LEBLANC, OFFICIEKS ESPAGNOLS, DANOIS, ALLEMANDS
assis i table.
CHARLES LEBLANC. Qu'on apporte le dessert.
LE RÉSIDENT. Hé! pas ciicore, pas encore; il n'est pas encore temps... on n'a pas encore fini.
LE MARQUIS. Qu'avez-vous , monsieur le baron, vous semblez indisposé?
LE RÉSIDENT. Rien, absolument rien, monsieur le général... au contraire. — M. Leblanc*, attendez... je veux dire, ne buvez pas de ce vin-là... je vais en chercher d'excellent que je conserve depuis longtemps. J'y vais moi-même.
CHARLES LEBLANC bas. Euvoyez uu domcstiquc.
LE RÉSIDENT bas. Nou. Je nc confie à personne les clefs de mon caveau... les domestiques ont si peu de soin! Ils pourraient casser les bouteilles.
CHARLKS LEBLANC. Il craiut Ics bouteillcs cassées. Allez, allez! on vous attendra pour le dessert.
LE RÉSIDENT. Non, Hon, je vous en supplie, faites
toujours. Il sort. On apporte le dessert.
LB MAKQUIS à Leblanc. MonsieUF, VOUS BVeZ SCrvi, CC
me semble.
CHARLKS LKBLANC. La chose n'est pas impossible. Mais pour le présent quart d'heure je suis secrétaire de monsieur le Résident, du reste fort à votre service.
LK MARQUIS. Dou Juan, te souviens-tu de cet officier que nous ramassâmes à Friedland, couvert de blessures et jeté dans un fossé par les Cosaques?
CHARLKS LEBLANC. Quc le diable les étrangle! c'était moi. Vous avez bonne mémoire, général. — Or çà, mes bons amis, attention au commandement. Comme je représente, pour le quart d'heure, monsieur le Résident, attendu qu'il a planté là la guérite, je m'en vais vous proposer la santé de notre caporal à tous. — A la santé de Sa Majesté l'Empereur! vive l'Empereur! (A pan., Eh bien! ils ne
viennent pas.'^ Les officiers danois et allemands se lèvent pour répondre au toast*.
LE MARQUIS se levant. A mou tour, mcssicurs, j'ai l'honneur de vous proposer la santé de Sa Majesté Ferdinand VII, roi d'Espagne et des Indes!
LES OFFICIKRS ESPAGNOLS. VivC le Roi ! (Tumulte.)
CHARLES LEBLANC. Vivc l'Empcreur! A moi, chasseurs! Général, je vous arrête. Allons, aidez-nous, canailles de Danois !
Entrent des soldats espagnols; Charles Leblanc est désarmé. Les fenêtres du fond s'ouvrent, et laissent apercevoir la flotte anglaise pavoisée et saluant. On entend les cris de joie des soldats espagnols.
LE MARQUIS. Vos chasseurs sont en prison, monsieur le secrétaire.
Messieurs les officiers danois et allemands, c'est avec regret que je vous demande votre parole de ne pas vous opposer à notre dessein. Toute résistance est inutile, et votre courage est assez connu pour ne pas avoir besoin de nouvelles preuves. Reprenez vos épées, messieurs, vous n'êtes pas nos prisonniers. Autrefois nous avons combattu sous la même bannière, un jour peut-être nous retrouverons-nous combattant ensemble sous le drapeau de la liberté. Nous vous quittons pour voler à la défense de notre patrie, car, avant de prêter serment de servir l'Empereur des Français, nous devions notre sang à la terre d'Espagne. Adieu, messieurs.
Messieurs les officiers espagnols, je connais trop bien le corps que j'ai l'honneur de commander pour douter un instant qu'un seul de vous ne réponde avec allégresse à l'appel de la patrie. Vous allez vous mesurer avec les tyrans et les vainqueurs du monde, avec ce flot d'esclaves étrangers qu'ils poussent sur l'Espagne. Vous allez trouver nos armées désorganisées, détruites; mais tout Espagnol est devenu soldat, et les montagnes de la Morena* attestent déjà que nos paysans peuvent vaincre les vainqueurs d'Austerlitz*^. La trahison a livré nos places fortes à l'ennemi; nos arsenaux sont en son pouvoir. — Mais nos villes sans murailles ont des Palafox, et sont devenues des citadelles imprenables comme Sarragosse*. — Toutes nos provinces sont envahies, — mais partout le Français est assiégé dans son camp. — Notre Roi est captif, mais
nous avons des Pelages. En Espagne, messieurs! et guerre à mort aux Français •*>!
TOUS. En Espagne!
LK MARQUIS. Je vais passer les troupes en revue. Don Juan, assure-toi de ce coquin de Résident. Tu
connais mes intentions ? Il sort avec les officiers espagnols et danois.
CHARLES LEBLANC. Ma foi ! monsieur le colonel, votre petite drôlerie est fort plaisante. Mais que je sois pendn si ce n'est pas ma damnée de mère qui vous a tout dit.
D. JUAN. Quel est votre nom?
CHARLES LEBLANC. Charles Leblanc, lieutenant aux grenadiers de la garde impériale.
D. JUAN. Se peut-il, monsieur, qu'un militaire appartenant à un corps si justement honoré s'abaisse jusqu'à faire le métier d'assassin?
CHARLES LEBLANC. Colouel, cc u'cst pas à moi que ce nom appartient. Je ne voulais assassiner personne.
D. JUAN. Et ces chasseurs?...
CHARLES LEBLANC. D'abord, ils ne devaient tirer qu'à la dernière extrémité; mais ensuite il n'y a pas d'assassinat là-dedans, mais bien une embuscade, ce qui est tout autre chose. Un assassinat, c'est trèsbien pour un coquin de moine*' ou un mouchard. — Mais une embuscade, c'est très-permis à un brave militaire.
D. JUAN. Monsieur, il me semble que vous entendez mieux les articles du code militaire, que les
distinctions d'honnètc cl de criminel. Me direzvoiis ce que mérite un militaire qui vient à une embuscade en habit bourgeois ?
CHARLES LEBLANC. Je sens que si vous me faites fusiller, comme vous en avez le droit, je n'aurai pas le mot à dire; mais, comme je tiens beaucoup à ne pas paraître un mouchard devant un brave officier que j'estime, je vous ferai remarquer, et notez bien que je ne demande pas la vie; remarquez que* je n'ai pas cherché le moins du monde à surprendre vos secrets, à voir où étaient campés vos régimens, où était parquée votre artillerie; rien de tout cela. Je vous ai dressé une embuscade, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire... J'avoue que j'ai eu tort de m'habiller comme un pékin... cependant cet habit? ... Non, jamais il ne pourra passer pour militaire ! Allons, lavez-moi la tête avec du plomb, cela m'apprendra à ne plus quitter l'uniforme.
D. JUAN. Non. Vous avez un nom qui vous sauve, M. Leblanc.
CHAHLES LEBLANC. Ah! c'cst qu'apparemment vous êtes amoureux de ma mère ou de ma sœur, qui servent dans le régiment des mouchards.
D. JUAN. Taisez-vous!
CHARLES LEBLANC. Au diable Ics mouchards ! Faitesmoi fusiller. Je ne veux pas qu'on puisse dire que pareille canaille a sauvé la vie à un officier de la garde impériale. Faites-moi fusiller; aussi-bien je ne serai plus capitaine,
D. JUAN. Non, vivez. C'est moi qui vous donne la vie en considération de votre courage.
CHAKLKs LEBLANC. Acccpté à CCS conditions ! Colonel, vous êtes un bon enfant. Vous avez l'air d'un brave militaire, quoique vous n'ayez pas déchiré tant de cartouches* que moi. Moi, je ne suis qu'un pauvre hère de lieutenant, et vous... oh! le bon service que le service d'Espagne!
D. JUAN. Vous ne voudriez pas une compagnie dans notre division?
CHARLES LEBLANC. Nou, le diable m'emporte! Sachez que j'aimerais mieux être coupé en quatre que de prendre une autre cocarde que la cocarde de France.
UN SERGENT cnirani. Colonel, je ne sais ce qu'est devenu le Résident, mais il est impossible de le trouver. Cependant la corde est toute prête à la porte de cette auberge*.
CHARLES LEBLANC Ha, ha! encffet, voilà une corde attachée au lieu de l'enseigne des Trois-Couronnes.
Entre madame de Coulantes vctue en soldat à l'unirorme du régiment* de Don Juan.
MADAME DE couLANGES. Coloucl, votrc régiment est en bataille, et l'on vous attend.
D. JUAN. O ma chère Elisa!
CHARLES LEBLANC, à part, se détournant. Ma SœUr! que le
diable l'emporte !
D. JUAN. Le canon nous donne le signal du départ. Viens, ma bien-aimée.
MADAME DB couLANGBS. Adieu, Fiaiîce, je ne te reverrai jamais!
CHARLES LEBLANC, à pari. Bon débarras ! (Hâut.i Adieu, colonel, je ne vous remercie pas.
Don Juan sort avec madame de Coulantes el les soldats espagnols.
CHARLES LEBLANC à la fenêtre. Ha, ha! Belle Ordonnance, ma foi! — Charmant coup d'oeil! Que c'est agréable de commander une belle division comme celle-là! Par le flanc droit! en colonnes! marche*!... Et les Danois qui regardent cela comme des oies à qui l'on vient d'arracher les plumes !
LE RÉSIDENT entrant. (Il ouvre doucement la porte.) Je n'entends
plus rien. Tout est fini. Je n'ai pas voulu me montrer tantque j'ai entendu des voix espagnoles*. Ah! voici notre brave. Eh bien, mon cher lieutenant, nous avons joliment mené nos affaires! Mais diable! j'étais tout seul en bas contre une douzaine... Que diable, pourquoi ne m'attendiez-vous pas?
CHARLES LEBLANC Regardez par cette fenêtre.
LE RKsiDKNT. Ciel! La Romana à la tête de ses Espagnols ! . . . Qu'est-ce que cela veut dire ?
CHARLKS LEBLANC. Cela vcut dire qu'on nous a trahis; que j'étais fusillé sans le colonel Juan Diaz, et que l'on vous cherche partout pour vous pendre!
LE RÉSIDENT. PouT mc pendre !
CHARLES LEBLANC. On vcut VOUS faire servir d'enseigne à cette auberge. Voyez-vous cette corde? c'est votre cou qu'elle attend.
LE RÉsiDKNT. Pour mc pciidrc !
142 PROSFER MÉRIMÉE
ciiAnLKs LEBLANC. Ma foî ! je VOUS souhaite bien du bonheur, monsieur le Résident.
LE RÉSIDENT. 0 cicl ! iiionsicur, défendez-moi, ils veulent me pendre.
CHARLES LEBLANC. Quc puîs-je faire? Je n'ai pas d'armes. Vous n'avez qu'un parti à prendre, c'est de demander grâce à ces dames et à ces messieurs.
LE RÉSIDENT. Alusi finit cette comédie : excusez les fautes de l'auteur.
On entend une musique militaire.
NOTES
1. La basquina est un jupon étroit et court, et la mantilla un voile noir sans lequel les dames espagnoles sortent rarement.