‹ [Œuvres complètes]Chapitre 95 sur 135 · SCÈNE IV DONA MARIA, FRAY EUGENIO · texte numérisé non relu

SCÈNE IV DONA MARIA, FRAY EUGENIO

FRAY EUGENIO sans voir dona Maria.

(Il s'approche de l'oranger, retire une lettre du creux de l'&rbre, et en remet une autre en place.)

Bel oranger, je te remercie, tu es fidèle à ton ordinaire. (Usant.) Des inquiétudes! des reproches!...

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Ah! tu es injuste. — Des baisers à la fin! — Nos deux lettres se ressemblent beaucoup.

OONA MARIA sautant en arrière, et à part. Arrière de moi,

Satan !

KnAY BUGHNio à part. Qui est cette jolie fille? comme elle saute! — Eh! c'est la petite Mariquita, l'amie de Francisca. — Elle est très-bien pour son âge. Que vient-elle de faire dans la pharmacie du couvent?

DONA .MARIA apercevant Fray Kugenio. Ah !

KRAY ELGE.MO. Il fallait m'appclcr pour vous donner la main, mademoiselle.

DONA MARIA. Quoi ! mousicur, vous?

FRAY liUGKMO. Je VOUS ai fait peur, je le vois.

DONA .MARIA. Nou, monsicur... mais c'est que... A parti Jésus ! Maria!

FRAY EUGENio. Je ne vous connaissais pas tant d'agilité, dona Maria. Et peut-on savoir ce qui vous fait entrer dans la pharmacie par une issue si extraordinaire?

DONA MARIA. Je n'y suis pas entrée, je vous jure.

FRAY EUGENIO. A la bonuc heure, mais vous en êtes sortie. — Gageons que je devine?

DONA .MARIA. Ah! monsicur, gardez -vous de croire...

FRAY BUGKMO. Avouez-lc, VOUS veucz d'escamoter là dedans du sucre candi. Ah! dona Mariquita, vous aurez alTaire à moi pour ce péché-là. Gare à vous quand je vous tiendrai dans mon confessionnal!

314 PKOSPER MÉRIMÉE

DONA MAHiA à part. Il 1116 ti'aitc coiTime UIIC ciifaiit.

FBAY EUGEMO. Mais, Vraiment, je crois que je vous fais peur... Rassurez-vous, mon enfant, je ne suis pas si méchant que vous le croyez. Allons! faut-il vous donner l'absolution ?^^5o/po te. Pour la peine, donnez-moi un peu de votre butin; à cette condition,

je ne vous dénoncerai pas. (Dona Maria lienl ses yeux attachés sur lui avec une expression proronde de tristesse.) Mais . . . COmmC

vous me regardez!... Vraiment, vous m'étonnez. Je remarque depuis quelques jours que vous êtes toute triste... vous avez perdu vos belles couleurs... Qu'avez-vous ? N'étes-vous point malade?

DONA MARIA. Malade! non... Je suis bien malheureuse.

FRAY EUGEMO. Est-cc quc Loretto, votre perroquet, serait mort?

DONA MARIA. Ah! quc VOUS me connaissez mal, Fray Eugenio : vous me croyez une enfant!

Bile met la main devant ses yeux*.

FtiAY Kur.KNio. Une enfant! non pas*; une grande demoiselle qui va bientôt avoir quinze ans.

DONA MARIA gravement. Et à quinZC aUS UC pCUt-On

pas soufTrir comme à trente?

FRAY EUGENIO. Pai'doii de ma méchante plaisanterie, mademoiselle; votre sérieux m'effraie* à la fin. Je crains que vous n'ayez reçu de mauvaises nouvelles d'Espagne; j'espère que monsieur votre oncle le général est toujours en bonne santé!

DOXA MARIA. Je Ic ci'ois. — Tout le mal que je

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soufTic vient de mol. Ah ! Fiay Eugénie, que je voudrais être un homme! — Je voudrais être morte.

FRAY BUGEMO. AUons doHC ! c'est pour le coup que je vais vous croire une enfant. Guérissez-vous donc de ces idées ridicules; vous les avez prises, je le gage, dans des livres que vous n'auriez pas dû lire. — Quel est ce livre-là?

DONA MARIA. Vous le voycz, c'est V Imitation de Jésus-Christ que vous m'avez donnée. Je n'ai pas passé un jour sans la lire; j'y cherche de la force, et je n'en trouve pas. — Je n'ai jamais lu de romans, Fray Eugenio, mais j'ai une âme, un cœur... je vis... je pense... et... Oh! c'est pour cela que je voudrais mourir.

FRAY EUGENIO à pari. La petite pcrsoune a quelque amourette en tête; elles sont terribles pour cela dans ce couvent. (Haut.i Eh bien! mon enfant, vous me conterez cela un de ces jours ; je n'ai pas le temps de vous exhorter et de vous gronder d'importance, comme vous le méritez. — Oui, vous méritez bien que l'on vous gronde pour toutes ces folies. Vous que je croyais plus raisonnable que la plupart de vos compagnes... fi donc! dona Maria. Maintenant il parait que c'est une espèce de mode que de vouloir mourir. Je n'entends que des plaintes de la vie que font des enfans* de votre âge.

DONA MARIA. Des cufans ! Des enfans* peuvent désirer la mort quand ils sont malheureux; moi, j'ai voulu mourir, mais la Mort* n'a pas voulu de moi.

316 PUOSPEK MÉRIMÉE

FUAY ELGENIO. QuC ditCS-VOUS ?

DONA MARIA. Vous avcz entendu dire* qu'il y a quinze jours j'ai manqué être tuée* par un taureau furieux; eh bien! c'est volontairement que je me suis placée devant ce taureau : il est venu à moi si près*, que j'ai senti sur ma joue le souffle de ses naseaux... et je ne sais pourquoi il ne m'a point fait de mal.

FHAY EUGENio. Si cc que vous dites est vrai...

DONA MARIA, fièrement. Vrai! Croycz-vous quc jc sache mentir?

FRAY EUGENIO. Vous auriez fait une grande folie et un grand péché. Vous êtes à l'âge le plus heureux de la vie; vous surtout, dona Maria, vous avez tout ce que vous pouvez désirer; vous êtes orpheline, mais vous avez un oncle puissant et riche; vous possédez en propre une fortune considérable. Dans un an d'ici, votre oncle viendra vous chercher pour vous mener en Espagne ; vous serez présentée à la cour; vous ferez un beau mariage.

DONA MARIA. Me marier! O ciel!

FRAY EUGENIO. Au Hcu de VOUS abandonner à cette mélancolie ridicule, vous devriez remercier Dieu des faveurs dont il vous a comblée. (A paru J'en parlerai au médecin.

DONA MARIA, avec force. Encore uuc fois, Fiay Eugenio, vous ne me connaissez pas.

(Ils se regardent flxoinent tous deux pendant un instant, puis baissent les yeux aussitôt.)

L*OCCASION 317

FRAY KUGKNIO, tirant sa montre. Je SUppOSe, dona Mai'ia,

que vous avez quelque confidence à me faire. Si mes conseils peuvent vous être utiles, je serai heureux de vous les donner. Demain je serai dans mon confessionnal depuis midi jusqu'à deux heures; préparez-vous, dans l'intervalle, par des exercices de piété. 11 faut que je vous quitte; madame la supérieure m'attend pour prendre le chocolat.

DONA MARIA. Vous mc mépriscrcz, je le crains, car vous êtes homme et prêtre.

FRAY KiGENio. Doua Mariquita, ou je me trompe fort, ou quelque amourette a tourné cette petite tête-là.

DONA MARIA. Vous êtes pi'êtrc ; . . . mais si vous pouviez comprendre...

FRAY el(;enio. Jc comprends fort bien que le bataillon des volontaires de Girone est arrivé le mois dernier à la Havane; que les officiers ont des uniformes tout neufs; qu'ils vont le dimanche à la messe dans l'église de Saint-Jacques, où vous allez... Nous parlerons de cela demain.

DONA MARIA. Jc uc VOUS dirai rien, vous ne m'entendriez pas. Malheureuse que je suis!

FRAY kl<;knio. 11 y a remède à tout, mon enfant, hormis à la mort. Adieu, le chocolat m'oblige à vous quitter.

|ll fait un pas pour s'en aller.) DONA MARIA le retenant. 11 faut quC jC vivc OU qUC je

meure!... Fray Eugenîo, écoutez-moi. Nous sommes

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seuls... Kcoutez-moi, de grâce... Vous devez m'écouter... Vous pouvez nie donner la vie ou la

mort... et si vous dites un mot... je jure... (Fr«y Eugénie redouble de gravité.) Ah! Fray Eugenio... vous êtes prêtre... je ne puis parler.

FRAY KUGKNio. Doua Maria, je ne sais si je dois rire de votre conduite ou m'en fâcher... Mais non; je vous plains; vous me faites pitié. Allez vous mettre en prière, et dans une heure d'ici, venez à l'église du couvent. Je vous écouterai; maintenant je ne puis.

DONA MARIA, tiranl une lettre de son sein. Ce qUC jC u'oSC

vous dire... cette lettre...

FRAY EUGENIO, tendant la main. QuC Contient CettC lettre?

Donnez.

DONA MARIA, retenant la lettre. Au moillS promettCZ-moi

de ne pas la lire tant que vous serez dans cette maison. Lisez-la ce soir, ce soir seulement. Vous me le promettez? Et demain... Non, ne m'en parlez jamais... Si vous me la rendez... ne me faites pas de reproches... ils seraient inutiles... Rendez-la-moi seulement... Je me punirai moi-même de ma folie... Mais, au nom de Dieu, vous ne me ferez pas de reproches*.

FRAY EUGENIO, prenant la lettre. DonueZ.

DONA MARIA. Aycz pitié de moi, je vous en supplie... J'ai résisté tant que j'ai pu... Surtout ne l'ouvrez

pas ici ! (Fray Eugenio brise le cachet.) Ah ! DicU ! qUC faitCS-

vous! Fray Eugenio... Je vous en conjure... par

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pitié... rendez-la-moi, Fray Eugenio... Vous me tuez... Ah! ne la lisez pas ici.

I HAY EUGENIO. Que faites-vous? remettez- vous, quelqu'un vient.

DONA MARIA. Nc la Hsez pas ici... ou rendez-la-moi.

RiTA eiiirani. Mousicur l'abbé, madame la supérieure vous attend pour prendre le chocolat.

KRAV EUGENIO. Jc vicnS. A Dona Maria.) Je lirai Ccla

tantôt.

[| sort avec Kila.

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