‹ [Œuvres complètes]Chapitre 128 sur 135 · LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

LITTÉRATURE

Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole. Un vol. in-8°. Prix : 6 fr., chez Sautelet, place de la Bourse, près la rue Feydeau.

La Pandore, mardi 7 juin 1825, n° 753, p. 2.

Nous avons plus d'une fois manifesté dans cette feuille notre respect pour ces principes littéraires que professèrent Corneille, Molière, Racine, Voltaire, et tous les écrivains dont la France s'honore avec raison ; plus d'une fois aussi nous avons exprimé nos regrets de voir de jeunes auteurs lui eussent pu, en prenant ces grands maîtres pour guides, )btenir des succès légitimes par le bon goût, se fourvoyer dans des sentiers qu'ils trouvent préférables, par cela seul ju'ils n'ont point été battus. Cette profession de foi, nous l'avons trop souvent faite poul* qu'on puisse nous accuser d'infidélités à ces principes quand nous croyons devoir accorder des éloges à des productions qui, bien que composées d'après cette poétique nouvelle, décorée du nom de romantisme, renferment de véritables beautés. On y verra, au contraire, une preuve de la conscience littéraire des classiques ; les premiers nous avons applaudi à la publication des Théâtres étrangers, comme à ime entreprise grande et

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utile ; les premiers nous appellerons rattention des lecteurs sur une espèce de continuation de cette belle collection qui vient de paraître, le Théâtre de Clara Gazul.

Ce recueil, que l'éditeur nous donne pour l'ouvrage d'une actrice de Madrid, mais que des gens qui se disent bien instruits attribuent à un de nos compatriotes, renferme six compositions dramatiques, que l'auteur appelle comédies, mais auxquelles nous donnerons plutôt le nom de drames, car on y rencontre des situations trop fortes et trop pathétiques pour qu'elles puissent être du domaine de Thalie, des scènes trop comiques et des mots trop plaisans pour la sévère dignité de Melpomène.

Le premier : Les Espagnols en Danemarck, est, à nos yeux, le plus remarquable de tous ; l'action en est attachante et bien conduite. L'auteur a habilement peint la situation du général La Romana, préméditant son retour en Espagne avec la division qu'il commandait, et l'exécutant malgré les obstacles sans nombre qui l'entouraient. Deux caractères pleins de noblesse et de patriotisme, ceux du général et de son aide de camp, le trop fameux Porlier, contrastent heureusement avec celui d'un agent diplomatique dont la nullité avantageuse jette beaucoup de gaîté dans cette pièce, et avec une madame Leblanc, espion femelle, rompue à l'intrigue et habile à éventer les complots. Le personnage de sa fille, d'abord complice de sa mère, puis rendue à l'honneur par son amour pour Porlier, est une conception également hardie et ingénieuse.

Dans les autres drames : Le Triomphe du préjugé, L^ Amour africain, Le Préjugé vaincu, Le CieletT Enfer et Une Femme est un diable, on retrouve une grande partie des qualités qui distinguent les Espagnols en Danemarck. Tous se font remarquer par une profonde connaissance du cœur humain, par une verve et une énergie peu communes et par un dialogue concis et naturel.

Le pseudonyme de Clara Gazul est, dit-on, un écrivain dont l'âge rend encore plus étonnant le talent d'observation qu'on retrouve à chaque ligne de ce théâtre. Trop jeune pour avoir long-temps étudié la nature, il semble

l'avoir pressentie. Nous ne doutons pas que ces productions, que les rigueurs de la censure écarteront nécessairement de la scène, n'y eussent obtenu un succès non moins grand qu'à la lecture.

Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole. Un vol. in-8°, 6 fr., chez Sautelet, place de la Bourse.

Journal des Débats, 4 juillet 1825, p. 3.

Si la collection des théâtres étrangers, qu'a publiée la librairie Ladvocat, ne nous eût point fait connoître les ouvrages de M. Moratin, nous pourrions croire que la comédie et, par conséquent, l'esprit de société n'ont ni avancé ni reculé en Espagne depuis Lope de Vega et Calderon. On retrouve dans ce théâtre de Clara Gazul, auteur moderne, et, fort heureusement pour elle et ses amis, auteur très moderne, les mêmes qualités et les mêmes défauts absolument que dans les deux illustres fondateurs de la scène espagnole. Comme eux, elle sait préparer et amener de fortes situations ; comme eux, elle rencontre quelquefois les mouvemens vrais de la passion, et ces mots si simples, si naturels où elle se peint toute entière ; mais les situations les plus heureuses périssent entre ses mains faute de développemens ; elle multiplie les incidens outre mesure ; ses dénouemens sont brusqués ; ils arrivent non pas quand le spectateur n'a plus rien à apprendre, mais quand l'auteur ne trouve plus rien à dire. Ces défauts, au reste, sont communs à tout le théâtre espagnol ; j'en excepte M. Moratin, dont les comédies sont, comme je l'ai dit plus haut, d'une société et d'une littérature plus formées. Il connoît parfaitement les convenances dramatiques et les observe ; il ne quitte une situation qu'après l'avoir traitée à fond ; son dialogue est remarquable par un extrême bon sens, son style par l'élégance et la clarté. On pourrait l'appeler le Térence espagnol, si de telles dénominations n'étaient toujours fausses, s'il n'existait nécessai-

reineut entre deux écrivains plus de points do différence que de traits de comparaison.

Clara Gazul, dont M. de Lestrange vient de traduire le théâtre, joua Jong-tenips la comédie avant d'en composer. C'est la moindre singularité de sa vie fort singulière. Elle doit le jour à une de ces bohémiennes qui parcourent l'Espagne, fort bon pays, où toutes les superstitions trouvent facilement de quoi vivre. Sa mère la remit, à peine âgée de cinq ans, aux soins du licencié Gil Vargas. Ce bon licencié, qui commandait une guérilla espagnole, ayant été pris par les Français et pendu, elle passa aux mains d'un tuteur. Ce tuteur, qui l'élevait dans les principes les plus sévères, était un véritable jaloux de comédie, un Bartholo. 11 avait surtout une horreur invincible pour les sérénades. Malheureusement, Clara ne partageoit pas les préjugés de son tuteur contre la musique et ceux qui en font. Surprise un jour tandis qu'elle écrivoit un billet doux à son musicien, elre se sauva bien vite pour éviter le couvent, se rendit à Cadix, et débuta sur le grand théâtre, entraînée par sa vocation dramatique, ou par la passion que lui avoit inspirée le jovén galàn de la troupe. La biographie de M"» Clara n'a pas encore éclairci ce point important de son histoire.

Clara Gazul tenoit sans doute de la nature une violente antipathie contre les inquisiteurs qui auroient brûlé sa respectable mère comme un fagot d'épines, si elle fût tombée entre leurs mains. L'insurrection de l'île de Léon lui fournit une belle occasion de leur en témoigner sa reconnoissance. Aussi en profita-t-el'e en composant aussitôt une pièce contre 1? Saint-Office. Cette pièce, ou plutôt cette satire dialoguée, a pour titre Une Femme est un Diable. Les vrais diables sont trois inquisiteurs libertins et cruels qui accusent de sorcellerie une pauvre fille, puis mettent à sa liberté le prix le plus déshonorant et, enfin, s'égorgent pour la posséder. Les détails répondent très bien au fond. Ainsi, dans la première scène, deux inquisiteurs causant ensemble : t Morbleu, dit l'un, malheur à ceux que nous allons juger! il me faut quelqu'un pour passer ma mauvaise humeur! au feu! au feu! et puis au feu! voilà mon dernier mot. » — « Pour

moi, répond l'autre, c'est aujourd'hui samedi, et c'est mon usage de condamner ce jour-là ; le lundi, j'absous. De cette façon, s'il y a des quiproquo, si les innocens tombent le mauvais jour, la faute en est au bon Dieu. » La scène de l'interrogatoire offre aussi quelques traits d'un assez bon comique. « Mariquita, dit !e président à la pauvre sorcière, n'ètes-vous pas passée devant le plant d'oliviers de Juana Mendo, tenant à la main une baguette qui avait deux bouts. — Mon père, voudriez-vous qu'elle n'en eût qu'un? — A la bonne heure ! cependant expliquez-nous comment le plant de Juana Mendo a été détruit quelques jours après par une inondation du Geyar ! » Mais, ce qui m'a paru le mieux, c'est que l'un de ces juges se plaint avec bonne foi de ce que le grand inquisiteur devient fanatique. Il est fâcheux pourtant que ces amères plaisanteries tombent sur des inquisiteurs, gens tout remplis de la charité évangélique, ne condamnant que sur de bonnes preuves, point intolérans, point superstitieux, point méchans, comme chacun le sait.

De toutes les pièces qui composent le théâtre de Clara Gazul, et elles sont au nombre de six. Les Espagnols en Danemarck, Une Femme est un Diable, U Amour africain. Le Préjugé vaincu. Le Triomphe du Préjugé, Le Ciel et V Enfer, la seconde. Une Femme est un Diable, obtint le plus de succès ; ce n'est pourtant pas la meilleure : il y a beaucoup plus d'art, de conduite, d'intérêt, d'esprit même, dans les Espagnols en Danemarck. Mais il ne faut pas y chercher ce que nous appelons une comédie : c'est, si l'on veut, un drame historique. L'action se passe dans l'île de Fionie, à une époque très rapprochée, en 1808. On se rappellera sans doute qu'une division de troupes espagnoles, qui avoient servi comme alliées dans l'armée française, fut alors cantonnée sur les bords de la Baltique. Les événemens de Madrid et de Bayonne ayant témoigné toute la bienveillance de l'empereur, car on peut lui donner ce nom qui n'est plus qu'historique ; ayant, dis-je, témoigné toute sa bienveillance pour le roi Ferdinand, les troupes espagnoles s'embarquèrent sur la notte anglaise, abandonnant le fidèle allié de leur maître. Cet embarquement, cette fuite, cette évasion.

coinino on voudra l'appeler, fait le sujet des Espagnols en Danemarck. Les acteurs principaux sont le marquis de La Romana, que les bulletins nommèrent si long-temps le traître La Romana, quoiqu'en vérité il n'eût trahi personne, et son aide-de-camp, don Juan Diaz ,ou plutôt cet infortuné Porlier, qui périt estimé et regretté de ses ennemis euxmêmes. Les Français jouent aussi un rôle dans cette pièce, mais ce n'est pas le beau rôle.

Il est à remarquer que, quand on met sur la scène des peuples anciens, c'est pour leur prêter toutes les vertus, tous les genres d'héroïsme possibles ; quand, au contraire, ce sont des peuples modernes, c'est pour leur donner tous les vices, tous les ridicules imaginables. Si, par exemple, aux Variétés, au Vaudeville, au Gymnase, ou même sur des théâtres plus relevés, on fait paroître un Allemand, c'est bien le plus sot animal que la Confédération germanique puisse fournir au contingent : un vrai baron de Thundertentronck, qui ne parle que de la choucroute et de sa noblesse. Si c'est un Anglais, c'est pour lui faire dire vingt fois dans une scène ce gros juron qu'un gentleman ne prononce pas vingt fois dans l'année. De leur côté, les Anglais se garderoient bien de montrer un Français à Drury-Lane ou à Covent-Garden sans l'habiller comme un marquis de l'ancienne cour, sans l'attacher à une épée de six pieds qui s'accroche à tout ce qu'elle rencontre, lui répandre sur la tète deux livres de poudre et lui faire débiter toutes les impertinences du monde. Nos auteurs devroient donner l'exemple de renoncer à ce comique très facile et fort peu plaisant, parce que la vérité seule est plaisante.

Les quatre personnages français que Clara Gazul a placés dans les Espagnols en Daneinarck sont un diplomate fat, imbécile ; un officier, espèce de Matamore, comme on en voit tant dans l'ancien théâtre espagnol et italien ; et deux femmes, la mère et la fille, comme peut-être on n'en a vu sur aucun théâtre : ce sont deux effroyables coquines s'il en fût jamais. Envoyées et payées par la police pour espionner les officiers espagnols, elles cherchent, par tous les moyens possibles, à gagner leur confiance. 11 y a même une .scène où

la mère, après avoir donné à sa fille une leçon de prostitution, l'initie aux mystères les plus cachés de la police, l'instruit de toutes les finesses du métier ; elle cherche surtout à lui graver dans le cœur cette maxime si bien observée à Mayence : « Il vaut mieux voir des complots où il n'y en a point que de n'en pas voir où il y en a. »

Ce qui devait perdre les Espagnols tourne à leur salut. Une de ces femmes, M">« de Coulanges, devient éperdument amoureuse de don Juan, qui, sensible à sa beauté et à ses grâces, lui offre sa main. Alors cette malheureuse connoît toute la profondeur de l'abîme où elle est tombée ; sa honte et sa dégradation se découvrent à ses propres yeux. Mais bientôt elle se relève à son rang de femme, de toute la dignité que donnent l'amour et les remords, et inspire autant de pitié qu'auparavant elle inspiroit d'horreur. Elle prend le parti de sauver son amant en lui avouant tout, quoique cet aveu doive la perdre. La scène où elle lui fait cette confession terrible est vraiment déchirante, et le monologue qui, la précède, plein de passion et d'éloquence. Je vais en citer quelques traits détachés, parce qu'il est fort long :

« Moi, vendre don Juan pour de l'or ! Comment se peut-il « que j'aie consenti à prendre cet épouvantable métier ! « Une misérable destinée aux plaisirs de la canaille vaut « mieux que moi. Un voleur vaut mieux que moi... Oui, le « sort en est jeté : je lui dirai tout... Mais lui dire... à lui qui « s'indigne d'une bassesse ! Il me chasseroit loin de lui ; il « aimeroit mieux une fille d'auberge, laide, grossière, que la « belle Élisa qui amorce les gens de son amour pour les con- « duire à la mort. Eh bien ! qu'il pense de moi ce qu'il vou- « dra ! je l'aime trop pour songer à moi. Du moins, il con- « noîtra mon amour... II faut aimer pour faire un pareil « aveu. Oui... je m'expose à sa colère. N'importe, je le sau- « verai. Dût-il me battre, me souffleter, me cracher au visage, 0 je le sauverai. J'aime mieux un soufflet de don Juan que 0 des billets de banque teints de son .sang. Peut-être aura-t-il « pitié d'une malheureuse qui n'étoit pas née avec une âme ide boue, mais que des méchans se sont efforcés d'avilir. «Ils n'ont pu m'ôter un reste de conscience... De cens-

« cience ! non, elle est morte en nïoi. Depuis longtemps elle ne « me parle plus ! Je n'agis ni par vertu ni par conscience ; « c'est à l'amour, seulement à l'amour que je devrai de no « pas mourir sans faire une bonne action. »

Don Juan, touché de ses remords, lui offre encore sa main. « Non, lui répond-elle ; je suis heureuse puisque vous ne « m'avez pas déjà repoussée du pied comme un être malfai- « sant. Je ne veux pas faire le malheur de votre vie, en vous « prenant au mot dans un moment d'enthousiasme. Il vous «faut une femme, don Juan, qui soit digne de vous... Je « vous suivrai ; mais je ne serai pas votre femme ; je serai « votre maîtresse, votre domestique. Quand vous serez las « de moi, vous me chasserez... Si vous me souffrez auprès de « vous, ce sera entre nous à la vie et à la mort. »

Le personnage de M"»« de Coulanges, quoiqu'à la lin elle soit ennoblie par son repentir et son dévouement, ne serait pas supporté sur notre scène. On y a quelquefois placé des courtisanes avec succès : mais si on nous montroit un de ces êtres vils qui vendent au pouvoir les secrets de l'amitié, l'indignation des spectateurs en ferait justice avant que ses remords ou sa punition eussent vengé la société qu'il trahit.

Je doute que nos auteurs dramatiques, si prompts et si habiles à exploiter les théâtres étrangers, trouvent cependant quelque chose qui leur convienne dans celui de Clara Gazul. Pour moi, je n'y ai vu de réellement comique, du moins comme nous entendons ce mot, que le rôle du diplomate dans cette même- pièce des Espagnols en Danemarck. C'est un petit fat qui n'a jamais vu que Paris, ne songe qu'à Paris ; il s'inquiète beaucoup de ce qu'ils diront à Paris, quand ils sauront qu'il est maintenant relégué sur les bords de la Baltique ; il demande à ceux qui arrivent des nouvelles de Talma. Sa mission expresse est de parler le langage de la civilisation et de la philosophie aux Espagnols, aux Danois, aux Suédois, enfin à tous ceux qu'il rencontrera; mais, comme il le dit fort bien, c'est d'autant plus difficile que personne ne veut l'écouter. H y a dans ce rôle plusieurs traits d'une observation fine et spirituelle.

Il ne faut chercher ni esprit, ni finesse dans V Amour africain, mais une peinture assez fidèle des transports terribles qu'excite cette passion chez les peuples que brûle le soleil du Sahara. Sidi Nouman et Zein sont unis par tous les liens de l'amitié hospitalière. Sidi Nouman est un bon mahométan qui avoue sa foiblesse pour les dames. Zein est un bel indifférent, un petit philosophe du désert. Il prétend qu'il ne donneroit pas son cheval Abjer pour tout le sérail du Calife. Mais voilà qu'il rencontre la belle Mojana, que Sidi Nouman vient d'acheter. Zein lui offre pour cette belle non seulement son cheval Abjer, mais encore son poignard. Refus de Sidi Nouman ; bataille où Zein est tué et Sidi-Nouman blessé mortellement. Furieux alors d'avoir mis à mal son meilleur ami, il poignarde l'Hélène du combat. Vous croyez peutêtre que tous les personnages étant décédés la pièce est finie ; point du tout ; un domestique entre et dit : « Seigneur, le souper est servi. » « C'est différent », répond Sidi-Nouman, homme de bon conseil. Alors ils se relèvent tous ; la belle Mojana s'avance vers le public et lui adresse un petit compliment. Il est d'usage que les pièces espagnoles se terminent par un compliment au public, ou du moins par cette formule : La pièce est finie; excusez les fautes de fauteur; comme dans la comédie latine on terminoit toujours par ces mots : Peracta est fabula, plaudite, Cives. Nous avons supprimé cet usage, et nous avons bien fait ; il n'est g^ère nécessaire d'ôter l'illusion aux spectateurs et de leur rappeler que ce qu'ils ont vu est une comédie.

II me reste peu de chose à dire des trois autres pièces qui font partie de ce recueil, Le Préjugé vaincu, Le Triomphe du Préjugé, Le Ciel et VEnfer. Les deux premières sont médiocres ; il y a de l'esprit dans la troisième, qui est encore dirigée contre l'inquisition. C'est au reste un mélange bizarre du sacré et du profane. Dans la première scène, on voit une belle dévote qui s'entretient, et très vivement, avec son amant don Pablo. Dans la seconde scène, elle se confesse de ses péchés au frère Bartholomoo, moine inquiet et libertin. Parmi ses péchés, elle n'oublie pas l'affection trop forle qu'elle a pour son chien Bichon, mais elle oublieroit l'affection qu'elle a pour don Pablo, si le moine n'avoit soin de la

lui rappeler. Il cherche ensuite à la détourner de cet amour par des motifs où le ciel n'est pour rien. Ne pouvant y parvenir, il excite si bien sa jalousie contre Pablo qu'elle le dénonce à l'inquisition comme auteur d'un pamphlet philosophique. Pablo, comme de juste, est arrêté et condamné à mort. Les femmes, au fond, sont toujours bonnes ; aussi quand Pablo est condamné, elle va le voir pour l'exhorter à faire une fin chrétienne. Du sermon, elle passe à l'explication ; s'apercevant alors qu'on l'a trompée, elle devient aussi furieuse contre son confesseur qu'elle l'étoit contre son amant. « Je veux, dit-elle à don Pablo, me venger et te « sauver. Il va venir, je le tuerai, tu prendras sa robe et nous a nous enfuirons. Gela est facile, j'ai mon poignard dans ma « jarretière. » Elle dit ces mots : j'ai mon poignard dans ma jarretière, comme une Française diroit : j'ai ma bague à mon doigt. Si cela n'est pas comique, c'est du moins singulier.

Si, comme je l'ai dit plus haut, notre littérature ne peut tirer un grand profit du théâtre de Clara Gazul, il est certain du moins que le lecteur peut en recueillir beaucoup d'observations curieuses sur les mœurs espagnoles. Une comédie fait mieux connoître les usages et les habitudes d'un peuple que les récits de vingt voyageurs exposés trop souvent à prendre un fait pour une coutume, une individualité pour un caractère général. M. de Lestrange nous a donc rendu service en traduisant ce théâtre, et surtout en le traduisant avec beaucoup d'élégance et de précision. Sa traduction prendra une place honorable parmi toutes celles que l'on publie aujourd'hui et que nous recherchons avec tant d'empressement, plus sages en cela que nos aïeux, qui affectoient un beau dédain pour les littératures étrangères : ce qui faisoit dire très spirituellement à un Anglais, M. Walpole, je crois : « Les Français qui se vantent de ce que les autres « nations connoissent leur littérature, tandis qu'ils ne con- « noissent pas la littérature des autres nations, ressemblent t à des aveugles qui seroient fiers de ce que tout le monde t les regarde, tandis qu'ils ne voient personne. »

Théâtre de Clara Gazul, comédienne espagnole*. Le Mercure du XIX* siècle, t. IX, 1825, p. 494

Pendant longtemps on a cru que le romantique n'était autre chose que ce genre mystique et vaporeux né dans les brouillards de la Germanie et importé en France par M. de Chateaubriand et M^^^ de Staël ; et ce que cette école a produit depuis dix ans était assurément bien fait pour nous en dégoûter. Cependant, par une étrange inconséquence, on nommait aussi romantiques les tragédies de Shakespeare, les ouvrages de M. Lemercier, en un mot tout ce qui tendait à secouer le joug des règles convenues et à se rapprocher de la nature. Dès lors, le romantique cessait d'être le nom d'un genre pour devenir celui d'une opinion, et il n'a pas tardé, en effet, à paraître des réformateurs qui, l'inscrivant sur leur bannière, se sont proclamés les champions de l'indépendance en matière de goût et les ennemis de la routine classique. Selon eux, la littérature doit varier comme la société dont elle est l'expression ; et vouloir dans un siècle assujettir les ouvrages de l'esprit aux formes d'un autre siècle, c'est demander aux institutions modernes de marcher avec les rouages anciens et nous condamner à ne voir jamais que des copies gauchement déguisées, des chefsd'œuvre des temps passés. Puis appliquant ces idées à l'art dramatique : « Il y a assez long-temps, disent-ils, que la tragédie idéale règne seule en France, et quelques tragédies réelles pourraient diversifier agréablement nos plaisirs, si de vieux préjugés, enracinés dans les têtes académiques, n'y mettaient un obstacle invincible. Comment, en effet, donner à un drame historique ses dimensions naturelles? Comment en faire agir et parler les personnages comme ils ont probablement agi et parlé, tant que les unités de temps et de lieu rétréciront notre scène? L'expérience de l'Angleterre, de l'Allemagne, de l'Espagne et même d'une grande partie de

1. A Paris, chez Sautelet, libraire, place de la Bourse, près la rue Feydeau.

l'Italie a démontré l'inutilité de ces prétendues conditions du beau; et, tant qu'elles subsisteront, ainsi que la pompe du langage et l'horreur du mot propre, il faudra désespérer de la tragédie moderne. »

Il y a beaucoup de vrai sans doute dans ces observations : mais jusqu'ici la querelle s'était réduite à un échange do théories et de sarcasmes ; et, tandis que les classiques persistaient à imiter Euripide et Racine, leui-s adversaires se contentaient de discuter sans produire. Enfin, voici que, sous le nom de Clara Gazul, un esprit original et indépendant vient, par des exemples, combattre en faveur du système nouveau ; et nous ne craignons pas de dire que depuis le Pinto de M. Lemercier il n'avait rien paru d'aussi remarquable que quelques-unes des six pièces dont se compose ce recueil. Là, rien de convenu, rien de travaillé, rien en un mot qui sente le métier. Tourmenté du besoin de produire, l'auteur s'est livré à son inspiration ; et spontanément, sans effort comme sans combinaison, il a senti se développer, s'animer sous sa plume des situations énergiques, des caractères vrais et saillants. Quoique jeune, les passions, les mœurs lui sont déjà connues ; et ce n'est point dans les livres qu'il les a étudiées, mais dans la nature ; aussi l'expression qu'il leur donne n'est-elle jamais factice, et brille-t-il par un style toujours facile et toujours spirituel. Il ne se met point non plus l'esprit à la torture pour amener tous ses personnages dans la même chambre, pour les y faire rester plus ou moins de temps ; mais il va jusqu'au bout d'une situation et change de lieu dès que l'action l'exige, montrant ainsi au spectateur ce que les classiques lui raconteraient. Aussi n'a-t-on point à craindre avec lui ces scènes de liaison, ces conversations interminables qui ne semblent destinées qu'à occuper le théâtre jusqu'à la fin de l'acte ; peut-être même pourrait-on lui reprocher d'être trop économe de développements et de détails, car, quoi qu'en disent certains critiques, il n'est pas toujours nécessaire que l'action marche au pas accéléré. Un défaut dont il aura plus de peine à se corriger, c'est de voir en laid, et nous ne doutons pas qu'on ne lui en fasse un grand crime ; mais, pour peu

52? COMPTES-KENDUS

qu'on regarde autour de soi, est-il donc si rare de voir autre chose que la belle nature? Et n'est-ce pas au contraire la preuve qu'il est bien de son siècle, et que son talent n'a rien de factice ni d'appris? Au moins s'il peint le vice, ne le peint-il pas, comme certains auteurs moraux, sous des formes agréables, et ceux-là seuls qui blâment le Tartufe pourront s'offenser de ses espions et de ses inquisiteurs. Heureusement pour lui, ce n'est point la majorité du public. Choisir dans une action quelques traits principaux, les grouper autour d'un centre commun, négliger les circonstances accessoires et donner ainsi à son ouvrage une unité qui n'exclut point la variété, tel est le premier talent de l'auteur dramatique,»et l'auteur des pièces nouvelles le possède à un degré élevé. Pour s'en convaincre, il suffît de lire sa pièce des Espagnols en Danemarck, la plus importante des six. L'évasion du marquis de La Romana, de l'île de Fionie, en 1807, en est le sujet, et, sans multiplier les personnages, l'auteur a su y réunir tout ce qui peut caractériser cette époque. C'est d'abord le marquis et son neveu rêvant tous deux la liberté de leur pays ; c'est un résident français, jeune diplomate, dont la suffisance administrative et la poltronnerie mal déguisée trouveraient encore plus d'un modèle aujourd'hui ; c'est un lieutenant de la garde d'une rare intrépidité, mais bien pénétré de la supériorité de la moustache et du sabre sur toutes les conditions sociales, et ne voyant rien au delà de ses ordres : ce sont enfin deux femmes chargées de l'honorable mission de surveiller le marquis. Mais l'une d'elles devient amoureuse de don Juan, et de cette situation, pivot autour duquel tourne toute l'intrigue, naissent les scènes les plus touchantes. C'est en un mot un tableau tracé d'une main habile où le pathétique de la tragédie s'allie souvent à la finesse de la comédie. Chacun y parle le langage qui lui convient ; la passion s'y révèle comme dans la nature par des mots vifs et spontanés, et non par de froides analyses de sentimens ; enfin, tout s'y enchaîne, tout y marche vers un même but, sans qu'on ait à regretter l'absence d'un seul trait important. U Amour africain n'est qu'une esquisse, mais une esquisse pleine de

passion et de vie. Dans Inès Mendo, il est encore question d'un bourreau, ainsi que dans M. de Maistre et dans M. Victor Hugo ; car le bourreau est décidément le personnage à la mode : mais celui-ci n'est pas, comme le bourreau de M. le comte de Maistre, fier de sa mission divine. Forcé par une loi cruelle à recueillir ce terrible héritage, il en frémit ; et, pour s'en affranchir, se coupe la main droite en présence du peuple étonné. Après avoir montré le préjugé vaincu, l'auteur, dans une seconde partie d'Inès Mendo, avait eu l'heureuse idée de montrer le Retour du préjugé : mais on no retrouve pas dans cette pièce l'originalité qui, partout ailleurs, le distingue si fort. Ce sont, en revanche, de charmans croquis que les deux petites pièces intitulées, l'une, le Ciel et VEnfer, et l'autre, Une Femtne est un Diable. L'auteur s'est proposé d'y peindre les mœurs espagnoles, et il est difficile de mieux exprimer que dans la première ce mélange de galanterie et de dévotion qui caractérise les peuples du midi. La scène de la confession suffirait seule pour assurer le succès de l'ouvrage. Dans la seconde, trois inquisiteurs sont mis en scène, l'un de bonne foi, les deux autres hypocrites et athées ; mais le premier, jeune encore et élevé dans un couvent dont il n'est guère sorti qu'une fois, lutte en vain contre une passion qui, malgré lui, s'est glissée dans son cœur. Une femme s'est offerte à ses yeux ; et, depuis ce temps, il n'est plus de repos pour lui. Cependant, on appelle une cause : assis sur son tribunal, il condamne froidement à la torture, .sans ouvrir les yeux, une jeune fille accusée de sortilège. Tout à coup il la reconnaît. C'est sa bien-aimée ; et le combat que se livrent l'amour et la religion, le contraste de .son inflexibilité farouche avec les sentimens plus doux qui l'animent, les idées bizarres qu'il se fait du monde et le langage dans lequel il exprime sa passion forment un tableau plein de vigueur et de vérité.

Le Théâtre de Clara Gazul est-il donc sans défauts? Non, .sans doute, et nous en avons signalé quelques-uns ; mais, tel qu'il est, il annonce de brillantes qualités, et nous regretterions que l'auteur n'en fût pas français ; mais, malgré le soin qu'a eu l'éditeur de placer en tête du volume la vie de

Clara Gazul 34

Clara Gazul, nous ne désespérons pas de voir un jour cette aimable Espagnole devenir tout à coup une de nos compatriotes. Quoi qu'il en soit, nous ne saurions trop l'engager à ne pas s'arrêter en chemin. C'est ainsi que l'art dramatique pourra se régénérer en France et que la querelle des classiques et des romantiques se terminera à la satisfaction du public, des auteurs et des libraires.

lieviie enrydopédique, aoûl 1828, I. XXXIX, p. 379.

Je ne crois pas qu'une représentation de la Jaquerie fût moins instructive. A ce tableau savant et animé d'une population poussée vers la révolte, et vers tous les crimes qui en sont la suite, par l'excès de ses misères, par l'insolente et brutale tyrannie des seigneurs, par le brigandage des gens de guerre, on apprendrait à apprécier au juste le bonheur dont jouissait la France, et généralement l'Europe, dans ce bon vieux tems de la chevalerie, dont tant de gens rêvent les charmes. Toutefois, malgré le talent dramatique dont cet ouvrage est empreint, l'intérêt y est trop disséminé, l'action trop éparse et trop lâche, pour qu'il pût convenablement être produit sur le théâtre. Ceci n'est point une critique, et elle aurait d'ailleurs été faite avant nous par l'auteur lui-même, qui l'a intitulé Scènes et non pas drame. Le drame y manque en effet, mais les scènes en sont excellentes, pour la plupart. La seule chose que j'y reprendrais, c'est quelquefois la confusion d'un langage où se mêlent à nos manières modernes de parler quelques dictons d'un autre tems, <}ui ont plutôt l'air de citations érudites que d'expressions naïves.

Ce qui manque à la Jaquerie se rencontre dans la Famille de Carvajal : des caractères fortement tracés, une action vive, un intérêt pressant. Mais cet intérêt, il faut l'avouer, qui serait intolérable à la représentation, l'est presque à la lecture, tant le siijet est odieux. Ce qui dislingue le plus le

talent de l'auteur, c'est de heurter hardiment les délicatesses convenues, la pruderie de notre scène. Il l'a fait avec infiniment d'art et de succès dans le théâtre dont il a gratifié, il y a un ou deux ans, Clara Gazul, comédienne espagnole de sa façon, auteur d'une imagination vive et forte, mais certainement peu scrupuleuse, et qui s'est quelquefois emportée à d'étranges licences. J'ai lu, je ne sais où, que Duclos, qui, comme on sait, avait le parler franc, un jour qu'il faisait à des dames de ses amies des contes quelque peu lestes, leur avait dit, par forme de justification, que des femmes sans vertu pouvaient seules se formaliser de la liberté de ses récits. Et là-dessus arrivent, l'une après l'autre, de nouvelles histoires d'un caractère toujours plus vif, tant qu'enfin une des dames s'écrie, tout effarouchée : a Mais, en vérité, vous nous croyez aussi par trop honnêtes femmes. »

H. Patin.

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