Cf. Éclaircisiementt
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avoir toussé cinq ou six fois, ou craché, ou joué avec son mouchoir, ou ses gants, ou sa canne qu'il faisait passer de sa main gauche à sa main droite. On peut juger après cela si le nouveau genre de compositions dramatiques était du goût des acteurs. Aussi Moratin avait-il bien de la peine d'abord à faire recevoir ses comédies, ensuite à obtenir qu'on mît dans les répétitions le soin nécessaire pour en assurer le succès. D'autres écrivains moins connus ou moins adroits étaient sûrs d'avoir à soufl'rir des intrigues ou du mauvais jeu des acteurs.
Cependant, au commencement du xix® siècle, les plaintes des hommes éclairés et les plaisanteries des étrangers décidèrent le gouvernement espagnol à établir une espèce de tribunal dramatique (Jtinta censoria), composé d'hommes de lettres connus, entre autres Moratin et Estala. Une école de déclamation, semblable à celle de Paris, fut fondée et placée sous la direction de M. Castellanos, ancien acteur d'une grande expérience, qui avait beaucoup voyagé en France et en Angleterre, pour examiner les progrès comparatifs du débit dramatique. Mais malheureusement il lui manquait la première qualité d'un professeur, celle de communiquer l'instruction. De plus, \di Junta censoria se mit à faire des règlements impraticables, et à susciter de nouveaux embarras aux jeunes auteurs. Ainsi, deux institutions qui pouvaient avoir une influence décisive sur le théâtre espagnol restèrent sans effets, et la der-
nière serait peut-être demeurée longtemps dans le même état, si Mayquez n'avait eu l'heureuse idée de quitter ses compatriotes pour venir passer quelques mois à Paris.
Mayquez était fils d'un acteur médiocre, et suivit de bonne heure la même profession. 11 savait à peine lire à vingt ans et ne savait pas écrire à trente. Il n'avait jamais eu l'occasion d'acquérir ce vernis extérieur que donne l'usage du monde. L'art n'avait rien fait pour lui, mais la nature fit plus que l'en dédommager; elle lui donna tous les avantages physiques et moraux : une figure élégante, une tête tournée à la grecque, de beaux yeux noirs pleins d'expression, une voix sonore et flexible, des gestes toujours en harmonie avec la pensée, un port noble, des attitudes académiques, une sensibilité exquise, une conception vive et un bon sens naturel qui le servait toujours bien dans les situations délicates et neuves. Toutes ces qualités en ont fait un des hommes les plus extraordinaires que la péninsule ait produits depuis longtemps. Il ne lui manquait que d'être né dans un pays qui sût mieux apprécier ses talents et en mieux profiter.
Mayquez ne pouvait qu'être révolté du système vicieux de déclamation auquel l'ignorance et la mode avaient donné de la vogue. Il vint à Madrid, où, sans d'autre secours que sa force de conception et d'observation, il osa parler sur la scène comme on parle dans la conversation familière; mais
l'exemple d'un seul individu, sans influence sur le public comme sur les gens de sa profession, ne fit qu'offenser les partisans de l'ancienne routine. On l'accusait de froideur et de négligence, ou le sifflait ([uand il voulait parler. Mayquez n'en persista pas moins, durant trois ans, dans son système. H!nfin, voyant qu'il ne parviendrait jamaisàvaincre l'aveugle obstination du public, à moins qu'il ne s'appuyât de quelque autorité imposante, il vendit tout ce qu'il avait pour payer les frais d'un voyage à Paris, et partit en disant qu'il allait apprendre du célèbre Talma les moyens de se perfectionner dans son art. Cet homme singulier ne savait pas un mot de français, et rien ne semblait lui promettre ni avantage ni plaisirs pendant son séjour à Paris. Pauvre, sans protecteurs, sans amis, sans moyens de recommandation, il savait qu'il allait s'y trouver comme un homme tombé des nues. D'ailleurs il ne comptait y séjourner que huit ou dix mois, espace de temps qu'il devait savoir être insufTisant. Quel était donc son dessein en allante Paris? Il voulait tout simplement pouvoir en parler à son retour. Et nous devons observer ici (jue Montesquieu, Voltaire et la plupart des étrangers qui ont écrit sur l'Espagne ont donné une fausse idée des Espagnols, en disant que ce peuple est un des plus fiers et des plus vains de l'Europe : pour ce qui tient à la littérature et aux beaux-arts, cela est tout à fait inexact. Pour l'Espagnol, l'homme qu'il voit tous les jours à la prome-
nadc n'est pas le savant, l'artiste on l'homme de lettres : c'est seulement l'homme de sa connaissance. Sa vanité (si tant est qu'il en ait) s'exerce sur des objets qui ne sont plus, ou s'attache à ceux qui ne sont pas encore ; mais elle dédaigne ceux qui passent immédiatement sous ses yeux. A cet égard, on peut regarder l'Espagne comme le paradis des morts, les limbes de ceux qui sont à naître et le purgatoire des vivants. Une production nationale du siècle présent n'y est estimée qu'autant qu'elle fait allusion aux mœurs ou aux institutions ultramontaines; en un mot, on ne lui accorde d'autre mérite que celui qu'elle emprunte; et, pour qu'elle soit goûtée par les Espagnols, il faut qu'elle n'ait rien d'espagnol. Ainsi Mayquez, qui avait été méprisé tant qu'il n'était pas sorti de l'Espagne, devint l'objet de l'intérêt universel dès que le but de son voyage fut publié par les coteries de Madrid. On cessa de l'appeler l'acteur insipide et monotone : on ne vit plus en lui que le futur disciple de Talma, l'intrépide voyageur qui, pour chercher de l'instruction, osait franchir le formidable espace qui sépare la Seine du Manzanarès!
[La suite à un prochain numéro.)
Ib PROSPEU MÉRIMÉE
ESPAGNE Art dramatique en Espagne
(Suite du dernier numéro.) L'acteur Matjqnez. — M. Cienfue^os.
[Le Globe, Paris, mardi 16 novembre 1824, n* 30, p. 129.]
En arrivant à Paris, Mayquez fit une visite à Talma, qui le reçut avec beaucoup de cordialité, et le pria de lui réciter quelque passage d'une tragédie espagnole, pour lui donner une idée de son talent. Mayquez débita une vingtaine de vers d'une tragédie d'Aïala, et Talma fut si frappé de l'expression de ses traits, du jeu mobile de sa physionomie, de l'éloquence muette de ses yeux, du naturel de son action, qu'il ne balança pas à lui donner dès lors une des premières places dans le temple de Melpomène.
Ce voyage ne pouvait manquer d'étendre les idées de Mayquez. Il observa, compara et s'appropria tout ce qui pouvait favoriser ses vues. Il se garda bien de confondre dans le jeu de Talma, de Lafond ou de M"* Mars, ce qui appartient à l'art en général avec ce qui est accordé soit aux mœurs et aux habitudes nationales, soit au mécanisme de la versification française. Il ne prit donc que ce qui pouvait s'adapter à la scène espagnole. Nous pouvons ajou-
ART DHAMATIQUE EN ESI'AGNE 17
1er, d'après son propre aveu, que, dans tout ce qui concerne les décoiations, le service intérieur du théâtre, et l'imitation exacte dans le costume, il tira un grand fruit de. son voyage.
Le retour de Mayquez à Madrid, après une absence de dix mois, fut signalé par le plus brillant succès. On voulut s'apercevoir qu'il était l'élève de Talma. Ses manières aisées, sa dignité sur la scène faisaient bien voir qu'il avait respiré l'air du faubourg Saint- Germain. Le beau sexe trouvait sa figure plus séduisante et plus animée, depuis qu'elle avait été plongée dans les eaux limpides de la Seine : c'était un sacrilège d'en douter. Mayquez acquit ainsi une popularité que ni la critique éclairée d'un Luzan et d'un Velasquez, ni la protection avouée d'un ministre, ni même les chefs-d'œuvre de Moratin, n'avaient pu lui procurer. Ce fut alors que le goût de la comédie classique devint général en Espagne, que les acteurs apprirent à la représenter avec convenance, et que les poètes purent écrire dans ce style, sans courir le risque de se compromettre ou de n'être point compris.
On peut rapporter à la même époque la coutume de la représentation journalière de la tragédie. On y avait appliqué le même mode de déclamation et de décoration qu'à la comédie : c'était la même négligence dans l'observation du costume. Mayquez ne fut pas seulement un tragédien supérieur : il fut l'inventeur de la déclamation espagnole, le fondateur
Clara Gasul 2
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d'une école tout à fait nouvelle et nationale. Son heureux début encouragea les auteurs à cultiver une branche de littérature jusqu'alors étrangère à l'Espagne.
Avant de parler de ceux qui ont enrichi la scène espagnole depuis cette heureuse réforme, nous croyons devoir dire quelques mots de Cienfuegos, dont les tragédies furent imprimées, avec ses autres poésies, vers la (in du siècle dernier.
M. Cienfuegos avait une place au Ministère des Affaires étrangères à Madrid, et était un des membres les plus distingués de l'Académie espagnole. Il était excellent poète lyrique, écrivain judicieux, homme de lettres très éclairé et citoyen respectable. Il composa quatre tragédies : Idoménée, Pittocus, Zorayda et la Comtesse de Caslille. Les deux premières n'ont jamais été représentées, et ne le seront probablement jamais, du moins avec succès, à cause de la sécheresse et de la langueur qui y régnent, quoique la poésie en soit admirée; les deux autres ont eu du succès et se jouent encore quelquefois, bien qu'elles ne produisent qu'un effet médiocre. Zorayda est une pièce bien écrite, où l'on trouve une peinture fidèle des troubles de Grenade, pendant les guerres des Abencerrages et des Zégris. Le sujet lui donne un air romanesque qui fait passer dans les détails un charme inexprimable; aussi estce, de toutes les tragédies, celle que les Espagnols lisent avec le plus d'intérêt. Cependant, soit que le
genre lyrique se prête mieux que le genre dramatique aux contes et aux traditions arabes, soit que le sujet de cette tragédie en ait été mal conçu par l'auteur, il est certain qu'à la représentation, on n'est remué ni par les situations ni par les discours. Le spectateur sent un vide dont il a d'abord peine à se rendre compte, mais il ne tarde pas à découvrir que les caractères sont faibles, le dialogue surchargé de mots superflus, et par conséquent la marche du drame languissante. D'ailleurs la catastrophe n'excite ni surprise, ni sensation violente d'aucune espèce, parce qu'elle ne fait que vérifier des conjectures formées d'avance. Quant à Ia Comtesse de Castille, c'est la seule des tragédies de Cienfuegos dont le sujet soit vraiment tragique. Nous n'y trouvons qu'un défaut, c'est l'ennuyeuse lenteur du dénouement. La comtesse de Castillc avale du poison vers le milieu du cinquième acte, et ne quitte point la scène, ni ne cesse de parler, jusqu'à ce qu'elle meure, précisément à la fin. Il est impossible que l'attention de l'auditoire soit à l'épreuve d'une agonie si prolongée, qui est faite pour détruire l'illusion théâtrale. Nous représentons Melpomène avec un poignard à la main, jamais avec une fiole de laudanum.
Une catastrophe, pour être imposante, doit être sanglante et rapide ; le rideau doit tomber aussitôt que le coup est frappé, si l'on veut prolonger l'impression dans l'àme du spectateur. Cependant à la
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catastrophe près, cette tragédie peut passer pour une excellente composition. Le ton en est vraiment historique, le dialogue concis et animé, la versification heureuse; le drame est bien développé, les caractères bien tracés et bien soutenus, surtout celui de la comtesse, où l'on trouve à la fois la fierté d'une princesse, la faiblesse d'une mère, le dévouement d'une amante et les emportements d'une femme.