‹ [Œuvres complètes]Chapitre 76 sur 135 · SCÈNE I* Décoration de la scène précédente DON ESTEBAN, INÈS · texte numérisé non relu

SCÈNE I* Décoration de la scène précédente DON ESTEBAN, INÈS

INÈS. Mon ami?

D. ESTBBAN avec distraction. Huni i*

INÈS. Tu es bien fâché contre moi?

D. ESTEBAN. Moi ! pourquoi cela?

INÈS. J'ai dit bien des bêtises* devant cette belle dame; plus je m'appliquais... et plus cela allait mal.

D. ESTEBAN. Bastc ! . . . — Elle est toujours^dans sa chambre?

INÈS. Oui. — C'est drôle, comme devant certaines personnes on se trouve mal à son aise. Jamais je n'ai vu une femme si imposante.

D. ESTEBAN. EUc fait la sieste longuement.

INÈS. Dis-moi, as-tu remarqué comme elle a de belles mains? J'ai envie de lui demander avec quoi elle se les lave, pour les avoir si blanches?

I). ESTEBAN souriant. Dc blaiichcs maius, luès, ne sont pas données à tout le monde. 11 faut naître duchesse, pour avoir de belles mains*.

INÈS. Cependant...

D. ESTEBAN. Il y a déjà long-temps qu'elle est montée*...

INÈS. Mon père est aujourd'hui tout je ne sais com-

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ment. Clomme il roulait les yeux à dîner en regardant la duchesse!

D. ESTEBAN. Tu as VU avcc quelle grâce, quelle affabilité elle... Dona Sérafine, a parlé à ton père?...

INÈS. Oui, et il avait néanmoins l'air soucieux...

D. ESTEBAN. C'est Sa mine ordinaire. — Mais elle est levée maintenant. Inès, monte chez elle... va... on ne saurait avoir trop d'attentions pour ses hôtes. . .

INÈS bas, iristemeni. Et surtout pour les belles damcs.

Elle sort.

D. ESTEBAN seul. Sottes idécs d'eufauce ! sots préjugés! on les chasse, on s'en croit délivré, et voilà qu'ils reviennent aussi forts, aussi dangereux que jamais! Moi, j'ai secoué leur joug; je les ai foulés aux pieds... pourtant que ma victoire me coûte... j'ai presque du repentir... non... mais je souffre, pour avoir dompté ces ennemis que je méprise... Ils m'attaquent encore... Depuis que la duchesse est chez moi, ma femme, cette bonne* Inès... me semble avoir perdu de sa beauté... — Sa naïveté a cessé de me plaire... Autrefois!... Je suis tout honteux de n'être pas à la hauteur des modes, dans ce manoir éloigné... Le démon musqué voudrait m'enchaîner au char de Sérafine... mais je saurai résister à cette faible épreuve, puisque déjà j'ai reconnu les pièges de l'ennemi. Et d'ailleurs ne suis-je pas sorti vainqueur de plus rudes combats? On se souviendra long-temps en Espagne de l'exemple que j'ai donné,

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cl je suis en droit api'ès cela, ce me semble, de compter sur ma force.

Elle a pris ses grands airs. Moi aussi, je veux la tourmenter. Après ce qui s'est passé entre nous, je ne m'attendais pas à être traité par elle en étourneau * sorti de l'université. Elle a l'air d'avoir pitié de moi!... la coquette!... Elle est encore jolie comme un ange... Ah! fidélité conjugale!... heureusement tu n'es obligatoire que pour les dames.

UN DOMESTIQUE . ntraiil. MonScignCUr ! . . .

I). ESTEBAx. Qu'y a-t-il? Pourquoi cet air effaré?

UN DOMESTIQUE. Monseigueur. . . c'est monsieur le corrégidor de Badajoz.

D. ESTEBAX. Lc corrégidor ?. . .

UN DOMESTIQUE. 11 d soii mondc avec lui... 11 veut vous parler.

D. ESTBBAN. Eh bicu ! qu'il entre!

LE coRRÉGiDOi» entrant, .le baise les maius de Votre Excellence.

D. ESTEBAN. Qui mc procurc* l'honneur de votre visite ?

LB coKKÉGiDOK. Moiiseigncur, c'est avec un vif regret que j'exécute un ordre qui vient de m'être transmis de la cour; mais la duchesse de Montalvan est dans ce château, se préparante passer en Portugal...

D. ESTEBAN. Qui VOUS a dit que la duchesse fût chez moi?

LE coRRÉGiDOK. Douccment, s'il vous plaît; parlons sans nous fâcher. J'ai reconnu sa voiture sous votre remise.

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n. KSTF.BAN. Vous (Hcs bieu honiine à reconnaître les armoiries d'une voiture.'

LE coRRKdiDon. Tout commc un autre, Monseigneur. Cependant n'en déplaise à Votre Excellence, la voiture de la duchesse n'a point d'armoiries... mais les domestiques ont tout avoué.

n. ESTKBAX. A voir votre barbe, je vous aurais cru trop de bon sens* pour écouter sérieusement les propos d'un domestique.

LE coHnK(;iDoi«. Je sens combien il vous est pénible de livrer votre hôte. Mais avant tout, vous ne voudriez pas donner asyle* à un ennemi du roi.

I). ESTKBAN. Monsieur, je ne loge ni duchesse ni ennemi de Sa Majesté. Allez-vous-en au diable et laissez-nous en paix, ou je vous ferai punir pour* votre impertinence.

LE coKRËGiooii. Pas d'iujurcs. Monseigneur, s'il vous plaît. Vous ne me ferez pas punir, car vous n'êtes plus gouverneur du canton*, et cependant...

D. E8TEBAN. Quc dit Cet iusolcnt?...

LE coKRÉr.iDOR. .le serais au désespoir de faire à Votre Excellence l'affront d'une visite judiciaire dans sa maison.

D. ESTEBAN. Si VOUS avicz cette insolence, vive Dieu ! vous verriez ce que gagne un vilain anobli depuis quelques jours à insulter un grand d'Espagne.

LE coRRÉr.iDon. Et vous. Monseigneur, vous pourriez apprendre à traiter la justice avec plus de lespect. Encore une fois, pour la dernière, dites-moi où est la duchesse.

D. ESTEBAN. Soitez, OU mcs gens vont vous mettre à la porte à coups de bâton.

LE connÉGiDOit. Vous m'y forcez. Entrez vous

autres. Kntrcnt des alguazils arinéK.

D. ESTEHAN sonnani. Ah! cunaille ! c'cst ainsi quc VOUS traitez un Mendoza ! Toi, coquin, tu paieras cher ton

audace ! Entrent des domestiques.

LE coRRÉGiDon. Dc par le Roi! Don Esteban de

Mendoza, je vous arrête. (Il le touche de savare..

D. ESTEBAx. Qu'ou me chasse ces gredins ! Eh quoi? la vare de ce maroufle vous a tous pétrifiés. Tenez, je vais vous apprendre votre devoir, ii Ure son épée.) Ah ! faquins, c'est donc ainsi qu'il faut vous parler! Hors

d ICI, canaille ! UIb les cliassc.i Entrent Inès et la duchesse.

INÈS. Ah ! ils vont le tuer ! Au secours ! au secours !

Henlre Don Esteban remettant son épée dans le Tourreau.

LA DUCHESSE. A merveille, seigneur baron. On ne peut mieux donner des coups de plat d'épée^. INÈS. Dis-moi, mon cœur, n'es-tu pas blessé?

D. ESTEBAN. Noil.

LA DUCHESSE. Pcut-oii demander à Votre Seigneurie quel grave sujet la porte à exercer son bras sur le dos de ces pauvres diables en robe noire !

D. ESTEBAN. Madame, j'aurais quelque chose à vous dire en particulier... Inès, laisse-nous un instant.

INÈS. Moi... mon cœur?

D. ESTEBAN. Oui.

INÈS. Est-ce pour long-temps?

I). ESTEBAN. Non, iioii ; mais laisse-nous. inés sort.

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LA nrcHF.ssK. Voilà bien du myslcre. Si vous n'étiez pas marié, savez-vous que cela m'effraierait?

D. ESTKBAN. Madame, il m'est pénible de vousôter cette humeur charmante. Apprenez que le corrégidor de Badajoz venait en ce moment même pour vous arrêter.

LA DUCHESSE. En vérité ?

D. ESTEBAN avec Taïuiié. Oui, Doua Sérafine. Je n'ai pas craint le courroux de la justice pour défendre des attraits que l'on veut cacher au monde dans la tour de Ségovie.

LA DUCHESSE. O le modèle des chevaliers errans ! Tristan, Lancelot, Amadis... recevez les remerciemens d'une infante malheureuse et persécutée. Ha, ha, ha*!

D. ESTEBAN avec un rire forcé. VoUS êtCS tOUJOUrS la

même !

LA DUCHESSE. Hélas ! il faut bien quitter cette gaieté qui ne me convient plus. Cher Don Esteban, achevez votre ouvrage. Donnez-moi quatre chevaux vigoureux, il faut que cette nuit je sois en Portugal.

D. ESTKBAN. Commaudcz; tout ici vous appartient.

LA DUCHESSE. Hélas ! faut-il (jue je vous quitte, à peine arrivée!... Je n'espère plus vous revoir... Mais il le faut!...

D. ESTEBAN. Madame, je...

LA DUCHESSE. Ne pcrdons point de temps... Avezvous un homme sûr, brave, déterminé, qui m'accompagne? Mon écuyer s'est cassé le bras à Caceres.

248 PROSPEH MÉRIMÉE

D. ESTEBA>. Doua Sérafinc, n en connaissez-vous point un ici qui se ferait gloire de vous servir?

LA DUCHESSE. Que voulcz-vous dire?

D. ESTEBAN. Sérafinc!... autrefois vous m'auriez dit de vous accompagner... de protéger votre fuite! — Pourquoi maintenant ne voulez-vous plus de moi?

LA DUCHESSE. O mou clicr Esteban?

D. ESTEBAN. Sérafinc ! . . . dites!... dites que vous me choisissez pour votre chevalier.

LA DUCHESSE. Non, Estcban, je ne le puis. C'est déjà trop que, pour moi, vous vous soyez exposé au ressentiment d'un ministre cruel. M'accompagner dans le Portugal insurgé, ce serait vous déclarer mon complice, vous fermer à jamais le chemin de l'Espagne... Non, cher Esteban, je ne puis vous perdre ainsi de gaieté de cœur. Songez que, comme gouverneur de ce canton*, vos démarches, même les plus indifférentes...

D. ESTEBAN. Que m'importe la colère d'Olivarès! Je voudrais avoir d'autres dangers à braver pour vous. D'ailleurs, en vous accompagnant, je me dérobe aux poursuites de la justice de Badajoz, que j'ai rudement malmenée... Dona Sérafine, ne me refusez pas,

je vous en conjure. ,ll lui prend la main.i

LA DUCHESSE. Impossible !... vous ne pouvez abandonner votre famille... votre chère Inès... Ah! ce nom doit vous faire oublier la pauvre Sérafine, et les dangers qu'elle va courir. — Adieu, Esteban, pense/, quelquefois à votre ancienne amie.

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n. RSTEBAN. Nom, iiiaclanio, iioii ! je ne vous quitterai pas î Vous courez trop de dangers, et je ne pourrais plus vivre, vous sachant exposée à mille périls, tandis que moi*, cavalier, tranquille dans ma maison, je me bornerais à faire de stériles vœux pour mon... hôte... ma chère Sérafine! (lise mciàgenouxM

LA DicHEssE. Ah ! cicl ! ne suis-je pas assez malheureuse! faut-il encore entraîner mon seul ami dans ma ruine!

I). ESTEBAN. Sérafine, dis oui, je t'en conjure par la blessure que j'ai reçue pour toi !

LA DUCHESSE. Crucl*, qucl temps me rappelez-vous.'

D. ESTEBAN. Tu BS Consenti! vive Dieu! je te suivrai jusque dans les cachots de Ségovie.

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