‹ [Œuvres complètes]Chapitre 129 sur 135 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Théâtre de Clara GazuiJ.

Le National, 23 octobre 1830, n° 294.

Toute révolution politique a son contre-coup en littérature ; celle de 1830 aura le sien. Un événement qui a renversé une dynastie, modifié une constitution, tué une idée aussi vieille que le monde, ne peut être sans résultat sur la pensée humaine et sur ses produits. Une nouvelle phase de littérature, comme une nouvelle ère sociale, datera, pour l'Europe, dû 29 juillet. Que sera-t-elle? le temps seul peut nous l'apprendre. En attendant, l'effet de l'événement dont je parle se fait déjà sentir dans le passé, qu'il repousse loin de nous. Il y a si long-temps de l'année dernière ! 11 faut des

1. Nouvelle édition, augmentée de deux pièces nouvelles. Chez H. Fournier jeune, libraire, rue de Seine, n» 14, et chez Delaunay, libraire au Palais-Roval.

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olTorls de mémoii'f pour so rappeler ce régime déjà ancien ; il faudra bientôt des efforts d'imagination pour le comprendre, j'entends pour ceux qui conçoivent le régime nouveau : car il est des esprits tenaces auxquels la dernière tempête n'a pas fait lever l'ancre, et qui demeurent amarrés à des écueils qu'elle a brisés. Pour ceux-là, le passé est simple ; c'est le présent qui doit paraître inexplicable. Mais, pour ceux qui ont pris pied sur le sol nouveau, pour ceux qui ont un pressentiment de l'avenir, ce qui a précédé le grand cataclysme de trois jours paraît déjà et paraîtra toujours de plus en plus s'enfoncer dans une période différente de la nôtre et se rattacher à un ordre d'existence sans rapport avec celui dans lequel nous entrons.

La poésie d'opposition est morte ; voilà Déranger qui abdique le sceptre de la chanson, parce qu'un autre sceptre a été brisé. Ce n'est plus les souvenirs de l'empire, ce n'est plus le deuil de l'invasion qu'il nous faut retracer, la garde impériale a fait son temps ; c'est aujourd'hui le temps de la garde nationale ; et s'il y a une campagne d'ici à un an, des noms de champs de bataille encore inconnus sonneront pour nous plus haut même que Jemmapes et Arcole. Il y avait aussi dans la littérature une tendance historique qui se plaisait à comprendre les époques les plus différentes de la nôtre, qui prenait intérêt au moyen âge. à l'antiquité, à l'Orient pour eux-mêmes. Cette tendance purement scientifique et contemplative était bonne pour un temps de repos et d'arrêt ; elle ne peut subsister dans une époque de mouvement et de progrès. Comment s'intéresser à ce qui est éloigné quand ce qui nous environne, ce qui nous touche immédiatement, est dans une crise qui peut nous atteindre? Ce n'est pas le moment de lire ou d'écrire de l'histoire, c'est celui d'en faire.

Enfin, dans l'absence de vie politique réelle, par l'effet de la compression qui pesait sur les générations nouvelles, il s'était formé un malaise dont tout le monde ne se rendait pas compte, mais par où nous avons tous plus ou moins passé. Après avoir eu. en ouvrant les yeux, le spectacle d'uniî gloire éclatante, après avoir vu briller et passeï* les

CUMl'TES-HliNDUS 5.).>

plus ublouissaiis météores, nous étions lombes dans une atmosphère obscure et lourde, sous un ciel terne et plat. C'est celte activité refoulée sur elle-même qui avait produit, dans beaucoup d'âmes, ou une exaltation un peu convulsive, ou le besoin d'émotions vagues, sombres, violentes, surnaturelles. De là était née l'école rêveuse qui a atteint toute sa perfection de suavité dans les Harmonies de M. de Lamartine, et l'école fantastique dont le chef est M. Hugo. Tout deux ont réussi parfois à nous enlever au monde réel, où la vie nous était pénible, en nous transportant, l'un, par la mélodie de ses vers, dans les régions d'une foi un peu confuse, mais douce et profonde ; l'autre, par les élans d'une imagination tour à tour étrange et forte, dans un monde merveilleux, parmi les terreurs du moyen âge et les prestiges de la féerie orientale. Telle a été la source des inspirations de ces deux poètes ; ils ont plu à leur temps en essayant de nous dérober au sentiment de la réalité qui nous accablait. L'un et l'autre se verront forcés de s'associer à la nouvelle impulsion que va recevoir la littérature.

Ces diverses directions, qui ont prévalu depuis quarante ans, ne peuvent plus être dominantes dans la littérature ; il faut qu'elle renonce aux avantages de l'opposition, car toute inspiration de ce genre serait pâle après celles qu'elle a, grâce à Dieu, perdues. L'intérêt calme et spéculatif de l'histoire ne peut répondre à l'agitation des esprits et au besoin d'application qui les presse. Le monde idéal et le monde imaginaire, que nous n'avions acceptés que comme un asile contre la vie réelle, pourront bien encore nous attirer du sein de nos travaux et de nos orages, élever et récréer momentanément nos âmes : un ouvrage comme le Novissima Verba est de tous les temps ; mais, en masse, on ne peut nier que ce ne soit une direction positive du talent, un cachet de réalité qui, dans ce moment, ait le plus de chance d'avenir et qui résiste le mieux à l'épreuve du passé.

C'est ce caractère de réalité positive, dont sont empreintes toutes les productions de M. Mérimée, qui fait presque un ou^age de circonstance du Théâtre de Clara Gazul, dont la troisième édition vient de paraître avec des changemens et

y.Vi COMPTES-RENDUS

des additions. Quand le Théâtre de Clara Gazul tomba dans la littérature, il y a environ six ans, on était beaucoup moins préparé à l'apprécier qu'aujourd'hui. Cependant il réussit, car comment ce qui est si amusant ne réussirait-il pas? Mais bien des niaiseries littéraires étaient encore en vigueur ; en ce temps-là, on croyait que le Tyran domestique et la FiUe d'honneur étaient de la comédie. Des pièces qui se divisaient en journées, au lieu de se diviser en actes, faisaient, pour beaucoup de gens, un cas de conscience du plaisir qu'ils auraient pu y prendre. D'autres ne voyaient dans la reproduction de la vieille forme dramatique espagnole qu'un essai sérieux de mystification savante et s'étonnaient de trouver, là où ils attendaient quelque contre-épreuve artificielle de la muse romantique de Calderon ou de Lope, un tableau vivant des mœurs contemporaines. Quelques-uns s'indignaient de voir manquer de respect à la police impériale, à la véracité et à l'éloquence du Moniteur et pensaient qu'une pièce où un lieutenant de la garde était un peu brutal, et un auditeur un peu poltron, ne pouvait pas être d'un bon Français. Enfin, pour certaines personnes, la mystification avait trop bien réussi. Au lieu de saluer l'apparition d'un talent nouveau du milieu de notre jeunesse française, elles croyaient de bonne foi à l'existence de la piquante Comédienne, qui est aussi une création du talent dramatique de l'auteur et un personnage de plus. Sa physiononie est si bien esquissée en quelques traits qu'un homme d'un esprit supérieur ne pouvait croire à l'absence de toute réalité et se confirmait dans son erreur le plus ingénieusement du monde, en remarquant que chaque pièce contenait un rôle de femme qui allait au caractère de Clara Gazul, qu'elle semblait avoir composé pour elle. Il se trouvait, dit-on, des gens qui avaient connu l'auteur en Espagne et qui disaient gravement que, pour avoir une idée de son talent, il fallait lire son Théâtre dans la langue originale.

Aujourd'hui, cette production extraordinaire fait plus de plaisir que jamais. On est charmé qu'il reste quelque chose de nos anciennes admirations qui soit encore de ce temps-ci, qui en soit si complètement. En effet, M. Mérimée, resté en dehors de tout système par l'indépendance de son esprit, n'a

point vieilli avec ceux qui ont vieilli, n'a point passé avec ceux qui ont passé. Il est là tout aussi jeune, tout aussi frais que le premier jour, et nous, qui avons marché, nous qui n'allons plus au Français que pour M"" Mars et lisons Molière à la maison, nous qui, en admirant profondément le génie de Napoléon, ne voulons ni de sa police, ni de ses auditeurs, ni de son despotisme militaire, nous sommes plus en état de comprendre l'auteur qui nous avait devancés.

En outre, depuis ce temps, M. Mérimée a grandi ; ce n'est plus un jeune homme inconnu qui risque son premier ouvrage sous l'ombre du pseudonyme, qui ne connaît peut-être pas encore lui-même sa portée et, en croyant s'amuser d'une espièglerie, se place à vingt-deux ans parmi les peintres les plus vrais du cœur humain ; c'est l'auteur de la Jaqiœrie, de la Famille de Carvajal, des scènes de la Saint- Barthélémy, de ces nombreux morceaux que tout le monde a lus dans la Revue de Paris, chefs-d'œuvre de narration ou de dialogue ; de Mateo-Falcone, de Tamango, du Vase étrusque, des Mécontens ; c'est un écrivain jeune encore, mais déjà populaire, dont le talent est si facile qu'il semble inépuisable ; mais quand le choix de ses sujets a quelque inconvénient, l'exécution est toujours si heureuse qu'elle désarme. M. Mérimée a ce qui ne s'acquiert pas, la verve productrice, la puissance de créer un personnage, de lui donner une existence propre, une physionomie, un costume ; il invente les événemens comme ils arrivent, il les raconte comme on les voit. Le lire, c'est continuer à observer le spectacle de la réalité, et cette réalité est toujours frappante pour l'imagination, inattendue et saillante pour l'esprit ; il est impossible d'être plus piquant et plus simple, plus amusant et plus vrai, plus passionné par instans et toujours plus pur de toute exagération.

Qu'ils sont à envier ceux qui ne connaissent pas encore la famille Leblanc et le frère Bartholomé, et le vieux Mendo, et toutes les héroïnes si emportées, si résolues, un peu vives quelquefois dans l'expression de leur sentiment, mais à qui on peut pardonner quelque ressemblance avec la Madeleine, parce qu'elles aiment beaucoup I

Dans les deux pièces ajoutées au recueil de cette édition, VOccasion et le Carrosse du Saint-Sacrement, se retrouve

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toute la verve de gaîté et de passion dont M. Mérirnéo anime ses héroïnes. Avec l'intention la plus formelle d'être sévère, on ne peut tenir contre l'entraînement des situations et du dialogue, pas plus que la pauvre dona Urraca ne pouvait se défendre d'aimer don Pablo, pas plus que le roi du Pérou ne pouvait résister à la coquetterie adroite et pétulante de la sémillante Périchole.

Sans doute M. Mérimée aime surtout à peindre un ordre de sentimens qui n'est pas idéal ; sans doute, même dans la réalité, il semble chercher de préférence ce qui est violent et désordonné. Il se plaît à relever un sentiment vulgaire par son énergie, à défendre un sentiment coupable par sa profondeur. On voit que l'exagération convenue de nos personnages de théâtre et de romans l'a fatigué et qu'il s'est senti le besoin de montrer que les hommes n'étaient pas toujours des êtres sublimes et désintéressés ; mais, en même temps, on voit dans ses tableaux que le cœur humain est rarement dépourvu de toute étincelle de vertu, et que les destinées les plus abjectes, les passions les plus grossières ne sont pas entièrement dénuées d'un certain mélange de dévoûment, de générosité, de grandeur même, qui ennoblit leur misère et console de leurs égaremens.

D'ailleurs, à un talent si naturel, qui fait partie de celui qui le possède, qui s'exerce pour son plaisir autant que pour celui du lecteur, il n'y a rien à dire, il n'y a qu'à lui souhaiter de longues années de production. Laissez pousser l'arbre, ses rameaux sont trop forts pour qu'on les puisse émonder. Le seul conseil qu'on doive donner à M. Mérimée, c'est de continuer ce qu'il a fait jusqu'ici, c'est de poursuivre sa marche indépendante, c'est de n'épouser aucun système, pas même celui du désordre, de se défendre de toute exagération, même de celle du vrai. Qu'il reste lui-même, et il aura une belle place dans l'avenir vers lequel nous nous avançons.

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