JOURNÉE PREMIÈRE SCÈNE PREMIÈRE
Lo cabinet du Résident
On enlend une musique militaire espagnole dans le lointain,
LE RÉSIDENT seul.
La, la, la; au diable leur chienne de musique! — La parade est finie. Je n'aime pas à me trouver au
milieu de ces vieux soldats basanés. (Regardant à la fenêtre.)
Ah ! voilà le général La Romana qui passe au galop; il rentre chez lui*; reposons-nous. Dieu! quel rude métier! Mes instructions m'obligent à me trouver sans cesse avec leurs officiers. — Je viens encore de me promener une heure durant avec eux... Pouah! mes habits sentent le tabac à faire évanouir. — A Paris, j'en aurais pour six semaines avant d'oser me montrer... mais dans l'ile de Fionie, dans ce barathrum, on n'est pas si délicat, iii s'assied.) Ouf! Ils me faisaient presque peur avec leurs longues moustaches et leurs yeux noirs et farouches. C'est qu'ils ne paraissent pas nous aimer beaucoup, nous autres Français... et ces diables d'Espagnols
sont tellement ignorans ! . . . Ils ne peuvent comprendre comment mon maître* ne veut que leur bonheur en leur donnant pour roi son auguste frère... Ils trouvent l'île un peu froide... Parbleu! et moi aussi. — Je paye bien cher l'honneur que rapporte une mission comme la mienne... Morbleu! quand je me lançai dans la diplomatie, je m'imaginais qu'on allait m'envoyer d'abord à Rome ou à Naples, dans un pays de bonne compagnie enfin... — Je vais solliciter le ministre... dans la conversation j'ai le malheur de dire que je sais l'espagnol. — « Vous savez l'espagnol? me dit-il. » — Me voilà ravi. — En rentrant chez moi, je trouve des passe-ports et des instructions; — c'est pour Madrid, à ce que je crois... — Pas du tout... pour la division espagnole de La Romana dans l'île de Fionie!... l'île de Fionie! Bon Dieu ! qu'ils doivent être étonnés à Paris de me savoir dans l'île de Fionie!... Avec cela, on me fait trotter de çà, de là, comme si j'étais un militaire. Encore si j'étais en Danemarck avec l'armée du prince'^, je trouverais des Français à qui parler. — Mais, hélas! il faut que je reste ici avec un tas d'Espagnols... des Danois..., des Hanovriens, des Allemands tant qu'on en veut. Tous ces braves gens-là s'aiment comme chiens et chats. Il faut les espionner, les amuser, leur parler le langage de la raison, de la nature et de la civilisation, comme mes instructions me le prescrivent... C'est, ma foi, difficile... Ils ne veulent pas se mettre dans la tête que
les Anglais avec leur sucre sont leurs ennemis mortels. Ils voudraient prendre du café des îles et cent autres choses; mais, puisque nous nous en passons, ils peuvent bien, eux aussi, s'en passer*. — Mon Dieu! quand prendrons-nous l'Angleterre! Ce sont les Anglais qui me font rester dans cette maudite île avec ces baragouineurs d'Espagnols. — Ah! l'air était si humide aujourd'hui!... bien heureux si je n'attrape pas une bonne fluxion de poitrine. — Je serais tenté de me mettre au lit; — mais il faut pourtant bien faire mon rapport. — Chien de métier ! — jamais un instant de repos! Un rapport! Eh! que dire.'... Le prince m'écrit qu'il a lieu de soupçonner la fidélité du marquis de La Romana, qu'il me faut observer de près sa conduite, et sonder les dispositions de ses soldats... Oui, sonder, voilà qui est bien aisé à dire ; — allez donc regarder ce qu'ils ont sur le cœur... leur peau est si noire, à ces mauricauds, qu'on ne peut voir leur cœur au travers. — Ah parbleu! voilà qui est bien trouvé! — Que n'ai-je ici quelqu'un pour m'entendre*! Je m'en vais écrire cela au prince de Ponte-Corvo; cela le fera rire, et c'est en faisant rire les gens que l'on avance.
— C'est cela. — Je leur écrirai aussi cela à Paris.
— (Il écrit.) L'idée n'est pas mauvaise...
UN DOMESTIQUE enirani. Une dame demande à parler à monsieur.
LE nÉsinENT. Une dame! et quelle espèce de dame!
LE DOMESTIQUE. Maîs, monsieuF, c'est une Française... Elle est bien habillée, et elle a bien bonne tournure.
LE RÉSIDENT. Une Française dans l'île de Fionie! une Française à Nyborg! O bonheur inespéré! Lafleur, donnez-moi mon habit bleu et ma montre à breloques. — Un peigne. Bon. Faites entrer.
Entre madame de Coulanji^es en habit de voyage.
LE DOMESTIQUE annonçant. Madame de Coulanges.
Il sort.
LE nÉsiDENT à part. Peste! c'est sans doute la femme d'un général (Haut.) Je suis désespéré, madame, de vous recevoir au milieu des horreurs diplomatiques d'un cabinet qui...
MADAME DE COULANGES. Monsieur, veuillcz avoir la bonté de lire cette lettre.
LE RÉSIDENT. Madame, avant tout, prenez la peine de VOUS asseoir.
MADAME DE COULANGES. Monsieur...
LE RÉSIDENT. Ah! de grâce, prenez ce fauteuil.
MADAME DE COULANGES. Si...
LE RÉSIDENT sans lire la lettre. Madame arrive de Paris, sans doute?
MADAME DE COULANGES. Oui, mousicur. Cette lettre...
LE RÉSIDENT de même. J'ose à peine cspérer, madame, que vous daignerez prolonger votre séjour dans cet affreux pays!...
MADAME DE COULANGES. Je ne sais ; mais si vous preniez la peine de lire cette lettre...
LE RÉSIDENT de même, très vile. Nyborg CSt foi't tl'iste.
C'est ici que sont cantonnés les Espagnols. Ils s'y ennuient à qui mieux mieux avec les Allemands. Nous n'avons presque pas de Français. Ils sont malheureusement en Danemarck, de l'autre côté du Belt, avec le prince de Ponte-Corvo. Cependant, madame, votre séjour à Nyborg suffirait pour y attirer tout l'état-major du prince. — Un désert habité par un cénobite comme vous...
MADAME DE COULANGES. Mousiéur, si...
LE RÉSIDENT de même. A propos, et Talma, quc devient-il ?
.MADA.ME DE COULANGES. Mousicur, si...
LE RÉSIDENT de même. Je uc puis VOUS exprimer, madame à quel point je suis charmé de rencontrer au milieu des neiges éternelles... une rose de Paris... hi! hi! hi! une compatriote aussi aimable... Je désirerais vivement pouvoir vous être utile à quelque chose. Si vous aviez besoin, madame...
MADAME DE COULANGES. De grâcc, prcuez la peine de lire cette lettre.
LE RÉSIDENT. Puisquc VOUS le permettez... (ii ouvre la lettre et lit.) Brr, brr, br... Ho, ho! Peste! il ne faut pas rougir pour cela... Mais, que diable voulez-vous que je vous dise, ma belle dame?
MADAME DE COULANGES. Faitcs-moi Connaître le marquis de La Romana.
LE RÉSIDENT. Mais... quc voulez-vous que je vous dise? — Je l'ai bien observé. Il n'y a rien à faire
avec un homme comme lui. II est boutonné jusqu'au menton. Et puis, voyez-vous, il est vieux... et, quelque jolis que soient vos yeux, ils n'ont pas le pouvoir de ranimer un mort, hé! hé! hé!
Il approche 8on Tauteuil de madame de (x>ulangcg. .MADAME DE COULANGES se reculant. Peut-être a-t-il UU
ami... un ami intime, qui possède toute sa confiance?
LE RÉSIDENT. Oui, il cu a bien un; même* un drôle de corps. C'est son aide-de-camp et son neveu*. Il n'a pas de secret pour lui, à ce qu'on m'a rapporté. Au reste, cet aide-de-camp est un mauvais sujet, un bretteur... qui, il n'y a pas quinze jours, a tué en duel un olHcier français de la plus haute espérance. Et savez-vous pourquoi? Parce que cet officier français lui a dit, en lui proposant la santé de Sa Majesté l'Empereur*, qu'il lui couperait les oreilles s'il ne buvait pas. Il n'a pas bu, et l'a tué.
MADAME DE COULANGES. Du rcste, quellc espèce d'homme est-il?... Son caractère?...
LE RÉSIDENT. Son caractèrc ?. . . ma foi... que voulez-vous que je vous dise?... Je ne sais... Il est toujours à friser sa moustache... Ah! et puis c'est un fumeur, un fumeur déterminé. Oui, il passe quelquefois des heures entières enfermé avec le marquis, à fumer d'une drôle de manière*... avec de petits cigares de papier qu'ils font eux-mêmes. Ce que je vous dis est exact, je l'ai vu*.
MADAME DE COULANGES. Saus doutc OU VOUS aura remis quelques notes sur son compte?
LE KKSiDENT. A VOUS dire vrai, on m'en a bien remis quelques-unes. Mais, ma foi, je ne sais ce qu'elles sont devenues. J'ai tant de papiers!... C'était peu de chose, puisque je ne m'en souviens plus.
MADAME DE couLANGEs. Foft bien. Mais au moins quel est son nom?
LE RÉSIDENT. 11 sc uomme don... vous savez que tous les Espagnols s'appellentdon...don JuanDiaz... Il ont des noms uniques!... don Juan Diaz... lia bien encore un autre nom, mais pour le moment je ne m'en souviens plus... 11 demeure aux Trois-Couronnes, une auberge* sur le bord de la mer.
MADAME DE couLANGES. Cela suffit. J'ai de grands remercimens à vous faire pour vos informations. — Il me faudrait mille écus.
LE HÉSIDEXT écrivam un billet. VoUS IcS aUrCZ. VoUS aVCZ
un crédit illimité dans la lettre, et sur votre figure... Hé, hé, hé !
MADAME DE couLANGES. Me scrait-il possible, monsieur, de faire passer par votre entremise, de l'argent franc de port, à un frère que j'ai, sergent dans la garde?... Cet argent provient de quelques marchandises françaises que j'ai vendues en Allemagne.
LE RÉSIDENT. Saus la moindre difficulté. J'envoie tous les jours à mes amis du bœuf fumé par le courrier diplomatique. Mais pourrai-jc compter sur un peu de reconnaissance? lié, hé!
MADAME DE COXJLANGBS. Lc billet eSt à VUC?
LE RÉSIDENT. A vuc sur mcssicurs Moor et compa-
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gnie. — Ce monsieur Juan Diaz est un heureux coquin... Car nous autres (jui faisons de la diplomatie, nous comprenons tout de suite le fin des choses... Vous allez le séduire. . . Hé, hé ! j'ai envie de me faire conspirateur, moi, hé, hé, hé!
MADAME DE couLANCEs. Cc uc Serait pas chose aisée, monsieur, que de pénétrer vos secrets. Je suis bien fâchée de vous avoir dérangé, pour si peu de chose, de vos occupations diplomatiques.
LE nÉsiDENT. Vous me permettrez, belle dame, de venir quelquefois me délasser de la politique auprès de vous?...
MADAME DE couLANGES. Pardon, monsicur ; vous ne réfléchissez pas, sans doute, que je ne dois pas recevoir le résident français dans l'île de Fionie.
LE RÉSIDENT. Diable ! Vous avez bien quelque espèce de raison... Mais avec un grand manteau sombre, comme en portent les Espagnols... un soir... par un temps de brouillard...
.MADAME DE COULANGES. Non, voici ma première et ma dernière visite. Ma mère se chargera de vous porter les notes que j'adresserai au prince.
Elle met son voile et se dispose à sortir.
LE RÉSIDENT. Permettez du moins...
LE DOMESTIQUE entrant. Cet aidc-de-camp que vous savez bien... l'aide-de-camp du général La Romana, désire vous parler.
LE RÉSIDENT. Qu'il aille au diable! Lafleur, conduisez madame par le petit escalier dérobé. Vite, vite! Adieu, sirène! (Madame de coui«Dg«s sort.) Quel dom-
mage! jamais je ne me suis senti tant d'esprit. Et j'étais en si beau chemin! Au diable le fâcheux! N'avoir pas un moment à soi ! Entre Don juan.
Ah! monsieur, j'ai l'honneur de vous présenter mes hommages : comment vous portez-vous? — J'en suis charmé. Et le cher général? Toujours de même ? — Enchanté! Prenez donc la peine de vous asseoir.
D. JUAN. Voulez-vous prendre la peine de m'écouter?
LE RÉSIDENT. Entièrement à vos ordres. Disposez de moi.
D. JUAN. Il y a six mois, monsieur, que nous sommes sans nouvelles d'Espagne. Diverses raisons nous ont portés à croire, moi et d'autres officiers de notre division, que vous, monsieur, aviez des ordres de votre gouvernement pour les arrêter, et...
LE RÉSIDENT. Pardouncz-moi, monsieur le colonel, vous êtes entièrement dans l'erreur, et, pour achever de vous détromper, je me fais un véritable plaisir de vous communiquer des dépêches de votre pays, que je reçois à l'instant même. Voici une proclamation de son altesse le grand duc de Berg; voici un bulletin annonçant...
D. JUAN. Eh! que m'importent vos proclamations et vos bulletins? C'est bien cela dont nous nous soucions ! Des nouvelles de nos familles, et non de celles du grand-duc de Berg, voilà ce que nous vous demandons!
LE RÉSIDENT. Mousicur, il y a tant d'accidens qui peuvent empêcher une lettre de parvenir à son
adresse. Peut-être, par exemple, aura-t-on oublié d'aiTranchir vos lettres en Espagne, ce qui arrive très fréquemment ou bien...
o. JUAN. Plaisante excuse!
LE KÉsiDENT. Voulez-vous mc faire l'honneur de déjeuner avec moi?
D. JUAN. Grand merci, monsieur le résident. J'ai chez moi du chocolat de contrebande qui m'attend, et vous m'excuserez si je le préfère à votre café impérial.
LE RÉSIDENT. Ah! jeunc homme, jeune homme! se peut-il que vous oubliiez le tort irréparable que vous faites au commerce! Ce chocolat ne vous est-il pas apporté par nos plus cruels ennemis?
D. JUAX. Que m'importe! pourvu qu'il soit bon. LE RÉSIDENT. Moiisicur, mousicur, le chocolat des tyrans des mers doit toujours paraître détestable à un officier qui a l'honneur de servir sous les drapeaux toujours victorieux de Sa Majesté Impériale*.
D. JUAN. Et Sa Majesté Impériale nous dédommage assurément de toutes les drogues continentales qu'elle nous fait avaler, grâce à son blocus!
LE KÉSIDENT. Saus doutc, monsicur. Sa Majesté ne veut-elle pas faire briller au-dessus des Pyrénées le soleil de la civilisation, dont les brouillards de l'anarchie ne vous ont laissé voir jusqu'à présent qu'une faible lueur?
o. JUAN riant. Ha! lia! ha! Quels soins paternels!
que cela est louchant! Mais franchement, monsieur, je vous avoue que nous aimons l'ombre en Espagne, et nous nous passerions fort bien de son soleil.
LE RÉSIDENT. Nouvellc ppeuve du besoin que vous avez d'un législateur qui vous retrempe. Permettezmoi, monsieur le colonel, d'exprimer ici toute ma pensée. Vous n'êtes pas, vous autres Espagnols, à la hauteur du siècle; et même, qui le croirait? vous voulez repousser la lumière qu'on vous apporte. — Tenez, monsieur, je parie que vous n'avez jamais lu Voltaire !
D. JUAN. Je vous demande pardon, monsieur; je sais par cœur une grande partie de ses œuvres.
i.K HÉsiDENT. Eu cc cas, je ne vous en parlerai pas. — Mais enfin, vous êtes encore entichés... (non pas vous, monsieur, qui êtes un esprit fort comme un Français, mais la masse de vos compatriotes), vous êtes encore entichés de vos superstitions. Vous en êtes encore à n'avoir de respect que pour la monacaille... N'est-ce pas vous rendre service, que de vous importer la philosophie du xix^ siècle, et vous débarrasser de vos antiques préjugés, enfans de l'ignorance et de l'erreur?
I). JUAN. Monsieur, nous recevrons toujours la philosophie à bras ouverts quand on nous l'enverra dans des caisses de bons livres. Mais, d'honneur, le cortège de quatie-vingt mille soldats (jui l'accompagne aujourd'hui ne nous la rend pas très aimable.
Clara tiazul 3
LE HÉS1DENT. Sa Majesté veut vous arracher au joug des despotes insulaires.
I). JUAN. A propos, on dit qu'en Portugal, sur le bord de la mer, auprès de certain bourg nommé Vinieira^*...
LE HÉsiDENT. Oh! monsicur, vous êtes assurément mal informé.
o. JUAN. Comment! je ne vous ai rien dit encore.
LE HKsiDKNT. Mais je devine ce (juc vous allez dire. Permettez-moi de rétablir les faits. Les Anglais sont débarqués* à Vimeira, il est vrai; jusqu'ici vous êtes bien informé. Mais nous avons été les attaquer; nous les avons tournés, coupés... Enfin on en a fait un carnage eiîroyable. — Il paraît même que beaucoup de leurs généraux ont été tués. Leur armée a été mise dans la plus épouvantable désorganisation... à la suite de quoi nos braves troupes, d'après des ordres supérieurs, se sont embarquées pour Brest en France. Telle est, monsieui-, l'exacte vérité.
D. JUAN. Voilà qui est admirable! mille remercîmens. Je vais faire part à mes amis des nouvelles que vous m'avez données...
LE HÉSIDENT. Si VOUS le permettez, je vous remettrai une relation moins succincte et plus claire.
D. JUAN. Oh! votre relation est excellente et fort claire... et je m'y tiens. Adieu, monsieur, bon appétit! 11 en faut pour prendre le café de la grande nation. ii sort.
LE RÉSIDENT. Scivitcur, monsieui'. mes respects à
monsieur le marquis. (Seui.» Mauvais ricaneur. Qu'il rie tant qu'il voudra, je l'ai bien attrapé avec ma relation de la bataille de Vimeira. C'est extraordinaire ! depuis que je suis dans la diplomatie, je me sens un aplomb, une intrépidité pour débiter des bourdes, dont je ne me serais pas cru capable, il y a un an. Me voilà faisant des bulletins, en vérité, aussi bien qu'un major général. Patience, patience! Je ne suis pas cloué à cette île. Un jour*, peut-être bien me réveillerai-je avec le portefeuille des affaires étrangères sous mon chevet. ii sort.