‹ [Œuvres complètes]Chapitre 110 sur 135 · I.A PERICHOLE sarrêtanl. VoUS VOUS êteS fait mal · texte numérisé non relu

I.A PERICHOLE sarrêtanl. VoUS VOUS êteS fait mal

LE VICE-ROI. Vous pai'Hez de calomnies?

LA PERicHOLK. Je Ile me souviens plus de ce que j'ai dit.

LE VICE-ROI. Dis seulement que cela n'est pas vrai, et j'oublie tout.

LA HEiticHOLK. Crovcz-en ce qu'il vous plaira. Je baise les mains de Votre Altesse.

LE VICE-ROI. Non, ne t'en va pas encore... Perichole... J'étais en colère... j'ai été trop vif... mais* maintenant expliquons -nous tranquillement. — Ainsi, tout ce qu'on m'a dit de toi était faux?*

LA FERiCHOLE. Laisscz-moi m'en aller. Je tiens peu à votre opinion.

LE VICE-ROI. Voyons donc, Camila. Eh bien! je crois que j'ai eu tort. Es-tu satisfaite? LA PERICHOLE. Noii, Hon, VOUS avcz raison. LE VICE-ROI. Entêtée! méchante!... Je te déteste; mais va, tu es charmante toujours... Je t'aime tiop... Je sais bien que tout ce que l'on m'a dit est faux... Mais dis-moi que cela est faux... rien que...

LA PERICHOLE. Nou ! VOUS m'avcz trop offensée pour que je tienne beaucoup à votre estime.

LE VICE-ROI. Allons, Camila ! Eh bien ! n'en parlons plus... Je te demande pardon... J'ai eu tort... C'est que j'étais si souffrant que je ne savais ce que je disais. Tout est fini... Donne-moi la main... Mais dis-moi...

mademoiselle: valentine tessier dans le role de la périchole

(Théàtn du Vieux Colombier, 1922,

LK CAIIHOSSE DU SAINT-SACKEMENT 385

LA i>KHicHOLE. Qiic je VOUS dise i'. . . LE VICE-ROI. Que tu n'es plus fâchée, et que tu me pardonnes mon emportement.

LA PF.ItlCHOLE lui donnant la main. Oui, je VOUS pardounc;

car je crois que vous m'aimez véritablement.

LE vicE-uoi. Au moins, par générosité... Je suis bien sûr de toi... Je ne suis plus jaloux... Mais est-ce que cela te coûterait beaucoup de dire qu'on t'a calomniée?

LA PERicHOLE. Quoi ! toujours vous en venez là?*

LK VICE-ROI. Allons! voilà qui est dit... n'en parlons plus... Je te crois sans que tu te défendes... Pourtant... Vois comme je suis faible!

LA PERICHOLE. En véi'ité. Monseigneur, faut-il vous montrer à quel point la jalousie vous a troublé la raison ? Voyons : cherchons à nous rappeler vos reproches. Ah ! la robe de satin cramoisi ?. . . Bon Dieu, quelle idée !

LE VICE-ROI. Oui, cela était ridicule; mais...

LA PERICHOLE. Il cst parfaitement vrai que je possède une robe de satin cramoisi, et il est non moins vrai que je l'ai achetée d'une fille de couleur, ma voisine, qui est entretenue par le capitaine Aguirre. Avait-elle reçu cette robe de son amant ou d'un autre, c'est ce que j'ignore... C'est ma femme de chambre qui a fait le marché, et vous pouvez l'interroger là-dessus.

LE vicK-BOi. Je m'en garderai bien, mon enfant!...

Clara Gazut iS

386 PROSPEU MÉIUMÉK

Je te crois. (A p«ri.) Ah! coquin de Maitlnez, tu me paieras l'imposture.

LA PERicHOLE. Quaut à l'autrc histoire du capitaine Aguirre, je n'ai rien avons dire, sinon que les accidens de cette espèce sont communs à Lima, et que je ne puis les empêcher. D'ailleurs, je crois me souvenir que ce jour-là même vous êtes resté fort tard à souper chez moi.

LE VICE-ROI. Perichole, ma mignonne, je ne veux plus entendre un mot là-dessus. Cela me rend trop honteux... Dieu merci, je ne suis plus jaloux... Tu disais donc que ce cholo...

LA PKRicHOLi:. Vos cspious VOUS ont aussi bien instruit relativement au cholo Ramon. Il est vrai qu'aux dernières courses je fus transportée d'admiration en voyant son adresse et son courage, car aussitôt qu'il eut enfoncé son épée dans l'épaule du taureau, sûr de son coup, sans daigner regarder si l'animal conservait encore quelque reste de vie, il fit une pirouette, et, tournant le dos au taureau*, il me fit un salut fort gracieux pour un homme de sa profession. Je compris ce que cela voulait dire, et je cherchai ma bourse pour la lui jeter; mais je l'avais oubliée, je pris donc le premier objet de prix qui me tomba sous la main. Mais jamais je ne me serais avisée de croire que dans une semblable action on put voir de l'amour. Un cholo! un matador! un homme qui boit de l'eau-de-vie et qui mange des ognons* crus! Ah! Monseigneur!

LE C.VIUIOSSK un SAIMT-SACUEMENT 387

LEvicE-Koi. Oui, oui, j'avais tort, ma toute belle... Cependant, si j'avais été ce taureau, j'aurais rassemblé le reste de mes forces, et j'aurais rudement secoué monsieur Ramon.

LA PEKicHOLK. Alors j'aurais crié : « Vice le taureau! »

LE VICE-ROI. Tu es charmante! demande-moi ce que tu voudras... Car je ne crois pas du tout que tu fasses venir chez toi ce Ramon qui mange des ognons crus.

LA PERicHOLE. Pardouncz - moi, Votre Altesse n'ignore pas que je dois jouer bientôt le principal rôle dans la comédie du poète Peransurez. J'y dois chanter un air avec des paroles dans le patois de ces gens-là ; et pour bien saisir leur accent et leur prononciation, je fais venir Ramon qui a une assez belle basse-taille, et qui chanterait toute une journée, pourvu qu'on lui donnât suffisamment à boire. — Je n'ajouterai plus qu'un mot. Pour peu que Votre Altesse conserve des doutes, elle peut envoyer le capitaine à Panama, et le matador à Cuzco; mais je crains que, si la chose* a fait du bruit, leuiexil ne donne lieu aux mauvais plaisans de s'égayer à vos dépens et aux miens.

LE VICE-ROI. Ah! ma bonne Perichole, comment te faire oublier...

LA PERICHOLE. L'amour fait excuser bien des choses; mais j'engage Votre Altesse à se tenir en garde à l'avenir contre ces domestiques tjui af-

388 PKOSPEH MÉRIMÉE

fectent beaucoup de dévouement, tandis qu'ils sont tout disposés à trahir leurs maîtres.

LE VICE-ROI. Comment?

LA PEniCHOLB. Jc HB nomme personne, et le métier de dénonciateur ne sera jamais le mien. Jeune, assez jolie, comédienne, je suis exposée à recevoir bien des propositions impertinentes, et j'imagine que certain petit présomptueux que vous honorez de votre confiance, et que j'ai fait chasser de nos coulisses, vous aura régalé de toutes ces belles histoires.

LE vicE-noi. Oh ! le scélérat ! Je m'en étais toujours douté. Oh! le monstre! comment! il a osé te faire des propositions! Tu parles de Martinez, n'est-ce pas?

LA PERicHOLE. Je lie veux nuire à personne.

LE VICE-ROI. Ah! coquin! ce n'est pas avec Garci Vasquez que tu iras. C'est au fort de Callao, et le diable m'emporte si tu en sors de sitôt!

LA PERICHOLE. Je n'ai rien dit contre ce jeune homme. Qui vous prouve que j'ai voulu le désigner ?

LE VICK-ROI. Laisse-moi faire. Je sais ce que je sais... — Mais, mon enfant, tu m'avais demandé, je crois, mon carrosse... ? Diable! c'est...

LA PERICHOLE. Nc parlous plus de cela; je suis assez heureuse maintenant, puisque je n'ai pas perdu votre amitié.

LE VICE-ROI. Mais cela te ferait donc beaucoup de plaisir?... C'est que, vois-tu, ma petite...

LA PERif.HOLE. Oiiî, j'v loti.iîs hcaiicoiip. . . Mais depuis cette cruelle discussion, j'ai change d'idée.

LE vicE-noi. Tu coihptais que je te l'aurais donné... C'est que, diable... ce carrosse... non pas que j'y tienne... mais que diantre dira-t-on si...

LA l'KiiiciioLE. Laissons cela. D'ailleurs, il est l)icn tard pour aller à la cérémonie. Je n'arriverais pas à temps.

LEvicE-noi. Quanta cela, mes mules trottent vite... Je ne crains que ces maudits Auditeurs... Ce Pedro de llinoyosa... Il va travestir l'affaire à sa guise...

LA PERiCHOLE. Il VOUS détcstc parcc que le peuple vous aime... Mais je serais désolée de vous compromettre avec lui. 11 parait que c'est un monsieur qu'il faut ménager.

LE VICE-HOl après un instant de rénexion. Parbleu ! qu'il disc

ce qu'il voudra... Ne suis-je pas le maître de donner ce qui m'appartient, et à qui bon me semble?

LA PERICHOLE. Nou, de gràce. J'ai fait réflexion à l'extravagance de ma demande, et je rougis maintenant de vous en avoir importuné. — Et puis... je me suis tellement fait violence tout à l'heure pour ne pas pleurer... que j'ai plus d'envie de me jeter sur mon lit pour reposer pries nerfs que d'aller me promener.

LE VICE-HOl. Pauvre çnfant, comme elle m'aime!... Non, ma fille, il faut que tu prennes l'air; cela te fera du bien. Pineda m'ordonne de monter en voiture, quand je viens de me mettre en colère... Va,

390 PROSPEH MÉRIMÉE

mignonne, mon carrosse est à toi. Sonne, pour que l'on attelle sur-le-champ.

LA PERiCHOLE. Monscigneur, de grâce, réfléchissez; vous êtes maintenant trop bon, comme vous avez été trop injuste tout à l'heure.

LE vicE-HOi. Sonne, te dis-jc. Je veux <jue tes ennemies en meurent de jalousie.

LA PERICHOLE. Mais...

LE vicE-noi. Enfin, si tu n'acceptes pas ce présent, je croirai que tu es encore fâchée contre moi.

LA PERICHOLE. De ccttc manière, je ne puis vous refuser... Mais je suis véritablement confuse, (eiip

sonne. Balthasar entre.)

LE VICE-ROI. Qu'on attelle sur-le-champ les mules blanches à mon nouveau carrosse, et dites au cocher que les mules, le carrosse et lui appartiennent à mademoiselle. (Balthasar sort.i Pauvrc petite ! comme ton pouls est agité! Allons, m'en veux-tu encore?

LA PERICHOLE. Comment ne serais-je pas pénétrée des bontés de Votre Altesse?

LE VICE-ROI. Laisse là ton Alfesse, et appelle-moi comme tu m'appelles quelquefois.

LA PERICHOLE. Eh bien! Andres, tu m'as rendue bien malheureuse et bien heureuse aujourd'hui.

LE VICE-ROI. Embrasse-moi, mon ange. Je t'aime comme cela. Vois-tu, je ne veux pas être le vice-roi auprès de ma Perichole! — Méchante! souviens-toi de ce que tu as dit du mérite des vice-rois en amour !

LA PERICHOLE. Va, tu sais bien que tu es Andres

pour moi, et non le vice-roi du Pérou. — Vois donc les jolis souliers brodés qmB m'a faits Marino, ce cordonnier pour le neveu duquel je t'ai parlé il y a long-temps,

m: vicE-Koi. Quel joli petit pied! Je le cache tout entier dans ma main. A propos, tu disque son neveu est un gaillard qui a de l'intelligence? Je le prends îi mon service à la place de Martinez.

LA l'EiMCHOLE. Nou, jc iic veux déplacer personne. D'ailleurs, Martinez vous est utile. Il fait de bons rapports.

LE vicB-Koi. Rancuneuse*! — Va! il couchera ce soir au Callao.

BALTHASAn rentranl. La VoitUPC CSt attcléc.

LK viCE-noi. Allons, ma toute belle, amuse-toi bien et reviens tout de suite après la cérémonie. Si quelqu'un te faisait quelque affront, ne manque pas de m'en prévenir. Vive Dieu! les mauvais plaisans* ne riraient plus... Et ton collier et tes bagues que tu oubliais. Approche, que je te rattache ton collier... Va, tu es divine aujourd'hui.

LA PERiCHOLi:. J'emporte d'ici quelque chose de plus précieux que cesdiamans* : ta confiance et ton

amour. Elle sort.

LE VICK-ROI. Tu es un ange. Cette fille-là fait de moi ce qu'elle veut. Il est vrai qu'elle m'aime tant... Je ne puis rien lui refuser... Cependant... lui donner mon carrosse !... Je ne sais ce que le monde en pensera!... Une actrice en carrosse doré, tandis

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que tant de marquises et tant de comtesses sont trop heureuses d'aller en litière ! . . . J'imagine que la cérémonie doit être terminée... Elle n'arrivera que pour l'exhortation de l'évéque... Tant mieux... Ah! j'entends le bruit des roues dans ma cour. Elle n'a pas perdu de temps... Balthasai-, roulez mon fauteuil auprès de la fenêtre, et donnez-moi ma longue-vue. Je veux voir quel air a ce carrosse... Parbleu! je la verrai jusqu'à la porte de l'église... Peste! comme elle va!... Jamais mon cocher ne me mène de ce train-là... Tout le monde s'arrête pour la regarder... En voilà qui ôtent leur chapeau, comme si c'était moi qui passais... Quelle folie!... La voilà déjà près de la grande place... Bon Dieu! elle va accrocher... Ah! Jésus! heureusement que c'est l'autre carrosse qui est renversé... Et tout le monde qui s'attroupe... Que va-t-on faire? On va peut-être l'insulter... Balthasar, allez donc...

BALTHASAK. Oui, Mouseigueur *. . .

LE vicE-HOi. Vive Dieu! on se bat là-bas... Courez tous, vous autres... Allez, prenez des armes*... assommez-moi cette canaille... Perichole! Ah! heureusement... elle poursuit sa route, grâce à cet homme qui fait si bien le moulinet de son bâton... Il lui ouvre un passage.

BALTHASAn. Dois-je courir après le carrosse de madame?

LE vicE-Hoi. Non, demeure. Cela est inutile maintenant... Cependant à son retour... Dis à Sébastien

et à Dominique de monter à cheval. Qu'ils prennent des mous(juetons et qu'ils la suivent de loin .. et qu'ils ôtent ma livrée... S'il arrivait quelque malheur, je m'en prendrais à vous. — Ce peuple de Lima est si grossier! je crains qu'il ne lui fasse quelque avanie... Après tout, il semble qu'il ne soit pas arrivé d'accident; car voici l'autre carrosse relevé et qui continue sa marche... et la foule entre dans l'église. Fasse le ciel qu'elle s'en tire sans malencontre î On aura beau dire, il n'est pas défendu aux comédiennes d'aller en carrosse si elles en ont... Tant pis pour les marquises si, moins jeunes et moins jolies que les actrices, elles ne trouvent personne pour leur en donner... iii fume un cigare.) Ce baptême n'en finit pas!... II me tarde de lavoir revenir pour apprendre d'elle les détails de l'aventure... Oh ! maudite jambe !.. Je souffre davantage, je crois, (|uand je suis inquiet... Voyons : la dernière fois (|ue j'ai été malade, cela m'a duré cinq... six jours... bon ! Cette fois-ci, je l'espère, j'en serai débarrassé plus tôt. Ainsi je pourrai assister à la première représentation de la comédie où elle doit jouer un rôle... Et si je ne pouvais sortir... Ma foi ! je ferais retarder la représentation.

BALTHASAR. Monscigueur, monsieur le licencié Thomas d'Esquivel demande la faveur d'entretenir Votre Altesse.

LE vicE-Roi. Fais entrer. — Il vient sans doute me régaler d'une petite morale, afin de tirer de moi

394 PROSPER MÉRIMÉK

quelque cadcuu. Au fait, Il y a bien uti mois (jue je ne l'ai vu.

LE LICENC1I-: cnirani. Je baisc Ics uialns de Votre Altesse.

LE vicE-Koi. Ah! monsieur le licencié, vous voyez un homme bien malade!

LK LiCKNcii:. Je suis désolé de l'apprendre. C'est donc cet accès de goutte qui a empêché Votre Altesse d'assister à la cérémonie de ce jour?

LE VICE-ROI. Je n'ai pas la goutte... C'est un bruit que répand Pineda; ce n'est qu'une enflure au pied. Je le sais mieux que lui.

LE LICENCIÉ. Au surplus, Votrc Altesse ne doit pas regretter de n'avoir pas assisté à ce baptême. Elle a eu le bonheur de n'être pas témoin d'un grand scandale.

LE VICE-ROI. Un scandale.'... a part.) Diable! laPerichole doit y être pour quelque chose.

LE LICENCIÉ. Oui, un scandale énorme et dont Votre Altesse aurait été profondément affectée*, j'en suis sûr..., d'autant plus que, suivant les apparences, elle en est la cause involontaire.

LE VICE-ROI. Expliquez-vous.

LE LICENCIÉ. Un jour comme celui-ci, une cérémonie aussi touchante!... En vérité, je suis désolé d'affliger Votre Altesse... mais il faut que je parle, et que je parle franchement, même au risque de lui déplaire. — Mon devoir et l'intérêt de Votre Altesse le commandent impérieusement.

LE vicE-noi. Je ne devine point...

LE LICENCIÉ. Cette comédienne faitieusc...

LE VICE-ROI à pari. NoUS V VOilà !

LE LICENCIÉ. ... A qui Voti'e Altesse porte, dit-on, tant d'intérêt, vient de causer un désordre bien «rrand aujourd'hui même. La protection (jue Votre Altesse lui accorde l'enhardit au point, permettez-moi de vous le dire, qu'elle ise croit tout permis.

LE VICE-ROI. Je vous assurc que je ne la protège point... seulement j'estime son talent... qui est fort estimable, monsieur le licencié. Mais, je vous en supplie, contez-moi l'affaire.

LE LICENCIÉ. Voici le fait. Il parait f[u'elle a un carrosse; et ce carrosse, dit-on, vous le lui avez donné.

LE vicE-ROi. C'est un carrosse qui m'était inutile.

LE LICENCIÉ. Ah! Monseigneur, ce carrosse eût été mieux emplové... mais ce (jui est fait est fait, et Votre Altesse avait sans doute ses raisons pour le donner. Dieu veuille!... suffit. Je vais raconter ce dont j'ai été témoin. Elle a donc un carrosse, et c'est en carrosse qu'elle se rend à l'église... Démon côté, ayant été retardé par quelques accidents, j'avais accepté une place dans la voiture de la marquise Altamirano. Nous allions au pas, comme il convient en approchant d'une église; tout à coup la senora Perichole arrive au grand trot de ses mules, ébranlant le pavé à vingt toises à la ronde. Nous allions déboucher sur la place ; elle veut prendre le pas sur nous... sur la mar(juiso!... bref, elle nous

a serrés de si près qu'elle nous a accrochés avec la plus grande violence...

LE vicE-ROi. C'est son cocher qui est un maladroit...

LE LICENCIÉ. Votre Altesse m'excusera; mais je ne puis croire que son cocher ait agi sans ordre, d'autant plus qu'elle a mis la tête à la portière en voyant notre voiture, et qu'elle a parlé à cet homme, sans doute pour lui commander cette mauvaise action.

LK vici;-Roi. Et j'espère qu'il n'est pas arrivé d'accident.

LE LicKNCiÉ. Comment! c'est un miracle que nous soyons encore en viel La secousse a été épouvantable; la marquise est tombée sur moi, et moi sur le chien de la marquise que j'ai écrasé involontairement... Ma perruque est tombée dans le ruisseau... et la marquise a reçu à la hanche une contusion très forte.

LE VICE-ROI. Loué soit Dieu! Je craignais qu'il ne fut arrivé un plus grand malheur.

LE LICENCIÉ. Il me semble qu'en voilà bien assez comme cela. Le carrosse, de plus, est fort endommagé; un carrosse superbe, qui depuis plus de vingt ans faisait l'admiration de cette ville.

LE vicE-Roi. Je payerai... c'est-à-dire je ferai payer le dommage à la Perichole.

LE LICENCIÉ. Mais, Monseigneur, le scandale, comment le réparer? Pour moi, je n'y vois qu'un seul

LE CARROSSE DU SAINT-SACREMENT odl

moyen, c'est de défendre à cette dame de sortir en carrosse ; car non seulement il est de mauvais exemple de voir une comédienne en carrbsse, tandis que tant de dignes ecclésiastiques vont à pied, mais encore la vie des paisibles habitans dé Lima serait compromise* par son imprudence... Je n'ai pas tout dit, et j'ai le regret d'être dans la nécessité d'affliger Votre Altesse. — Les domestiques de la marquise, indignés de l'insulte faite à leur maîtresse, ont adressé quelques vives remontrances manuelles au cocher et au laquais de la dame. Là-dessus la canaille qui la suivait avec des cris de joie a pris parti pour elle. Surtout un certain mauvais sujet, un cholo, un toréador, nommé Ramon, a fait rage. 11 a roué de coups de bâton le cocher de la marquise, cassé l'épée de son écuver et brisé la mâchoire de l'un de ses laquais.

LE vicE-noi. Le scélérat! je le ferai punir exemplairement.

LE LICENCIÉ. Ce n'est pas tout. Sans faire attention à nous, sans demander excuse, elle poursuit sa route, et peu s'en est fallu qu'elle n'entrât dans l'église tout en carrosse. La tête de ses mules était sous le portail quand elle s'est arrêtée. Elle descend, traverse la foule des fidèles à grand bruit... Tout le monde se retourne pour la regarder... On oublie la cérémonie qui se passe * ; et, je frémis en le disant, monseigneur l'évêque lui-même a partagé la distraction générale. Il a oublié de demander au

398 IMtOSFEH MÉHIMÉE

parrain la pruinessc d'élever chrétieiiuenienl le nouveau converti, [son] filleul*. Pour moi, indigné et scandalisé au dernier point, j'ai quitté l'église pour vous raconter cette aventure, et vous prier de mettre un terme aux Impertinences d'une fille qui, permettez-moi de vous le dire, fait le plus grand tort à Votre Altesse.

LE vicE-Hoi. Elle va venir dans un instant, et je la tancerai d'importance.

LE LICENCIÉ. .le vous prévicns que la marquise portera plainte jusqu'à Madrid, s'il le faut.

LEVicE-Hoi. Monsieur le licencié, il faudrait empêcher cela. Vous sentez bien que ces plaintes-là me nuisent beaucoup.

LE LICENCIÉ. Monseigneur.

LE vicE-Roi. Vous avez du crédit auprès de la marquise. Engagez-la à se contenter des dommages qu'on lui donnera. Pour moi, je me charge de faire une semonce à la Perichole.

LE LICENCIÉ. Monseigneur... je ne sais...

LK vicE-Hoi. Votre église a besoin d'un tableau pour le maître-autel... Je veux que la Perichole vous en fasse cadeau pour expier sa faute... Aussi bien, je lui ai donné une madone de Murillo, qu'elle veut changer contre mon saint Christophe... Au surplus*, vous pouvez compter sur la madone... Mais rendezmoi le service de faire taire* la marquise... N'est-ce pas? vous me le promettez?

LE LICENCIÉ. Monseigneur, je ferai mon possible, mais...

LE CAUUOSSE DU SAINT-SACUEMENT 399

Li; vicE-iioi. Amenez-moi votre neveu un de ces matins. Nous tâcherons de faire quelque chose pour lui.

Li: LICENCIÉ. 11 est tout-à-fait digne des bontés de Votre Altesse. Mais, Monseigneur...

LE VICE-ROI. J'entends un carrosse qui entre dans la cour. La voici sans doute. Vous allez voir comment je vais lui parler.

BALTHASAR annonçant. Monscigneur l'évêque de Lima.

LE vicK-HOi. L'évêque!

LE LICENCIÉ. Il vient sans doute porter plainte aussi.

L'évêque et la Pericliole parai!>spnt à la porte el font des Taçons pour entrer.

l'évêque. Passez, mademoiselle.

LA perichole. Monseigneur, je vous en supplie...

l'évêque lui prenant la main. Eh bien ! cutrous ensemble.

LE LICENCIÉ i part. Quc vois-jc ? l'évêque donne la main à la comédienne!

Li; vic«>iioi. Monseigneur, je vous baise les mains. . . Je suis confus de ne pouvoir me lever pour vous recevoir, mais un pauvre malade...

l'évêque. Mademoiselle m'a parlé de votre indisposition, et je n'ai pas voulu rentrer chez moi sans m'informer de vos nouvelles*. Cela m'a procuré le plaisir de conduire mademoiselle dans ma voiture.

LA periciiole. C'cst unc grâce que je n'oublierai jamais.

LEVicE-Hoi. Comment! ma voiture... ta... votre voiture... s'est-elle brisée?

LA PEKicHoLE. Nou, Mouseigncur. mais je ne l'ai

400 IMtOSPEH MÉKIMÉE

plus et je lie la regreUe pas, car j'en ai lait, je l'espère, un bon usage.

l'kvêque. Un bon, un saint usage.

LE LICENCIÉ à part. Je m'y perds.

l'évêque. Vous avez donné un exemple de piété bien rare dans ce siècle.

LE VICE-ROI. Expliquez-moi, de grâce...

LA PERicHOLE. Pardonncz-moi, monseigneur, si j'ai si tôt abandonné un présent qui venait de vous; mais, lorsque vous apprendrez en quelles mains je m'en suis départie, vous m'excuserez et vous me féliciterez. — Tandis que j'allais par les rues, mollement bercée sur ces coussins élastiques, une idée m'est venue à l'esprit, qui a dissipé en un moment le plaisir que je goûtais. Comment! me suis-je dit. une pécheresse... une misérable créature comme moi... une femme exerçant une profession presque coupable...

l'évêque. Ma fille, vous êtes trop humble... et quoique je ne vous aie jamais vue sur la scène... je sais que vous honorez singulièrement votre profession. Saint Genest était acteur.

LA PERICHOLE. Eh quoi ! je suis portée d'un bouta l'autre de la ville, mollement et avec la rapidité d'un éclair*; je suis à l'abri du soleil, de la pluie, tandis que des personnes qui valent mille fois mieux que moi, tandis que des serviteurs de Dieu, portant des secours spirituels aux malades, sont exposés à toutes les intempéries de l'air, à la cha-

leur, à la poussière, à la fatigue. Alors je me suis souvenue que j'avais vu souvent de clignes prêtres, accablés par l'âge, marcher à pas précipités dans les rues de Lima, portant le saint viatique à des malades, et ne craignant qu'une chose, c'est d'arriver trop tard auprès du lit de l'agonisant. J'ai pleuré sur moi-même, et la sainte Vierge m'a inspiré, comme expiation de mes péchés, de faire hommage à Dieu de ce carrosse qui avait flatté mon orgueil, et que j'étais indigne de posséder-'.

l'kvèque. Mademoiselle a eu la générosité d'en faire don à notre église, et d'y ajouter une fondaftion pieuse pour son entretien à perpétuité. A l'avenir, lorsqu'un malade réclamera les consolations que la religion donne aux mourans, cette voiture servira à porter le Saint-Sacrement, et de la sorte bien des âmes seront sauvées ; car il est trop commun que des pécheurs endurcis ne demandent leur Créateur que lorsque la mort va les saisir, et trop tard pour (ju'un pauvre ecclésiastique à pied puisse arriver à leur chevet, tandis qu'ils respirent encore.

KE LICENCIÉ. Mademoiselle, en cfîet, a cédé à une bonne et sainte inspiration.

LE VICE-ROI. Je vous admirc, Perichole, et je voudrais m'associer à votre bonne action, en prenant à mon compte...

LA PERICHOLE. Ah! Monscigncur, laissez-moi la gloire de l'avoir faite... J'en suis assez récompensée par ce précieux don que je tiens de Monseigneur.

Clara Gasut 2«i

Ce chapelet a été enfermé pendant neuf jours dans la châsse de la bienheureuse image de Notre-Dame

de Chimpaquîrà'*. (Elle fait baiser le chapelet au vice-roi et au licencié.)

l'évêque. De grandes indulgences y sont attachées.

LE VICE-ROI. Je suis si joyeux, que je ne sens plus du tout ma jambe. Pineda est un sot, et je n'ai pas la goutte..

LA PERicHOLE. C'cst cc chapclct quc vous venez de toucher qui vous a soulagé. Monseigneur.

l'évêque. Il n'est rien de plus probable, et j'en ai vu souvent des effets merveilleux.

le vice-roi. Je le crois, mais je continuerai encore deux jours mon régime; ensuite, Monseigneur, je voudrais faire une bonne folie, et vous mener souper* chez mademoiselle, pour que vous puissiez faire plus ample connaissance.

LA PERICHOLE. Je ii'osc cspércr que monseigneur daigne me faire tant d'honneur. Cependant notre divin Sauveur mangeait chez les Samaritains*... et si le secret le plus profond...

l'évêque. Nous verrons. Attendons que Son Altesse soit guérie.

le vice-roi. Cela veut dire qu'il accepte.

l'évêque. Je crains bien de ne pas avoir la force de refuser.

LA PERICHOLE. Si mousicur le licencié voulait faire le quatrième?

LE LICENCIÉ. C'est ti'op d'honneui" que vous me faites.

l'évéque. Monsieur le licencié, nous n'en parlerons pas.

LE LICENCIÉ. Monseigneur!

LE VICE-ROI. Et vous entendrez chanter la Perichole... des airs pieux, s'entend. Sa voix est capable de convertir un infidèle.

l'ÉVÊQUE saluant la Perichole, et souriant Je CraiuS Seulement qu'elle ne fasse renier un fidèle.

le chanoine. Madcmoiscllo, ce carrosse sera pour vous le chariot d'Elie : il vous mènera droit au ciel.

FIN de : LE CARROSSE DU SAINT-SACREMENT.

NOTES

1. Les vice-rois du Pérou et du Mexique ont le privilège d'uvoir deux gardes.

2. Espèce de boisson en usage dans le Nouveau-Monde. C'est une espèce de thé*.

.'}. Un cholo est le fils d'un mulâtre. On appelle mulâtres ceux qui sont nés d'une Indienne et d'un nègre, ou d'une négresse et d'un Indien*.

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