PREMIERS ESSAIS
Clara Oazul
Le roman esquissé par Mérimée avec le marquis de Varennes et le drame esquissé par lui avec Stendhal sont restés à l'état d'ébauches et n'ont jamais été publiés. (Voir les Eclaircissements.)
GROMWELL
Le manuscrit de Cromwell est perdu. (Voir les Ecln ircissem en ts . )
LA BATAILLE
(29 avril 1824)
La Bataille.
Au commencement de la guerre entre les Etats- Unis et l'Angleterre, en 1812, il y avait dans l'armée du général Wayne un jeune capitaine de milice, nommé Auguste Seymour. Il était grand, bien fait, plein de sentiments chevaleresques. Passionné pour la liberté, il s'était mis en tête de servir sa cause autrement que par son épée, et, à cet effet, il avait fait une tragédie de Guillaume Tell et un poème épique intitulé Washington. Comme on n'a jamais pu trouver de fragments de ce dernier ouvrage dans les papiers d'Auguste Seymour, nous nous abstiendrons d'en parler. Quant à sa tragédie, on peut aisément se figurer l'ouvrage d'un homme de vingt ans qui n'avait jamais vu d'autre pays que le sien et qui n'avait que des notions fort inexactes sur la Suisse et son libérateur. Beaucoup d'enflure, des tirades à perte de vue sur la liberté, force imprécations contre les tyrans et surtout beaucoup de vers sententieux et républicains, voilà ce qu'on y trouvait. De même que Alonzo de Ërcilla, Seymour écrivait au milieu
des camps, et se persuadait avec toute la bonhomie de son âge que ses chants allaient être ceux de Tyrtée pour les Américains, et que son épée allait être plus terrible aux Anglais que celle de la fameuse pucelle de France. Le directeur du théâtre de ... avait cependant refusé sa pièce. Seymour l'avait corrigée et l'ayant de nouveau présentée, il attendait son arrêt quand un événement vint hâter sa réception.
Le colonel de Seymour était un riche marchand de sucre, lequel, doué de beaucoup de prudence, se tenait autant que possible hors de la portée du canon. Certain jour, cependant, il fallut obéir à un ordre positif du général et marcher contre une batterie. Il donna en soupirant l'ordre d'avancer quand, les sangles de son cheval s'étant malheureusement trouvées trop lâches, il mit pied à terre et fut un quart d'heure à les resserrer pendant que la colonne des miliciens marchait sous la conduite du major. A vingt pas de la batterie, les Anglais firent une furieuse décharge qui abattit le premier rang des Américains. Le major fut tué, une partie des miliciens se débanda. Un vieux sergent, se jetant presque seul sur les Anglais, ranima les autres. Seymour saisit un drapeau et s'élança aux côtés du brave sergent. L'impulsion une fois donnée, la batterie est inondée de miliciens et les canonniers ennemis sont tués sur leurs pièces. Dans la mêlée, Seymour fui renversé sur un canon, le bras percé
LA BATAILLE
d'une balle et la tète à moitié cassée d'un coup d'écouvillon.
La première représentation.
Il y avait quelque temps que les armées américaines n'avaient eu de succès. La prise de cette batterie fut trompettée dans tous les journaux des Etats- Unis, et la gloire de Seymour s'accrut de toute la honte dont fut couvert le pauvre colonel pour avoir pensé trop tard à sangler son cheval. Et comme dans tous les pays du monde, même les moins aristocrates, on aime mieux admirer un jeune et bel officier qu'un laid et vieux sergent, le pauvre diable qui s'était jeté le premier dans la batterie fut entièrement oublié.
Le directeur du théâtre, homme sensé, pensant avec raison qu'un jeune homme qui prend les batteries fait nécessairement de bonnes tragédies, s'empressa de mettre sa pièce en répétitions en la faisant annoncer sous mains comme l'ouvrage du jeune héros. Le jeune héros cependant était dans son lit, la tête entortillée de bandages, et lisant, pour se désennuyer, le Guillaume Tell de Schiller. Tout poète qu'il était, il avait du goût et moins de vanité qu'il n'est ordinaire.
il compara son ouvrage avec celui de Schiller.et
fut tenté, comme Platon, de jeter ses vers au feu. Il écrivit pour retirer sa pièce, mais il était trop tard; elle venait d'être jouée.
La salle encombrée de spectateurs pensa s'écrouler au bruit des applaudissements quand le nom du jeune officier fut proclamé par l'acteur chargé du rôle de Guillaume Tell. Chaque spectateur s'était imaginé retrouver Washington dans Guillaume Tell ; la moindre allusion avait été saisie. Jamais succès ne fut plus brillant. Bien qu'un peu honteux de se voir applaudir pour ce qu'il regardait comme un détestable ouvrage, Seymour sentit à cette nouvelle une joie vive qui hâta sa convalescence. Je me souviens qu'un article du National Interviewer commençait ainsi : « La Colombie pouvait montrer au monde un grand guerrier, un grand politique, un grand philosophe. Il lui manquait un poète..., mais enfin elle vient de le trouver. Pleure, Angleterre, Seymour a détrôné ton Shakespeare. »
Seymour ne pouvait paraître dans une rue avec son écharpe sans qu'un murmure d'admiration ne s'élevât autour de lui. Une tête moins ébranlée que la sienne n'aurait pu tenir à si rude épreuve.
Le mariage.
Un jour que Seymour entrait dans un salon, au milieu de deux rangées de dames qui se haussaient pour le mieux voir, il remarqua dans un coin de la
LA BATAILLE
salle une jeune personne qui, seule, ne s'était pas levée et qui même n'avait pas détourné les yeux. Plus piqué de ce dédain que satisfait de l'attention de toutes les autres dames, Seymour alla s'asseoir auprès de la belle inconnue et s'efforça de lui donner une bonne opinion de son esprit et de sa modestie en tâchant de détourner la conversation qu'à son arrivée on avait mise sur l'incomparable Guillaume Tell. Il parla des acteurs et leur donna, comme cela se pratique, les plus grands éloges. « Que dites-vous de \V...? de manda-t-il à sa voisine.
Mon ami, répondit-elle, je n'ai pas vu la pièce et
je ne vais pas au spectacle ». A cette réponse, il reconnut une quakeresse, et il résolut de triompher de son indifférence apparente en la rendant folle de lui. Il ne s'occupa que d'elle, ne parla qu'à elle, et, bien qu'il fût assez difficile de faire causer miss Rehecca Griffîth, il eut la joie d'entendre dire que jamais elle n'avait tant parlé à personne.
A quelques jours de là, il fut présenté dans la maison de la demoiselle et au bout d'un mois il était devenu son admirateur avoué.
Seymour, qui n'avait d'abord eu que l'intention de triompher de son indifférence, était très sérieusement épris. Un soir qu'il se promenait avec sa belle sur les bords de la Delaware, il fit sa déclaration dans les formes, et la pressa fort de lui dire si elle lui était agréable. Miss, sans balancer, lui avoua qu'elle l'aimait plus que son frère, « mais, ajouta-
t-elle, jamais je ne serai la femme d un homme qui fait métier de tuer ses semblables ».
A ces mots, Seymour jeta son épée dans la rivière et jura à la belle Rebecca qu'il se bornerait à faire des vœux pour le bien de son pays. Les deux amants tombèrent dans les bras l'un de l'autre, et le lendemain miss Griffith était devenue Mrs Seymour et M. Seymour avait envoyé sa démission au Congrès.
Avril 29, 1824.
(Novembre 1824)
ESPAGNE Art dramatique en Espagne
L'acteur Mayquez.
[Le Globe, Paris, samedi 13 novembre 1824, n" 29, p. 122.]
Avant Mayquez, l'acteur espagnol, étranger aux idées les plus communes de son art, ne faisait que copier servilement ce qu'il avait vu faire à ses devanciers, croyant de bonne foi qu'il ne s'agissait que de savoir son rôle et de le débiter sur la scène avec le plus de bruit possible. En remplissant ces deux conditions, il pouvait compter avec certitude sur les applaudissements du parterre. Les décorations et les costumes n'étaient pas moins négligés.
Dans une pièce intitulée le Préceidctir d'Alexdiidrc l'acteur Robles jouait le rôle d'Aristote, en habit brodé, en robe de soie, avec une perruque bien poudrée, une épée et une canne à poignée d'or. Cependant Robles était le Roscius du théâtre espagnol il y a trente ans, quoiqu'il n'ouvrît la bouche qu'après