‹ [Œuvres complètes]Chapitre 96 sur 135 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

DONA MARIA seule.

J'ai donc livré mon secret... je l'ai livré sans espoir que Fray Eugenio réponde à mon amour... au moment où je venais de voir clairement son indifférence pour moi. — Qu'ai-je dit?... son indifférence! il est prêtre, il est dévot, il est honnête homme ; ainsi plus d'espérance pour moi. Je devrais, plutAt que d'attendre ses reproches... — Pourtant... s'il m'aimait... s'il pouvait m'aimer... mais non; il n'aime que Dieu. Quelquefois sa voix est si douce... si tendre môme... Tout à l'heure, j'ai cru un moment que ce n'était plus un prêtre... mais, lorsque j'allais parler, son expression est devenue si sévère, que mon courage s'est glacé... Cette soirée... quand je dansais avec Francisca, lorsqu'il était comme enivré par le spectacle de nos plaisirs, alors j'aurais dû lui avouer mon amour. — Francisca!... elle

dansait avec moi... Oh! non, elle ne l'aime pas. Si elle aime, elle a donné son cœur à quelque officier. . . — Il lui parle souvent... mais... non, il ne lui parle pas d'amour... Francisca ne pourrait pas... Un prêtre! Moi seule... Quel péché, mon Dieu! aimer un prêtre! Il n'y a que moi au monde qui puisse éprouver un amour aussi affreux, aussi criminel*... et cela me rassure; misérable que je suis... mon crime me rassure ! Au moins je n'aurai pas de rivale. . . Il a peut-être ouvert ma lettre... S'il la lisait maintenant?*... Sans doute elle excite sa colère, son indignation... Une femme s'abaisser à ce point!... Peut-être il rit de moi, et il dit, en haussant les épaules : La folle, l'enfant!... Grand Dieu! je leur prouverai que je ne suis pas une enfant... Ils verront que j'ai du courage plus qu'un soldat... que j'aime comme elles ne peuvent pas aimer. Je mourrai, si je ne puis être à lui... Mais cette lettre, s'il va la montrer! elle est si étrange... et la fin... comment donc disais-je à la fin? Je ne puis me rappeler un seul mot ; ma pauvre tête est toute troublée. . . Je... si vous ne m'aimez pas... je... Ah! pourquoi l'ai-je donnée, cette lettre? Imbécile!* Pourquoi ne pas lui parler? Il aurait vu mes larmes, mon trouble... Et ce papier froid et compassé, cette écriture soignée... avec des points et des virgules! Il croira que je feins une passion que je n'éprouve pas... que je copie des phrases de roman... Il m'appellera encore enfant... — Mon Dieu, tuez-moi; car ils me

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forceront à me tuer moi-même... Si je lui écrivais un mot, pour excuser, pour expliquer ma lettre... Non; cela serait encore plus absurde... Peut-être ne l'a-t-il pas encore lue... S'il l'avait lue, il reviendrait, ou bien il m'enverrait chercher... S'il faut rester long-temps avec mon inquiétude... je sens que je deviendrai folle... Je lui ai dit de n'ouvrir ma lettre que ce soir ; maintenant je crains qu'il ne m'obéisse trop bien... Oh! la mort vaut mieux que les tourmens de l'attente... et passer toute la nuit à se tordre et s'agiter dans son lit! Oh! Fray Eugenio,

donne-moi la mort tout de suite... (On entend rire et parler

derrière la scène.) Ah! j'cntcuds Venir ccllcs quc j'appelle mes amies. Voici leurs rires et leurs bavardages. Maintenant plus que jamais leur présence m'est

odieuse. fc^lle va pour sortir.

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