INÈS M EN DO
MEXDO. Mais, ma fille, ma pauvre Inès!... l'ignominie de mon nom la suivra!... Hélas! elle ne sait pas encore cet affreux secret ! ... Je ne sais si je pourrais* jamais le lui avouer... Je devrais la placer dans un couvent... mais pourrait-elle y trouver un asyle*?
LE Cl HK. Je le crois, Mendo. — Elle y trouvera un époux qui fait plus de cas d'un cœur pur que d'armoiries sans barres. Adieu. Il faut que j'aille porter à un pauvre malade des secours que m'a remis le comte de Mendoza.
.MEXDO. Ah! c'est le plus noble, le meilleur des hommes. — Vous le savez, tout grand seigneur qu'il est, il daigne me visiter, et il n'accorde pas cette faveur à l'alcade. — Hélas! s'il venait à connaître!...
LE crnÉ. — Sois sans inquiétude. — Cependant, par prudence, je t'engage à éviter trop de familiarité avec lui. — Adieu. ii son.
MENDD. Je vous baisc les pieds. — (Seui.i Honni, chassé de la société des hommes!... Personne ne dira, en voyant mon nom sur ma tombe, un requies- CAT IN PACE. Un assassin obtiendrait cette prière!... Et qu'ai-je fait pour mériter mon sort?... L'Ecriture a dit cependant : « Le fils ne portera point l'iniquité du père''. »
INÈS entrant. Boiljour, mOU papa.
MENDO. Bonjour, ma fille. Tu as l'air embarrassée, comme si tu avais quelque chose à me demander. ixKS. Mais, mon papa...
MENDO. Allons, parle.
Clara Gazul «3
194 PROSFER MÉRIMÉE
INÈS. C'est... mon papa... que, comme j'ai tout rangé dans ia maison... je voudrais bien aller me promener à la butte du Morisque... si vous me le permettez...
MBNDO. Est-ce pour t'y promener seule?
INÈS. Mais, mon papa... Don Esteban...
MENDo. Ecoute, Inès. — Vas-y si tu le veux. Je ne te parlerai que comme un ami. — Je pourrais parler en père. Nous sommes pauvres et de bas lieu... Celui que tu vas voir est riche et noble. Rappelle-toi la fable du po*t de terre et du pot de fer.
INÈS. Mais pourtant, le père d'Esteban... (se reprenant) de Don Esteban... Don Luis, est si bon pour tout le monde!... Il vient vous voir souvent... Vous savez combien il vous aime...
MENDo. Don Luis, établi depuis un mois* dans ce pays, et vivant comme nous éloigné du village, ne trouve près de lui d'autre figure humaine que la mienne. Il est bien obligé de venir nous voir. — Pour Don Esteban, tu es la seule femme des environs qui ne soit pas absolument noire, et il n'est pas extraordinaire qu'il montre quelque goût pour toi. Mais, prends-y garde, quand il n'y aurait entre nous que la différence de rang, Inès Mendo ne serait jamais la femme d'Esteban de Mendoza. Tu ne voudrais pas être sa maîtresse... Evite donc toute liaison, autre que de politesse, avec les Mendozas*.
INÈS. Cependant Don Luis dit toujours comme cela que, tout comte qu'il est, il ne tient pas du tout
INÈS MENDU 195
à la noblesse, et qu'il estime autant un paysan, fils d'honnêtes gens, qu'un grand d'Espagne.
MEXDO. Tout cela est bon à dire; mais, quand on en vient à la pratique, on oublie bien vite ces beaux paradoxes.
ixÈs. Et Don Esteban... il est baron et officier aux gardes... Eh bien, il dit qu'un noble peut bien épouser une roturière, parce qu'il l'anoblit, et que cela ne fait pas de tort au sang. Il le sait bien, lui. D'ailleurs, nous descendons tous d'Adam, comme dit monsieur le curé. Il n'y a que les professions qui font de la différence. Son grand-père était chevalier, et le mien... qu'est-ce que faisait mon grand-papa?
.MBNDO troublé. Mou père!... lui!... il avait la même profession que moi.
INÈS, Vous êtes affligé, je le vois, de ce que je vous ai dit. Si vous le voulez bien fort je ne verrai plus Esteban... Mais, mon cher petit papa... je vous en prie, laissez-moi vous l'amener aujourd'hui seulement; il vous dira quelque chose.
.MENDO. Moi, c'est pour ton bien que je te parle; il faut cesser de le voir.
INÈS. Il m'aime tant cependant.
MENDO. Tu le crois, pauvre Inès!
INÈS. J'en suis sûre. Mon papa?...
MBNDO. Quoi?
iNBs. S'il voulait m'épouser?
.MENDO haussant les épaules. Ah^l
INÈS. S'il vous le disait?
196 l'ROSPEK MÉRIMÉE
MENOo. Laisse-moi.
INÈS. Voici Don Luis.
D. LUIS DE MENDOZA cniranl. BonjOUT, Voisill... bon-
jour, chère enfant. Laissez-nous seuls un instant, et allez au jardin, vous y trouverez de la compagnie.
MENDO. Inès!
D. LUIS. Taisez-vous ; c'est moi qui lui ordonne de sortir. Vous, restez; j'ai à vous parler de (juelque chose dont vous ne vous doutez sûrement pas. (inèa sort.) Mais d'abord que je vous gronde. Vous êtes un singulier homme, Mendo. J'ai des reproches à vous faire. Vous êtes le seul ami que nous ayons dans ce pays, et vous ne venez jamais nous voir!...
MENDO. Excusez-moi, monseigneur. Un pauvre paysan comme moi ne peut pas faire compagnie à un seigneur de votre qualité.
D. LUIS. Chansons que cela! Tout comte que je suis, je ne me soucie pas plus de la noblesse que de mes vieilles bottes. Si j'aime mieux votre compagnie que celle d'un grand, qu'avez-vous à dire à cela? — Et puis, ne vous avons-nous pas une petite obligation? Quand nos mules allaient nous jeter dans un précipice, n'est-ce pas vous qui leur avez sauté à la bride, et les avez arrêtées?
MENDO. Tout autre à ma place en eût fait autant.
D. LUIS. A la bonne heure. — Mais écoutez-moi. — Je ne suis pas fier. Je suis philosophe, moi. J'ai lu les anciens. — Tenez, mon ami, les hommes sont bien sots avec leurs préjugés sur la noblesse. La
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maison de Mendoza* est une des plus anciennes des Kspagnes. Kh bien*! cela me serait égal de m'appe- 1er Juan Mendo, au lieu de Don Luis de Mendoza.
MENDO rivemeni. Quoi ! d'être Juan Mendo?
D. LUIS. Dans le fait, Mendo sonne mal à l'oreille, en comparaison de Mendoza. — Mendo... Mendoza... Ah! ce ZA a bien du mérite*. — Mais, laissons là nos noms, et parlons d'affaires. Vous connaissez mon fils, c'est un charmant garçon, n'est-ce pas? plein de courage, d'esprit, de talent. Il est officier aux gardes, et dans la plus belle passe pour avoir de l'emploi*. Dix duchesses lui ont fait des avances... s'il avait voulu, il aurait épousé la fille du duc de Bivar... le duc de Bivar!... entendez- vous bien? ce n'est pas une famille d'hier que celle du duc de Bivar.
MENDO. Il faudrait être aveugle pour ne pas admirer le mérite du baron de Mendoza.
D. LUIS. Mais je suis philosophe, moi. Qu'est-ce que la naissance, me suis-je dit? Qu'ai-je fait à la Providence pour qu'elle me fît comte de Mendoza, grand de première classe, commandeur d'Alcantara? Je ne m'en estime pas davantage. Et c'est dans les anciens que j'ai pris ces sentimens-là. — ... Ah! Sénèque !
MENDO. Je ne vois pas...
D. LUIS. Pour en venir au fait, je vous apprends... Devinez... Mon fils aime et veut épouser... votre fille...
MENDO. Ma fille!
D. LUIS. Je m'y suis d'abord opposé... mais il avait perdu la tête... et, comme la mésalliance du côté de l'homme ne tire pas beaucoup à conséquence, et que les Mendozas*, grâce à Dieu, ont de la noblesse pour illustrer deux familles... j'ai donné mon consentement, et je viens prendre jour avec vous pour la noce. — Hein ? qu'en dites-vous ?
MENDO. Eh quoi! monseigneur... de quelle tache voulez-vbus ternir vos armoiries !
D. LUIS. Bagatelles! Le mâle n'anoblit-il pas? et puis, voyez-vous, j'ai du faible pour vous... D'ailleurs, j'ai bien d'autres raisons. D'abord, je suis philosophe... Et puis, le duc de Médina-Sidonia m'a défié* de donner mon fils à une roturière... Je veux lui montrer que je suis philosophe pratique... Ensuite, le Roi a donné tout dernièrement encore un gouvernement à Don Rodrigo Pacheco, qui avait fait la même chose que mon fils.
MENDO. Monseigneur... cela ne se peut... Savez- VOU8 bien qui je suis ?
D. LUIS. L'homme le plus entêté de la terre, vive Dieu!
MENDO. Un Mendoza s'allier à un*...!
D. LUIS. Un paysan? C'est nous que cela regarde, n'est-ii pas vrai ? — Qu'avez-vous à répondre ?
MENDO. Don Luis, je vous respecte,... j'ose même vous aimer... mais nous ne pouvons plus nous voir...
D. LUIS. Il est fou!
INÈS MENDO 199
MEXDo. Je ne puis vous dire mes motifs, mais croyez qu'ils sont justes.
D. LUIS. Va-t'en à tous les diables, vilain! Comment! mon fils aime votre fille; votre tille l'aime; Esteban veut bien l'épouser, j'y consens; et vous, au lieu de me remercier de tant d'honneur, vous battez la campagne... Peut-être que monsieur nous trouve trop pauvres ou trop peu nobles pour lui.'
.MENDO. Inès sent bien elle-même...
D. Liis. Eh bien! c'est à elle que je m'en rapporte. Si elle dit oui, vous consentez, n'est-ce pas? A-t-on jamais vu un vilain faire tant de difficultés pour se laisser savonner!
MENDO «prés un silence. Oui ! jc lui dirai cc qu'il faut qu'elle sache. Elle est ma fille, et plus qu'un étran- «rcr elle a droit à* connaître mes secrets.
D. LLis. Ah! vos secrets! Vous avez des secrets? Quelque terrible secret, sans doute*! Combien d'hommes avez-vous assassinés?
.MENDO. Moi!
D. LUIS. Pardon! mon cher ami; ne vous fâchez pas. Jc sais que vous êtes un brave et digne homme, un bon père de famille. Vous exercez une profession que j'honore. Ce sont les laboureurs qui nous font vivre, nous autres gentilshommes... Et puis, ne sommes-nous pas tous enfans d'Adam, comme dit Sénèque ?
.MENDO. Monseigneur, il est impossible...
D. LUIS. Allons ! vous avez mal dormi. Je vous quitte.
200 l'ROSPEH MÉRIMÉE
Je reviendrai hieiitùt, mais souvenez-vous <jue vous m'avez promis de laisseï" votre fille entièrement libi-e. MENDO. Elle prononcera elle-même.
D. LUIS. Vous voilà pris. Adieu. (II rait un mouvement pour
s'fD aller et revient.) Ail çà, pas de meuaces ! n'allez pas lui faire peur, à cette pauvre petite... dites-lui... Au reste, je la préviendrai moi-même. Vous êtes à mettre à l'hApital des fous, pour vos idées. >ii va pour sonir.i
MENDO. Elle n'hésitera pas.
D. LUIS. Nous verrons. Adieu, Juan Mendo. Je n'ai jamais vu son pareil*!
MEKDO. Monseigneur, je vous baise les pieds^.
D. LUIS revenant. Meiîdo, ne dites pas : Je vous baise les pieds. Cela est trop servile. Dites, comme les anciens : « Je vous baise les mains. » Cela suflit. — Ah! dites donc, peut-être qu'il y aurait moyen, Mendo, de vous faire avoir une savonnette à vilain.
MENDO. Ah! puis-je jamais me laver?...
D. LUIS. Encore? Je me sauve! ii son.
MENDO. Qui jamais l'aurait pu penser? ii sort.