‹ [Œuvres complètes]Chapitre 48 sur 135 · SCÈNE II Un salon de compagnie dans l'hôtel des Trois- Couronnes · texte numérisé non relu

SCÈNE II Un salon de compagnie dans l'hôtel des Trois- Couronnes

LE MAR.QUIS, seul, se promenant avec inquiétude. Il tire sa montre.

Il devrait être arrivé depuis une heure!... Je ne puis tenir en place!... Peut-être que d'ici je découvrirai quelque chose. (Il ouvre la fenêtre qui donne sur lamer.jNon;

pas un bateau en mer... Aussi loin que la vue peut s'étendre, les vagues, rien que les vagues... pas un point noir pour me donner une lueur d'espérance ! . . . (Il se promène.)Peut-être ont-ils craint ce mauvais temps. . . c'était au contraire celui qu'ils devaient choisir... Seulement, si je pouvais être sûr qu'ils ne se sont pas embarqués!... lUegardam à la fenêtre.) Le sloop a pris le large. Allons! Ils me tiendront encore un jour à la torture... Cependant... (juolquc temps qu'il fasse,

68 PROSPEH MÉRIMÉE

m'écrivait l'amiral, vous aurez de mes nouvelles... Il me semble que je brûle... Pas une embarcation!... S'ils avaient été pris*, malgré leurs passe-ports, par quelque garde-côte?... Auront-ils pris toutes leurs précautions pour cacher leurs dépêches?... Je leur avais tant recommandé!... Oh! ma tête se fend*!... J'aimerais mieux mille fois me trouver au milieu des boulets d'un champ de bataille que dans cette chambre, attendant ce bateau, sans pouvoir hâter d'un seul instant son arrivée...

U. JUAN derrière la scène. LoreUZO, dcSSellc la jUment,

il fait trop mauvais temps pour sortir. — (Entrant.) Au diable ce pays de brouillards et de pluies ! — Ah ! général, je baise les mains de votre Excellence. Toujours à regarder par la fenêtre depuis que je vous ai quitté? — Eh! dites-moi, avez-vous compté combien il y a de vagues dans le Belt?

LE .MARQUIS. Don Juau, comment trouves-tu ce pays?

D. JUAN. Comme une antichambre du purgatoire; et j'espère qu'on me rabattra, dans l'autre monde, les années que j'y ai passées, sur celles que je dois rôtir en expiation de mes péchés...

LE MAHQuis à part. La mcr n'cst pas tenable. J'esp.ère qu'ils ne se sont pas embarqués.

D. JUAN continuant. Il y pleut toujours, quaud il n'y neige pas. Les femmes y sont toutes blondes ou rousses; jamais grand comme la main de bleu dans le ciel, pas un pied mignon, pas un œil noir. Oh!

Espagne, Espagne ! quand reverrai-je tes basquinas, tes jolis escarpins, tes yeux noirs, brillans comme des escarboucles!

LE MARQUIS. DoH Juan, ne désirez-vous* revoir l'Espagne que pour les yeux noirs et les pieds mignons qu'elle renferme?

D. JUAN. Voulez-vous que je vous parle sérieusement?

LE MARQUIS. Oui, mais es-tu capable d'une pensée sérieuse?

D. JUAN. Vive Dieu! si vous n'étiez pas mon général, je vous dirais une raison bien sérieuse qui me fait désirer de revoir l'Espagne.

LE MARQUIS. Parlez* en toute assurance.

D. JUAN. Vous ne me mettrez pas aux arrêts, vous me le promettez?

LE MARQUIS. Toujours avec vos plaisanteries*!

D. JUAN. Vous voulez du sérieux? Eh bien, si je veux revoir l'Espagne, c'est pour me trouver face à face avec ses oppresseurs ; c'est pour planter en Galice l'étendard de la liberté; c'est pour y mourir, si je ne puis y vivre libre*.

LE MARQUIS lui serrant la main. O dou Juau ! je ne te Connaissais pas encore*. Tu as le cœur d'un véritable \ Espagnol, malgré ta légèreté apparente. C'est à ce cœur, don Juan, que je veux confier un secret qu'il est digne d'apprendre. Bien que nous ne portions pas de chaînes, nous sommes tout aussi captifs dans cette île, que nous le serions dans un immense eu-

chot. Ici une armée nombreuse d'auxiliaires nous observe. De l'autre côté du Belt, l'armée du prince de Ponte-Corvo pourrait en (juelques jours se réunir aux Danois et aux Allemands pour nous écraser. Mais cette mer, qui nous ferme le chemin de notre patrie, cette mer...

Entrent madame de Coulantes, madame de Tourville, l'hôte, une Temme de chambre. D. Juan les observe, et le marquis se relire dans le fond à la fenêtre.

l'hôte. Voici le salon de compagnie : ainsi vous n'aurez que le carré à traverser; la société la plus distinguée s'y rassemble. Le général La Romana occupe en ce moment l'aile de la maison où se trouve* votre appartement. Vous voyez qu'il est impossible de trouver un hôtel mieux fréquenté. Le cercle noble de la ville s'y réunit tous les soirs^.

MADAME DE TOUnviLLE. Cela cst fort agréable.

MADAME DE couLANGES. Louisc, faitcs portcr mes malles dans nos chambres.

MADAME DE TOURVILLE. Je vaïs avec vous. Je suis bien aise de me mettre au fait de la maison. {Bas à madame de Couianges.) Allons, ferme! Te voilà en présence de l'ennemi; l'important est de bien débuter.

MADAME DE COULANGES. Bon. Je rcstc ici pendant que tu rangeras un peu. (Atrecunt de la surprise.) Ah! mais il y a quelqu'un ici?

l'hôte. C'est le général dont je parlais, et son premier aide de camp.

D. JUAN bas au marquis. ExCcllence, VOyCZ doHC CC qui

nous arrive; de véritables prunelles andalouscs, ou le diable m'emporte!

LE MARQUIS. Don Juaii, viens...

l'hôte. Monsieur le marquis, une dame française (jui va être votre voisine. — Madame de Coulanges. — Madame, monsieur le général de La Uomana, le colonel Don Juan Diaz.

MADAMF. i)K couLANC.ES à l'iiôto. Aiusi VOUS VOUS chargez de me procurer un domestique!*

l'hôte. Je vais de ce pas le chercher. Excusezmoi si je vous (juitte; sans doute ces messieurs se feront un plaisir...

I). JUAN. Madame, c'est à nous, comme aux plus anciens locataires, à faire les honneurs de cette pauvre maison*. Veuillez donc prendre la peine de vous asseoir. Ce ne peut être qu'un naufrage, madame, qui vous amène dans cette île maudite; il y a bien long-temps (|ue j'en demandais un au ciel, mais je n'espérais pas qu'il nous envoyât une...

.MADAME DE COULANTES. Pardou, mousicur le colonel, vos vœux n'ont pas été exaucés, car je suis arrivée hier par le paquebot, et moi qui ne me pique pas de courage, je n'ai pas eu un instant de frayeur. En voyant la mer aujourd'hui, je me félicite d'avoir passé hier.

LE .MARQUIS. DoU JuaU?...

D. JUAN. Vous parlez trop bien espagnol, madame, pour n'être pas une de nos compatriotes. Vous avez eu compassion de nous autres, malheureux exilés.

MADA.ME DE COULANTES. Nou, mousicur, je ne suis pas Espagnole, mais j'ai long-temps habité votre beau pays.

72 t'ROSPEK MÉRIMÉE

D. JUAN. J'aurais juré que vous étiez Andalouse, à votre excellente prononciation, et surtout au brillant de vos yeux et à la petitesse de vos pieds*. N'est-ce pas, Excellence, que vous auriez cru que madame était de Séville**^:)

MADAME DE couLANGES. Pour moi, à VOS compHmens, j'étais tentée de vous prendre pour un Parisien; vous m'avez dit trois paroles, et c'étaient autant de complimens. Je vous préviens qu'ils ne me plaisent pas*.

D. JUAN. Ah! madame, il faut me les pardonner : il y a si long-temps que je n'ai vu de jolie femme!

LE MARQUIS. Don Juau, je vous attends chez moi*. Il son.

MADAME DE couLANGES. Lc général semble avoir quelque chose à vous dire?

D. JUAN. Oh bien! qu'il attende; je ne quitterai pas la compagnie d'une jeune dame* pour aller parler de casernes et de corps de garde avec un vieux général. — Pouvons-nous espérer, madame, de vous conserver long-temps?

MADAME DE COULANGES. Jc Ile sais. Dcpuis la mort de mon mari, j'ai quitté la Pologne, et j'attends ici mon oncle, qui doit faire partie de votre corps d'armée.

D. JUAN. Un militaire?

MADAME DE COULANGES. Il CSt Colouel de dl'dgOUS.

D. JUAN. Et le numéro de son régiment? MADAME DE COULANGES, k part. Je tremble! Haut.) Mais le... le quatorzième, je crois...

D. JUAN. C'est donc le colonel Durand, avec lequel j'ai servi. Mais son régiment était en Holstein, et il est parti depuis quelque temps pour l'Espagne.

MADAME DE couLANGBS. Le uom de mon oncle est M. de Tourville... Mais il est maintenant, je crois, attaché à l'état-major... Il a commandé autrefois ce régiment, ou bien peut-être ai-je confondu les numéros.

D. JUAN. Vous avez quitté l'Espagne avant l'invasion... (se repreDant) avant que les Français n'entrassent en Espagne.

MADAME DE couLANGEs. Oui, nionsicur. — Les Français sont bien détestés en Espagne, aujourd'hui.

D. JUAN. Des Françaises comme vous, madame, sont aimées en tout pays, et je suis sûr que nos rebelles, comme vous les appelez...

VOIX derrière la scène. Us SOUt perdus! ils SOnt danS Ic

courant.

D. JUAN. 0 Dieu! quelques malheureux qui font

naufrage ! ils vont à la fenêtre.

MADAME DE COULANGES. Oh! cettc barquc là-bas, avec ces trois hommes. Ciel! quelle énorme vague!

D. JUAN. Ils vont se briser sur les récifs, si l'on ne va à leur secours! Mais personne n'ose, à ce qu'il parait.

MADAME DB COULANGES. Oh ! si j'étais liommc !

D. JUAN*. J'y vais, moi.

74 l'ROSFER MÉRIMÉE

MAOAMK Dii COULANGE8. Arrêtez! arrêtez*! monsieur, vous allez vous perdre ; restez, je vous en supplie!

D. ji'AX. Non. non! je ne puis rester* tran([uilie quand je vois des hommes en danger de périr.

MADAME DE couLANGES. Mais VOUS u'êtes pas marin... Arrêtez, au nom du ciel! monsieur, vous allez

périr avec eux, restez, restez ! (Elle le prend par Ihabit. Don Juan le lui laisse entre les mains, et sort.) Il Veut mOUrir! Qucls

secours pouvez-vous leur porter!... monsieur! (A la fenêtre.) Colouel ! colonel Don Juan!... Le voici qui entre dans une petite chaloupe, avec deux hommes braves comme lui; malheureux! et les vagues sont

plus hautes que la maison. Entre le marquis.

LE MARQUIS. Qu'cSt-CC ? D'oÙ vicut tOUt CC tU-

multe*?

MADAME DE COULANGES. Hélas ! monsieur!... votre aide de camp...

LE MARQUIS. Eh bien?

MADAME DE COULANGES. 11 s'cst élaiicé... malgré moi...

LE MARQUIS. OÙ CSt-il ?

.MADAME DE COULANGES. TcUCZ, le VOyCZ-VOUS ?. . .

Hélas!...

LE MARQUIS*. Dou Juau! don Juan!

MADAME DE COULANGES. Dicu ! quclIc afTi'euse tempête!... et leur chaloupe est si petite!

LE MARQUIS à la fenêtre. Mcssicurs*, allcz , arrêtez cette bar([ue! ils courent à leur perte. Tenez! voici ma bourse,... mais partez!

LES ESPAGNOLS EN DANËMAUCir 75

MADAME OE couLANGEs. Hélas ! Ic dangci* est si affreux que personne n'ose la ramasser.

LE MARQUIS. Commcnt ! lâches! laisserez-vous périr ainsi vos camarades sous vos yeux?... Ah ! je suis ébloui!... je ne vois plus rien.. Dites-moi, le voyezvous encore?

MADAME DE COULANGES. Oui, tOUJOUrS. Ils SOUt COU-

chés sur leurs rames.

LE MAHQTJ1S. Mon Dieu! le rendras-tu victime de sa générosité ?

MADAME DE COULANGES. Ha!... ils sout subuicrgés, miséricorde !

LE MAHQUis. NoH, la harcjuc de Don Juan flotte encore!... mais les autres...

MADAME DE COULANGES. Je ne puis m'arrachcr à cet alïreux spectacle, bien qu'il me tue!

LE MAHQUIS. Ciel! il a disparu!

MADAME DE couLANiiEs. Je uc vois plus soii écharpc rouge !

LE MAHQUIS. Mallieurcux ! que dirai-je à sa mère?

.MADAME DE coulan(;es. Mcs ycux sc remplissent de larmes... tout tourne autour de moi...

Klle se laisse tomber sur la fenêtre.

LE MAHQUIS. Il cst mort ! il est mort! Et sa mère qui me l'avait confié!...

Il court çà et là comme an forcené. Au bout de quelques inslans on entend des CRIS derrière la scène. LeS Voilà ! IcS Voilà !

LE MAHQUIS. lls sout sauvés ! . . . Je le vois!... Don Juan!... Don Juan!... Madame... il est sauvé!

MADAME OE COULANGES. Quoi ! . . . il ii'cst pas mort? LE MARQUIS. Voilà Icur bateau!... lls ont pris les

hommes de l'autre barque... Encore un effort, Don Juan !

MADAME DE C0ULAN'(;ES agitant son mouchoir. CourOge,

brave jeune homme, tu n'es pas fait pour mourir iciJl'.

LE MARQUIS. Tieus ferme le gouvernail. Don Juan... Encore cette vague... courage!

MADAME DE COULANGE8. Ah! je n'y puis résister...

Elle se jette sur un sopha*.

LE MAKQUis. Dou Juau!... Don Juan!...

CRIS derrière la scène. Ils SOUt SaUvés !

LE MARQUIS. Bien!... encore celle-ci... c'est la dernière.. . Victoire ! . . . Il touche au rivage. . . J'en mourrai de joie!... Madame, madame, venez donc le voir portant dans ses bras le malheureux qu'il a sauvé... Est-ce là du courage? n son.

MADAME DE COULANTES. Voilà douc cc Dou Juan!... Malheureuse que je suis ! . . .j'espérais trouver quelque fat*... et je trouve un héros!... Ah! qu'il est différent de l'homme que mon imagination s'était formé*!

Entrent Don Juan portant Wallis évanoui, le marquis, madame de Tourville, l'hôte, quelques valets.

D. JUAN. Vive Dieu!... je suis heureux de savoir nager!... Ah! vous voici, madame... faites-nous, de grâce, un peu de place.

l'hôte. Prenez garde au sopha... mettez cette serviette sous lui.

D. JUAN. Il s'agit bien de votre sopha! posons-le doucement!

LB MARQUIS l'embrasMnt. Mon fils ! mOIl chei' Juail^!

l'hôte aux vtiets. AUez préparer un lit bien chaud; moi je vais chercher un médecin. lUon.

u. JUAN, à madame de CouiiDges. Jc paric, madame, que vous avez des sels sur vous; toutes les jolies femmes en ont.

MADAME DE COULANGES. Je Vais 60 chercher. Klle sort.

D. JUAN. Ce ne sera rien, il est resté trop de temps SOUS l'eau. — Voyez donc, Excellence, sous cette mauvaise veste, cette chemise à jabot... Pour un pêcheur norvégien, cela est assez élégant.

LE MARQUIS bas. Tais-toi.

D. JUAX. Hein? Frottez-lui les tempes de votre côté... et la paume des mains... Mais comme il les tient serrées toutes les deux sur sa poitrine!... Ah, ah! une petite boite au bout d'un cordon?... Il y a de l'amour là dedans, ou le diable m'emporte.

MADAME DE TOI RVILLE. VoyOllS.

LE MARQUIS prenant la botte. OcCUponS-UOUS du malade.

MADAME DE COULANGES rentrant avec un flacon. TciieZ. Il

commence à respirer. Maman, soutiens-lui la tête.

MADAME DE TouHviLLE. Il faudrait le prendre par les pieds pour lui faire rendre toute l'eau qu'il a bue.

LE MARQUIS. Oui. Cc Serait le vrai moyen de l'achever.

WALLis. Où suis-je?

D. JUAN. Avec des amis, camarade. — Eh bien, comment cela va-t-il?

WALLIS portant les maint à son cou. Ma boîte ?

78 PROSPEH MÉRIMÉE

D. JUAN. Elle est en sûreté; c'est le marquis de La Komaiia qui la tient. Il vous la rendra, soyez tranquille, et buvez ce que l'on vous présente.

WALLis. Le marquis?...

D. JUAN. Tenez, buvez ce cordial.

LE MARQUIS. Qu'on le porte sur le lit de Pedro, mon valet de chambre.

D. JUAN à madame de Coulantes. Regardez, madame, regardez ce pauvre matelot. Vous voyez en lui le modèle des amans. Il tenait serrée sur son sein une petite boîte que M. le marquis vient de prendre, et qui contient un portrait de femme que Son Excellence va nous montrer.

LE MARQUIS. Don Juau, respectez les secrets de ce jeune homme.

D. JUAN. A la bonne heure; mais, pour ma peine, il faudra bien qu'il me montre un jour si elle est jolie ou non.

WALLIS. Où est celui qui m'a sauvé?

TOUS. Le voici.

WALLIS. Monsieur, donnez-moi votre main.

D. JUAN. Allez, camarade, tâchez de dormir; et puis, pour vous faire oublier toute l'eau salée que vous avez bue, je vous ferai vider une bouteille de véritable Xerez*, qui vous remettra le cœur.

Tous sortent avec Wallis, excepté D. Juan et madame de Coulanges. MADAME DE COULANGES. Moiisicur. . .

o. JUAN. Je donnerais je ne sais quoi pour voir ce portrait.

MADAMi; DE couLANCES. Jc voudrais trouver des mots pour vous exprimer mon admiration.

D. JUAN. C'est une chose toute simple pour quelqu'un qui sait nager comme moi. Tout autre à ma place en aurait fait autant; mais ce qu'il y a de singulier, c'est que je n'ai jamais si bien plongé. Quelle force l'on trouve dans ces momens-là!

MADAME DE couLANGES. Oh, mousieur!... Tenez... je ne puis m'empêcher de vous embrasser.

D. JUAN. Vive Dieu! je voudrais qu'il y eût tous les jours des naufrages sous nos fenêtres. — Mais, à propos, madame, il y avait trois personnes dans le bateau que nous avons sauvé.

MADAME DE COULANCJES l'embrassant. TcUCZ. . . et eUCOrC. . .

Oh! je suis une folle!... mais jamais jc n'ai été tant

émue*. Elle pleure.

D. JUAN. Qu'avez-vous ? Vous m'effrayez! Vous Ctes plus pâle que notre noyé.

MADAME DE COULANTES. Oh! mousicur... ce n'est rien... mais je ne puis m'empêcher de pleurer... Oh? je suis une folle!

D. JUAN. Ah cà, où est mon habit? Je vous ai laissé mon habit entre les mains, comme le chaste Joseph*...

.MADA.MB DE couLANGES. Prcuez bien soin de vous... Allez changer bien vite... je vous en supplie...

D. JUAN. D'abord, permettez-moi de vous reconduire jusqu'à votre appartement... Kt pourrai-je ensuite venir savoir de vos nouvelles?

MADAME DK COULANTES. Oui, mOIlsieUl' tOUJoUI'S.

Klle sort appuyée «ur le bran de D. Juan, en mellant son mouchoir sur «es yeux.

D. JiAN rentrant seul. Une iiîtriguc bien commencée... un homme tiré de l'eau, un secret à apprendre. — Voilà, certes, de quoi finir agréablement sa journée. — Elle est fort jolie cette dame, et semble avoir un bien bon caractère. Je n'aime rien tant, moi, que les gens francs et sincères qui ont le cœur sur les lèvres. — Ah çà! allons changer, car je commence

à avoir froid. Il va pour sortir, entre le marquis.

LE MARQUIS. Nous sommes seuls, Don Juan. Tu es un brave Espagnol. Je vais t'ouvrir mon cœur.

D. Ji'AX. Parlez, général, je grille d'impatience... (Bas) et je meurs de froid.

LE MARQUIS. Sais-tu qui tu as sauvé ?

D. JUAN. Un pêcheur... peut-être un contrebandier ?

LE MARQUIS. Uii officicr anglais, le lieutenant du Royal-George, envoyé par l'amiral de la station, avec lequel, depuis quelque temps, j'ai engagé une correspondance.

D. JUAN. Je comprends... bravo! je vois tout!... Parbleu, voilà qui est plaisant!... Et cet honnête amiral nous tirera peut-être de cette île du diable ?

LE MARQUIS. Et nous l'amènera dans notre vieille Espagne.

D. JUAN. Espagne! O mon cher pays, je vais donc te revoir!

LE MARQUIS. Le défendre. Don Juan!

LES ESPAGNOLS EN DANEMA.RCK 81

D. JUAN. Mourir pour lui, pour la liberté! Oh! la mort me paraîtra douce sur le rivage d'Espagne. — Mais, diable! pourrons-nous emmener toute la division ?

LE MAHQtis. Tous mcs soldats me suivront. Tout est prévu : la flotte anglaise jettera l'ancre dans cette baie, avant que le prince puisse accourir avec ses Français pour s'opposer à notre dessein.

i>. JUAN. Quant aux étrangers qui garnisonnent l'île avec nous...

LE MARQUIS. Nous avous dcs armes...

D. JUAN. Et nous nous en servirons?... Viva*!... Mais, diable! voilà qui dérange un peu ma conquête de tout à l'heure...

LE MAHQUis. Dou Juan, est-il possible que vous ayez de pareilles idées dans un semblable moment? D. JUAN. Eh! pourquoi pas? la patrie d'abord, ensuite... un peu d'amour pour se distraire.

LE MAiiQuis souriant. Tu cs un fou, mais un brave garçon; écoute, je mettrai dans peu ton zèle à l'épreuve.

D. JUAN. C'est ce que je demande! Vous verrez que, si quelquefois je suis trop disposé à rire, jamais je n'oublie pour une amourette l'honneur ou ma patrie.

LE MARQUIS. Je te connais, bon jeune homme. Va, si les vents ne changent pas, dans quelques jours nous aurons quitté notre prison.

Clam Gazul

82 l'ItUSPEIt MÉHIMÉK

D. JUAN. Vous nie transportez de joie. — A propos, comment va cet Anglais?

LK MARQUIS. Grâcc à toi, il pourra me donner des informations utiles*. II faudra que tu l'accompagnes à son bord pour me rapporter le dernier mot de l'amiral.

D. JUAN. Disposez de moi. C'étaient sans doute les lettres de l'amiral, qu'il portait à son cou comme le portrait de sa maîtresse ?

LE MARQUIS. Précisément. — Et toi tu voulais que je les montrasse!

I). JUAN. Le pauvre diable! il les tenait serrées dans ses mains, même après avoir perdu connaissance. — Avez-vous remarqué que son premier mot a été pour demander sa boîte?

LE MARQUIS. Et cc bravc homme s'expose à une mort ignominieuse pour une entreprise qui n'intéresse que médiocrement son pays. De quelle ardeur ne devons-nous pas être enflammés, nous qui allons venger notre patrie trahie lâchement, combattre* pour tout ce que les gens d'honneur ont de plus cher !

D. JUAN. J'espère que l'on parlera de nous, un jour!

LE MARQUIS. Qu'importc que la postérité oublie nos noms, pourvu qu'elle sente les effets de nos généreux efforts! Don Juan, faisons le bien pour le bien. Ensuite remercions le ciel, s'il nous envoie un Homère.

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