INTRODUCTION IX
répondis que j'avais l'honneur d'être le bouffon de Sa Majesté, et que je ne pouvais aller travailler en ville sans sa permission; et je courus tout de suite lui conter la chose. Je m'attendais qu'il en résulterait au moins une guerre avec la Russie, et je fus un peu mortifié que non seulement on m'autorisât, mais encore qu'on me priât d'aller le soir chez la grande-duchesse, à qui on avait donné le policeman comme factotum. Cependant, pour me soulager, j'écrivis à la grande-duchesse une lettre d'assez bonne encre, et je lui annonçai ma visite. J'allais porter ma lettre à son hôtel ; il faisait beaucoup de vent et, dans une ruelle écartée, je rencontre une femme qui menaçait d'être emportée en mer par ses jupons, où le vent était entré, et qui était dans le plus grand embarras, aveuglée et étourdie par le bruit de la crinoline et tout ce qui s'ensuit. Je courus à son secours, j'eus beaucoup de peine à l'aider efficacement, et, alors seulement, je reconnus la grande-duchesse. Le coup de vent lui a épargné quelques petites épigrammes. Elle a été, d'ailleurs, très bonne princesse avec moi, m'a donné de très bon thé et des cigarettes, car elle fume comme presque toutes les dames russes. »
Il semble que Mérimée ait tiré quelque vanité de cette aventure et qu'il ait été flatté de voir qu'une Altesse Impériale envoyât chercher une nouvelle de lui pour la lire. Quelques jours auparavant, en effet, dans une lettre du 27 octobre 1866, il avait déjà raconté brièvement la même aventure à l'Autre Inconnue :
« Je vous ai écrit de Biarritz que j'y avais vu la grandeduchesse et le duc de Leuchtenberg. Tous les deux ont fait ma conquête. La grande-duchesse m'a fait lire une petite drôlerie de ma façon, ma foi assez gaillarde, et l'a bien prise. 11 m'a semblé que c'était Madame votre sœur qui m'avait trahi auprès de Son Altesse Impériale. »
Mérimée fit sans doute une lecture de la nouvelle à