‹ [Œuvres complètes] (volume 5)Chapitre 54 sur 71 · Étui de fusil circassien · texte numérisé non relu

Étui de fusil circassien

Dernières Nouvelles. 8

cette riche et trompeuse végétation cache d'ordinaire des gouffres de boue où cheval et cavalier disparaîtraient à jamais... Les difficultés de la route avaient interrompu notre conversation. Je mettais tous mes soins à suivre le comte, et j'admirais l'imperturbable sagacité avec laquelle il se guidait sans boussole, et retrouvait toujours la direction idéale qu'il fallait suivre pour arriver au kapas. Il était évident qu'il avait longtemps chassé dans ces forêts sauvages.

Nous aperçûmes enfin le tumulus au centre d'une large clairière. Il était fort élevé, entouré d'un fossé encore bien reconnaissable malgré les broussailles et les éboulements. Il paraît qu'on l'avait déjà fouillé. Au sommet, je remarquai les restes d'une construction en pierres, dont quelques-unes étaient calcinées. Une quantité notable de cendres mêlées de charbon et çàet là des tessons de poteries grossières attestaient qu'on avait entretenu du feu au sommet du tumulus pendant un temps considérable. Si on ajoute foi aux traditions vulgaires, des sacrifices humains auraient été célébrés autrefois sur les kapas; mais il n'y a guère de religion éteinte à laquelle on n'ait imputé ces rites abominables, et je doute qu'on pût justifier pareille opinion à l'égard des anciens Lithuaniens par des témoignages historiques.

Nous descendions le tumulus, le comte et moi. pour retrouver nos chevaux que nous avions laissés de l'autre côté du fossé, lorsque nous vîmes s'avan-

cer vers nous une vieille femme s'appuyant sur un bâton et tenant une corbeille à la main. — Mes bons seigneurs, nous dit-elle en nous joignant, veuillez me faire la charité pour l'amour du bon Dieu. Donnez-moi de quoi acheter un verre d'eau-de-vie pour réchauffer mon pauvre corps.

Le comte lui jeta une pièce d'argent et lui demanda ce qu'elle faisait dans le bois, si loin de tout endroit habité. Pour toute réponse, elle lui montra son panier, qui était rempli de champignons. Bien que mes connaissances en botanique soient fort bornées, il me sembla que plusieurs de ces champignons appartenaient à des espèces vénéneuses. — Bonne femme, lui dis-je, vous ne comptez pas, j'espère, manger cela?

— iVIon bon seigneur, répondit la vieille avec un sourire triste, les pauvres gens mangent tout ce que le bon Dieu leur donne.

— Vous ne connaissez pas nos estomacs lithuaniens, reprit le comte; ils sont doublés de fer-blanc. Nos paysans mangent tous les champignons qu'ils trouvent, et ne s'en portent que mieux.

— Empêchez-la du moins de goûter de Vagaricus necator que je vois dans son panier, m'écriai-je.

Et j'étendis la main pour prendre un champignon des plus vénéneux; mais la vieille retira vivement le panier. — Prends garde, dit-elle d'un ton d'effroi; ils sont gardés... Pirkuns! Pirkuns!

Pirkuns, pour le dire en passant, est le nom sa-

mogitien de la divinité que les Russes appellent /*e- 7'oune; c'est le Jupiter tonans des Slaves. Si je fus surpris d'entendre la vieille invoquer un dieu du paganisme, je le fus bien davantage de voir les champignons se soulever. La tête noire d'un serpent en sortit et s'éleva d'un pied au moins hors du panier. Je fis un saut en arrière, et le comte cracha par-dessus son épaule selon l'habitude superstitieuse des Slaves, qui croient détourner ainsi les maléfices, à l'exemple des anciens Romains. La vieille ppsa le panier à terre, s'accroupit à côté , puis , la main étendue vers le serpent, elle prononça quelques mots inintelligibles qui avaient l'air d'une incantation. Le serpent demeura immobile pendant une minute, puis, s'enroulant autour du bras décharné de la vieille, disparut dans la manche de sa capote en peau de mouton, qui, avec une mauvaise chemise, composait, je crois, tout le costume de cette Circé lithuanienne. La vieille nous regardait avec un petit rire de triomphe, comme un escamoteur qui vient d'exécuter un tour difficile. Il y avait dans sa physionomie ce mélange de finesse et de stupidité qui n'est pas rare chez les prétendus sorciers, pour la plupart à la fois dupes et fripons.

— Voici, me dit le comte en allemand, un échantillon de couleur locale; une sorcière qui charme un serpent, au pied d'un kapas, en présence d'un savant professeur et d'un ignorant gentilhomme lithuanien. Cela ferait un joli sujet de tableau de genre pour votre compatriote Knauss... Avez-vous envie de vous

faire tirer votre bonne aventure? Vous avez ici une belle occasion.

Je lui répondis que je me garderais bien d'encourager de semblables pratiques. — J'aime mieux, ajoutai-je, lui demander si elle ne sait pas quelque détail sur la curieuse tradition dont vous m'avez parlé. — Bonne femme, dis-je à la vieille, n'as-tu pas entendu parler d'un canton de cette forêt où les bêtes vivent en communauté, ignorant l'empire de l'homme?

La vieille fit un signe de tête alïîrmatif , et avec son petit rire moitié niais, moitié malin : — J'en viens, dit-elle. Les bêtes ont perdu leur roi. Noble, le lion, est mort; les bêtes vont élire un autre roi. Vas-y, tu seras roi peut-être.

— Que dis-tu là, la mère? s'écria le comte, éclatant de rire. Sais-tu bien à qui tu parles? Tu ne sais donc pas que monsieur est. . . (comment diable dit-on un professeur en jmoude?) monsieur est un grand savant, un sage, un waîdelote^ .

La vieille le regarda avec attention. — J'ai tort, dit-elle; c'est toi qui dois aller là-bas. Tu seras leur roi, non pas lui ; tu es grand, tu es fort, tu as grifîes et dents...

— Que dites-vous des épigrammes qu'elle nous décoche? me dit le comte... Tu sais le chemin, ma petite mère? lui demanda-t-il.

Elle lui indiqua de la main une partie de la forêt.

1. MauTaise traduction du mot professeur. Les waïdelotes étaient des bardes lithuaniens.

— Oui-da? reprit le comte, et le marais, comment fais-tu pour le traverser? — Vous saurez, Monsieur le professeur, que du côté qu'elle indique est un marais infranchissable, un lac de boue liquide recouvert d'herbe verte. L'année dernière, un cerf blessé par moi s'est jeté dans ce diable de marécage. Je l'ai vu s'enfoncer lentement, lentement... Au bout de deux minutes, je ne voyais plus que son bois; bientôt tout a disparu, et deux de mes chiens avec lui.

— Mais moi je ne suis pas lourde, dit la vieille en ricanant.

— Je crois que tu traverses le marécage sans peine, sur un manche à balai.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de la vieille. — Mon bon seigneur, dit-elle en reprenant le ton traînant et nasillard des mendiants, n'aurais-tu pas une pipe de tabac à donner à une pauvre femme? Tu ferais mieux, ajouta-t-elle en baissant la voix, de chercher le passage du marais, que d'aller à Dowghielly.

— Dowghielly! s'écria le comte en rougissant. Que veux-tu dire ?

Je ne pus m'empêcher de remarquer que ce mot produisait sur lui un effet singulier. Il était évidemment embarrassé; il baissa la tète, et, afin de cacher son trouble, se donna beaucoup de peine pour ouvrir son sac à tabac, suspendu à la poignée de son couteau de chasse.

— Non, ne va pas à Dowghielly, reprit la vieille. La petite colombe blanche n'est pas ton fait. N'est-ce pas, Pirkuns? — En ce moment, la tête du serpent sortit par le collet de la vieille capote et s'allongea jusqu'à l'oreille de sa maîtresse. Le reptile, dressé sans doute à ce manège, remuait les mâchoires comme s'il parlait. — Il dit que j'ai raison, ajouta la vieille.

Le comte lui mit dans la main une poignée de tabac. — Tu me connais? lui demanda-t-il.

— Non, mon bon seigneur.

— Je suis le propriétaire de Médintiltas. Viens me voir un de ces jours. Je te donnerai du tabac et de l'eau-de-vie.

La vieille lui baisa la main, et s'éloigna à grands pas. En un instant, nous l'eûmes perdue de vue. Le comte demeurait pensif, nouant et dénouant les cordons de son sac, sans trop savoir ce qu'il faisait.

— Monsieur le professeur, me dit-il après un assez long silence, vous allez vous moquer de moi. Cette vieille drôlesse me connaît mieux qu'elle ne le prétend, et le chemin qu'elle vient de me montrer... Après tout, il n'y a rien de bien étonnant dans tout cela. Je suis connu dans le pays comme le loup blanc. La coquine m'a vu plus d'une fois sur le chemin du château de Dowghielly... 11 y a là une demoiselle à marier; elle a conclu que j'en étais amoureux... Puis quelque joli garçon lui aura graissé la patte pour qu'elle m'annonçât sinistre aventure...

Tout cela saute aux yeux; pourtant... malgré moi, ses paroles me touchent. J'en suis presque effravé... Vous riez et vous avez raison... La vérité est que j'avais projeté d'aller demander à dîner au château de Dowghielly, et maintenant j'hésite... Je suis un grand fou! Voyons, Monsieur le professeur, décidez vous-même. Irons-nous?

— Je me garderai bien d'avoir un avis, luirépondis-je en riant. En matière de mariage, je ne donne jamais de conseil.

Nous avions rejoint nos chevaux. Le comte sauta lestement en selle, et, laissant tomber les rênes, il s'écria : — Le cheval choisira pour nous. — Le cheval n'hésita pas; il entra sur-le-champ dans un petit sentier qui, après plusieurs détours, tomba dans une route ferrée, et cette route menait à Dowghielly. Une demi-heure après, nous étions au perron du château.

Au bruit que firent nos chevaux, une jolie tête blonde se montra à une fenêtre entre deux rideaux. Je reconnus la perfide traductrice de Miçkiewicz. — Soyez le bienvenu, dit-elle. Vous ne pouviez venir plus à propos, comte Szémioth. Il m'arrive à l'instant une robe de Paris. Vous ne me reconnaîtrez pas, tant je serai belle.

Les rideaux se refermèrent. En montant le perron, le comte disait entre ses dents. — Assurément, ce n'est pas pour moi qu'elle étrennait cette robe...

Il me présenta à Madame Dowghiello, la tante de

la panna Iwinska, qui me reçut fort obligeamment et me parla de mes derniers articles dans la Gazette scientifique et littéraire de Kœnigsberg.

— Monsieur le professeur, dit le comte, vient se plaindre à vous de mademoiselle Julienne, qui lui a joué un tour très méchant.

— C'est une enfant. Monsieur le professeur. Il faut lui pardonner. Souvent elle me désespère avec ses folies. A seize ans, moi, j'étais plus raisonnable qu'elle ne l'est à vingt; mais c'est une bonne fille au fond, et elle a toutes les qualités solides. Elle est très bonne musicienne, elle peint divinement les fleurs, elle parle également bien le français, l'allemand et l'italien... Elle brode. .

— Et elle fait des vers jmoudes! ajouta le comte en riant.

— Elle en est incapable! s'écria madame Dowghiello, à qui il fallut expliquer l'espièglerie de sa nièce.

Madame Dowghiello était intruite et connaissait les antiquités de son pays. Sa conversation me plut singulièrement. Elle lisait beaucoup nos revues allemandes, et avait des notions très saines sur la linguistique. J'avoue que je ne m'aperçus pas du temps que mademoiselle Iwinska mit à s'habiller; mais il parut long au comte Szémioth, qui se levait, se rasseyait, regardait à la fenêtre, et tambourinait de ses doigts sur les vitres comme un homme qui perd patience.

Enfin au bout de trois quarts d'heure parut, suivie de sa gouvernante française, mademoiselle Julienne, portant avec grâce et fierté une robe dont la description exigerait des connaissances bien supérieures aux miennes.

— Ne suis-je pas belle? demanda-t-elle au comte en tournant lentement sur elle-même pour qu'il put la voir de tous les côtés. Elle ne regardait ni le comte ni moi, elle regardait sa robe.

— Comment, loulka, dit madame Dowghiello, tu ne dis pas bonjour à Monsieur le professeur, qui se plaint de toi?

— Ah! Monsieur le professeur! s'écria-t-elleavec une petite moue charmante, qu'ai-je donc fait ? Est-ce que vous allez me mettre en pénitence?

— Nous nous y mettrions nous-mêmes, Mademoiselle, lui répondis-je, si nous nous privions de votre présence. Je suis loin de me plaindre; je me félicite au contraire d'avoir appris, grâce à vous, que la muse lithuanienne renaît plus brillante que jamais.

Elle baissa la tête, et mettant ses mains devant son visage, en prenant soin de ne pas déranger ses cheveux. — Pardonnez-moi, je ne le ferai plus! ditelle du ton d'un enfant qui vient de voler des confitures.

— Je ne vous pardonnerai, chère Pani, lui dis-je, que lorsque vous aurez rempli certaine promesse que vous avez bien voulu me faire à Wilno, chez la princesse Katazyna Paç.

— Quelle promesse? dit-elle, relevant la tête et en riant.

— Vous l'avez déjà oubliée? Vous m'avez promis que, si nous nous rencontrions en Samogitie, vous me feriez voir une certaine danse du pays dont vous disiez merveille.

— Oh! la roussalka! J'y suis ravissante et voilà justement l'homme qu'il me faut.

Elle courut à une table où il y avait des cahiers de musique, en feuilleta un précipitamment, le mit sur le pupitre d'un piano, et s'adressant à sa gouvernante : — Tenez, chère amie, allegro presto. — Et elle joua elle-même, sans s'asseoir, la ritournelle pour indiquer le mouvement. — Avancez ici, comte Michel, vous êtes trop Lithuanien pour ne pas bien danser la roussalka...; mais dansez comme un paysan, entendez-vous?

Madame Dowghiello essaya d'une remontrance, mais en vain. Le comte et moi nous insistâmes. Il avait ses raisons, car son rôle dans ce pas était des plus agréables, comme l'on verra bientôt. La gouvernante, après quelques essais, dit qu'elle croyait pouvoir jouer cette espèce de valse, quelque étrange qu'elle fut, et mademoiselle Iwinska, ayant rangé quelques chaises et une table qui auraient pu la gêner, prit son cavalier par le collet de l'habit et l'amena au milieu du salon. — Vous saurez. Monsieur le professeur, que je suis une roussalka, pour vous servir. — Elle fit une grande révérence. — Une

roussalka est une nymphe des eaux. Il y en a une dans toutes ces mares pleines d'eau noire qui embellissent nos forêts. Ne vous en approchez pas! La roussalka sort, encore plus jolie que moi, si c'est possible; elle vous emporte au fond, où selon toute apparence elle vous croque...

— Une vraie sirène! m'écriai-je.

— Lui, continua mademoiselle Iwinska en montrant le comte Szémioth, est un jeune pêcheur, fort niais, qui s'expose à mes griffes, et moi, pour faire durer le plaisir, je vais le fasciner en dansant un peu autour de lui... Ah! mais pour bien faire il me faudrait une sarafane^. Quel dommage!... Vous voudrez bien excuser cette robe, qui n'a pas de caractère, pas de couleur locale... Oh! et j'ai des souliers, impossible de danser la roussalka avec des souliers!... et à talons encore!

Elle souleva sa robe, et, secouant avec beaucoup de grâce un joli petit pied, au risque de montrer un peu sa jambe, elle envoya son soulier au bout du salon. L'autre suivit le premier, et elle resta sur le parquet avec ses bas de soie. — Tout est prêt, ditelle à la gouvernante. — Et la danse commença.

La roussalka tourne et retourne autour de son cavalier. Il étend les bras pour la saisir, elle passe par-dessous lui et lui échappe. Cela est très gracieux, et la musique a du mouvement et de l'originalité. La figure se termine lorsque le cavalier,

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