu'on le croie

plus dupe qu'il ne faut. Chez l'honnête Prévost, au contraire, tout est naïf, et si coulant, si peu dépaysé, qu'on se demande encore aujourd'hui, à voir l'air de bonhomie du narrateur et son absence de sourire, si l'aventure n'est pas toute réelle et une pure copie de la vérité. M. Mérimée est un artiste consommé : l'abbé Prévost ne l'est pas du tout, même lorsqu'il est un peintre si parfait de la nature.

(Suit une comparaison entre les Nouvelles de Musset et celles de Mérimée, et entre leurs « deux talents si distingués ». Il n'y est plus question de Carmen, ni d'aucune nouvelle en particulier.)

Sainte-Beuve.

Extrait de Mes poisons : cahiers intimes de Sainte-Beuve, éd. par M. Giraud, Pion, 1926, p. 98.

Je viens de lire Carmen ' de Mérimée ; c'est bien, mais sec, dur, sans développement ; c'est une Manon Lescaut plus poivrée et à l'espagnole. Quand Mérimée atteint son effet, c'est par un coup si brusque, si court, que cela a toujours l'air d'une attrape. C'est comme cette garde navarraise et ce fameux coup de couteau par lequel son bandit tue le borgne. On reçoit cela... Vlan! On n'a pas le temps de voir si c'est beau. Le style de Mérimée a un truc qui n'est qu'à lui ; mais ce n'est pas du grand art ni du vrai naturel. Le vrai naturel est autrement large et libre que cela.

Prosper Mérimée. Extrait d'un article sur les Écrivains modernes de la France, par Gustave Planche.

Revue des Deux Mondes, 15 septembre 1854.

... Arsène GuiUot et Carmen ont soulevé de nombreuses objections. Des esprits que je veux croire sincères se sont alarmés de voir l'auteur de Mateo Falcone s'aventurer sur un terrain où les jeunes filles ne pouvaient pas le suivre. Je comprends leurs alarmes sans les partager. Bien des livres.

1. Le morceau est sans date, mais ce début fait supposer que nous sommes en 1845.

dont le mérite ne saurait être contesté, ne peuvent être mis sans danger entre les mains des jeunes filles. C'est là une question qui n'a rien de littéraire et que nous n'avons pas à traiter. Je ne crois pas que l'art doive s'interdire la peinture du vice et de la corruption par cela seul que cette peinture est dangereuse pour les cœurs inexpérimentés : à ce compte, le champ de l'art se rétrécit singulièrement. Arsène Guillot, malgré la fange où elle a marché, nous intéresse et nous émeut, parce qu'elle a aimé d'un amour vrai, d'un amour profond, et qu'elle s'est purifiée par la souffrance. Bien des gens que je n'accuserai pas d'hypocrisie s'étonnent de voir au chevet d'Arsène Guillot une femme du monde demeurée pure et invulnérable au milieu de toutes les tentations : j'ai beau sonder leur pensée, je ne peux l'accepter comme la preuve d'une piété vraie. La charité vient au secours des âmes souffrantes sans distinction et n'abandonne pas celles qui souffrent par leur faute. Voilà ce qu'une femme du monde vraiment pieuse et pure n'oubliera jamais. Je suis donc loin de condamner la donnée d'Arsène Guillot et je conçois très bien qu'elle ait tenté le talent de M. Mérimée. C'est un sujet périlleux sans doute, mais que le goût n'a pas le droit de proscrire. A quel propos jeter les hauts cris? L'auteur a-t-il essayé l'apologie du vice? A-t-il voulu réhabiliter la corruption? En aucune manière. Il a voulu montrer l'action salutaire de la souffrance sur l'âme la plus dépravée, l'action bienfaisante de la charité sur les douleurs les plus cuisantes, et la sérénité d'un cœur pieux et pur en face de l'objection. A-t-il réussi dans cette difficile entreprise? C'est la seule question que nous ayons à résoudre. Or je ne crois pas possible de contester l'intérêt que l'auteur a su jeter sur les derniers momens d'Arsène Guillot. A quoi bon le chicanef" sur le choix du sujet, puisqu'il a su l'ennoblir et le poétiser? Il me semble d'ailleurs que les juges les plus scrupuleux auraient assez mauvaise grâce à prononcer l'anathème contre ce récit, car la mort d'Arsène Guillot n'excitera certainement aucune femme à suivre ses traces : c'est un sujet de compassion, et non d'émulation. Cette Madeleine repentante qui accepte avec tant de reconnais-

sance les consolations apportées à son chevet par un cœur sans souillure ne corrompra personne. Il y a trop d'angoisses, trop de vraie douleur dans ses derniers momens pour que son exemple puisse être contagieux. Il est donc permis d'absoudre l'auteur au nom de la morale aussi bien qu'au nom du goût.

Le sujet de Carmen est assurément plus scabreux que celui à.'' Arsène Guillot, car il s'agit ici de nous montrer, non pas le vice ramené à Dieu par l'épuisement et la souffrance, mais le vice en action, le vice plein de jeunesse et d'énergie. Au premier abord, sans croire mériter le reproche de pruderie, on peut s'effrayer d'une telle donnée ; mais le distique de Palladas, placé en épigraphe, a de quoi rassurer les consciences les plus timorées : nous entrevoyons la mort comme expiation. Je regrette que l'auteur, au lieu d'entamer la narration dès la première page, ait cru devoir nous entretenir de ses investigations archéologiques : le champ de bataille de Munda n'a rien à démêler avec l'histoire de Carmen. Quant à l'épigraphe, je ne lui adresserai pas le même reproche, car elle se rattache directement au sujet ; seulement elle a le tort très grave d'être écrite dans une langue que les femmes n'entendent pas. Il est vrai que la traduction littérale du distique de Palladas eût été de nature à les effaroucher quelque peu; mais à quoi sert une épigraphe qui ne s'adresse pas à toutes les classes de lecteurs? Franchement, pour raconter les aventures d'une Bohémienne, il n'était pas nécessaire de fouiller dans V Anthologie : c'est un portique trop grave pour un édifice si peu sévère. Ces réserves faites, je m'empresse de reconnaître que le récit est très bien et très rapidement conduit. Dès qu'il n'est plus question du champ de bataille de Munda, dès que Carmen a entraîné sur ses pas le voyageur imprudent et curieux, l'attention ne languit pas un seul instant. C'est une fdle sans foi ni loi, qui ne recule devant aucun crime ; si elle ne trempe pas ses mains dans le sang, elle conduit la victime désignée au-devant de la balle ou du poignard. Il n'y a donc en elle rien qui excite une bien vive sympathie ; mais cette nature sauvage et indomptée tient l'attention éveillée, et

nos yeux ne la quittent pas un seul instant. Et puis, quand elle a vingt fois mérité la corde, elle meurt avec tant de noblesse et de résignation que nous devinons dans la Bohémienne cruelle et perfide un cœur généreux, capable des plus grandes actions, des plus héroïques dévouements, mais entraîné dans l'abîme de l'abjection par la misère et la contagion de l'exemple. Débarrassée de ses prolégomènes archéologiques, cette Nouvelle pourrait donc prendre rang à côté des meilleurs récits de l'auteur. Telle qu'elle est, malgré le horsd'œuvre que j'ai signalé, elle mérite une sérieuse attention, car c'est une étude faite d'après nature par un observateur habile, doué d'une mémoire fidèle, et dont l'imagination a grandi les souvenirs sans les dénaturer. Sans avoir sous la main un moyen de contrôle, j'oserais parier que tous les incidens de cette curieuse narration peuvent être justifiés dans le sens historique du mot. Nous y voyons la femme sous un aspect affligeant, mais sous un aspect vrai, et Carmen, en mourant, purifie l'air que nous avons respiré.

Gustave Planche.

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