‹ [Œuvres complètes]Chapitre 98 sur 135 · SCÈNE VII DONA MARIA, DONA FRANGISCA · texte numérisé non relu

SCÈNE VII DONA MARIA, DONA FRANGISCA

DONA FRANCISCA serrant dans ses bras dona Maria. Chère Maria !

ma seule amie!

DONA MARIA l'examinant. Je ne te croyais pas sensible à ce point.

DONA FRANCISCA. Ah! tu ne peux comprendre encore ce que j'éprouve. (Uoe horloge sonne, et dona .Maria tressaille.)

Comme tu es nerveuse aujourd'hui! Va, si ton cœur était occupé comme le mien, cette heure* ne te rappellerait que des idées de bonheur. — Personne ne nous observe? Regarde; Mariquita; tu ne me trahiras pas? Une lettre... (Elle s'approche de l'oranger, et prend la lettre de Fray Eugenio. — Dona Maria la voit faire d'un air distrait. Dona Fraucisca lit rapidement la lettre et la baise ensuite.) Chère enfant! qUC je

t'embrasse aussi. (Eiie rembrasse.i Mais, dis-moi, pourquoi faut-il que tu sois malade aujourd'hui? Quand je suis heureuse et gaie, je voudrais que tout ce que j'aime fût heureux et gai comme moi.

DONA MARIA. Jc SOuffrC.

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DON A FRANciscA. Eiî cffct, dcpuis quclquc temps MOUS remarquons que tu es changée; mais tu as grandi, tu t'es formée si vite!... Laisse faire le temps; un jour tu seras heureuse comme moi, et alors tu te porteras bien.

DONA .MARIA. Tu cs donc bicu heureuse?

DONA FRANCISCA. Oh! oui ; je n'ai plus de vœux à former, sinon pour rester long-temps comme je suis maintenant. — Mais, Mariquita, mon bonheur m'étoufîe, et il faut que je t'en fasse la confidence, quoique à ta petite mine renfrognée* je juge que tu n'es guère en humeur de m'écouter. Tu es ma meilleure amie, et c'est une des charges de l'amitié d'écouter les récits des plaisirs et des peines de son amie. — On te croit ici une enfant, parce que tu es la plus jeune de nous Autres grandes; mais tu es si sage, si raisonnable, si... lEiie lembrasse.) Tiens, je t'aime tant que je ne veux m'ouvrir qu'à toi seule.

DONA MARIA soupirant. Je t'écOUtC, puisqUC tU le VCUX.

lA pari.» Peut-être ainsi contrainte, le temps s'écoulera-t-il plus vite pour moi.

DONA FRANCISCA. Eh bien! (Sinlerrompant.) Sais-tU qUC

tu es si grave que tu m'intimides?... Ne me regarde pas avec ces yeu.x-là... Et... tu ne me gronderas pas, petite fille. Respect à ses aînés ! *... Mariquita, j'aime, et je suis aimée. (Dona Maria lui serre la main.i

Eh quoi! à ton tour, voilà que tu as des larmes dans les yeux. Ah! mademoiselle, je vous y prends! Quoi! vous aussi! Qui l'aurait pu penser? « Il n'y a plus

d'cnfans, » comme dit la supérieure. Ces larmes me prouvent que ce petit cœur a déjfi parlé. Allons, est-ce un capitaine de dragons? un oflficier de marine?

DONA MARIA. Pcrsonnc, je t'assure. Souffrante comme je le suis, mes yeux sont disposés à pleurer facilement, et ce n'est pas une raison... (Dona Francisca la menace du doigt.» Non, je tc jurc... Mais OU dit que l'amour rend si malheureux, que je crains* pour toi, Paquita.

DONA FRANCISCA souriant. Et qui t'a dit ccla, petite?

DONA MARIA. Qui? tout le monde... madame la supérieure... notre confesseur.

DONA FRANCISCA . Fray Eugenio î Et tu crois qu'il dit vrai ?

DONA MARIA. Ils me parlent de ce que je ne connais pas... et je les crois.

DONA FRANCISCA. Enfant! Apprends, ma chère, qu'on te trompe; que l'amour, c'est le premier de tous les biens; que sans amour la vie n'est qu'un enfer. Mademoiselle Mariquita, vous m'avez l'air d'une petite hypocrite. Mais c'est à moi de parler la première; nous vous confesserons ensuite.

DONA MARIA. Et qui aimes-tu?

DONA FRANCISCA. Oh! Mariquita, si tu étais amoureuse, tu choisirais sans doute un enfant de ton âge, un jeune officier sortant d'une école militaire; tu ne penserais qu'au bonheur d'être mariée, et de se promener* sur le port en donnant le bras à ton

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mari... Oui, cela doit être un grand plaisir. Mais il y a tel amour... aussi fort, plus fort même que le mariage... et où le mariage... (baissant la voix) est impossible.

DoxA MARIA. Comment?

i)oNA FRANCiscA. Oui, Mariquita. Par exemple, on peut aimer un homme... marié. Si un homme s'est marié par des circonstances. . . n'importe lesquelles. . . suffit qu'il n'a jamais aimé sa femme... Elle est vieille et laide, méchante*... Ou bien, supposons une femme toute jeune, sans expérience, mariée à un vieillard... Ou bien... Mais ta vertu, à toi, te dit que cela est mal.

uoNA MARIA vivement. Moi ! . . . Ah! Paquita, je crois que l'amour est quelquefois plus fort que toutes les lois divines et humaines.:. L'amour vient, dit-on, on ne sait comment; et quand on s'aperçoit qu'on aime, il n'est déjà plus temps de réfléchir si cela est bien ou mal.

DOXA FRANCISCA. Tu dis ccla, petit ange! Que je t'embrasse encore pour ta gentillesse. Mais, dismoi, qui t'a enseigné cela?

DONA MARIA. Mais... je l'ai entendu dire... Ainsi, tu aimes un homme marié?

DONA FRANCISCA. Tu sais quc je ne suis pas trop dévote; et les deux années que j'ai passées en Angleterre m'ont appris qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce que les cagots nous content ici des hérétiques. — J'ai vu en Angleterre des

prêlics qui ont des femmes et des enfans*, et ce sont de très-bons piètres.

ooNA MAïuA. Eh bien?

DONA FRANCiscA. Eh bien! lu n'es pas encore sur la voie?... Mais toutes ces routes détournées sont inutiles avec toi. Tu m'as dit que l'amour est audessus de toutes les conventions divines et humaines. Tu me comprendras et tu m'excuseras. — Enfin, chère amie, j'aime un prêtre, et ce prêtre, c'est Fray Eugenio.

DONA MARIA. Fray Eugenio! Grand Dieu!

DONA FRANCiscA. Lui-mêmc. J'ai combattu quelque temps; mais maintenant, quand je réfléchis au temps que j'ai perdu sans l'aimer, je suis tentée de pleurer ces jours sacrifiés à la vertu, ou plutôt au préjugé. O ma chère! tu ne connais guère que l'amitié, ou peut-être quelque fièvre de tête que tu prends pour de l'amour... Mais l'amour véritable, l'amour défendu... O Mariquita, je t'aime plus qu'aucune femme au monde... Je ne sais ce que je ne ferais pas pour toi. Eh bien! si, pour sauver Eugenio, il fallait... Mais quelle folie de penser à ce qui n'est pas possible. Non, mon ange, un amant ne m'empêche pas d'avoir une amie, et je serai la plus heureuse des femmes, parce que j'aurai tout à la fois le plus tendre des amans* et la plus fidèle des amies.

DONA MARIA atterrée. Fray Eugenio ! . . . 11 t'aime!

DONA FRANCISCA. Je le VOIS, la philosophie est un

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peu ébranlée, et tes scrupules ou tes préjugés sont trop enracinés dans ton cœur, pour qu'il puisse me trouver une excuse. Un prêtre, pour toi, n'est pas un homme. Tu penses à un sacrilège, une profanation. J'avais tes idées avant d'avoir cédé à ma passion; et maintenant que je ne vis que pour elle, je me réjouis d'avoir eu quelques sacrifices à faire à mon Eugenio. Oui, je voudrais avoir été bien plus dévote que je ne l'étais, pour avoir pu lui sacrifier la crainte de l'enfer, pour avoir pu renoncer pour lui à mon àme; car il y a une jouissance divine à renoncer à tout, à souffrir tout pour celui que l'on aime.

DONA MAitiA. Et il t'aime?

i)ONA FHAxciscA. S'il m'aimc ! s'il m'aime! C'est toi qui peux me faire cette question! S'il m'aime! Il n'y a pas une goutte de sang dans son cœur qui ne soit à moi, pas un instant de sa vie où mon image ne l'occupe... Et cependant, chère amie, je lui dis du matin au soir qu'il ne m'aime pas, et lui, de son côté... Ah! nous nous faisons enrager à qui mieux mieux... Mais ces querelles sont délicieuses; c'est là ce qui fait vivre — Tu ne sais pas, ma chère; il a refusé, à cause de moi, d'aller en Espagne, où il avait la chance de devenir évêque au premier jour.

DONA MARIA. Et VOUS VOUS aimcz depuis longtemps?

noNA FRANCiscA. Mais, en vérité, je ne sais. Maintenant il me semble que la première fois que je l'ai

VU je l'ai aimé; pourtant il n'y a guère que six semaines que nous nous sommes dit que nous nous aimions. D'abord je le trouvai l'homme le plus spirituel que j'eusse encore vu. Chacune de ses paroles me semblait bien dite. Je retenais les phrases les plus insignifiantes que je lui entendais prononcer. Aucun autre homme ne me paraissait avoir de l'esprit, et je ne pouvais m'amuser dans un lieu où Fray Eugenio n'était pas. Bientôt je m'aperçus qu'il m'avait remarquée parmi nos compagnes. 11 me parlait plus souvent qu'aux autres; il me faisait cent questions, et moi, j'étais si troublée toutes les fois qu'il m'adressait la parole, que je lui répondais tout de travers. Quand, le soir, la supérieure nous faisait venir dans sa chambre pour faire de la musique, il était toujours derrière ma chaise; et quand j'étais assise devant le piano, je voyais toujours sa tête dans la glace qui est au-dessus du piano. Que de fois, au milieu d'un morceau, il m'est arrivé d'oublier à quelle ligne j'en étais! Fascinée, interdite, prête à me* trouver mal, je croyais voir le cahier et la glace onduler devant moi. Alors souvent, ma bonne Mariquita, tu venais; du doigt tu me montrais où j'en étais; tu m'encourageais; tu appuyais ta main sur ma chaise, et dans la glace je voyais ta tête à côté de celle de Fray Eugenio. Tous deux vous aviez l'air de m'aimer; vos regards étaient si doux quand ils se tournaient vers moi! — Et toi, quand tu chantais, pauvre Maria, toi qui as dix fois

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plus de talent que moi, Fray Eugenio ne t'écoutait pas, et il attendait avec impatience le moment où la musique cesserait, et lui permettrait de se rapprocher de moi pour causer. — Voilà que je m'aperçus que je l'aimais, et d'abord j'en fus toute troublée. Aimer un prêtre! un homme qui ne peut se marier! Mais je me souvenais des femmes de prêtres que j'avais vues à Londres; puis ma mémoire me rappelait toutes les personnes ([ui étaient malheureuses en ménage... Je n'en voyais pas une qui eût trouvé le bonheur en se mariant. Cependant j'évitais de me trouver seule avec Fray Eugenio ; je ne lui parlais plus; je ne le regardais qu'à la dérobée, et je voyais qu'il devenait triste, ses yeux étaient humides et supplians* quand il me regardait... Nous étions bien à plaindre tous deux. Alors j'entendis conter que Fray Eugenio n'avait pas eu de vocation pour entrer dans les ordres, et que des circonstances malheureuses l'avaient obligé à prendre ce parti. Tu ne saurais croire, chère amie, quelle fut ma douleur quand l'idée me vint qu'un désespoir amoureux l'avait fait renoncer au monde. Je ne pouvais supporter l'idée que Fray Eugenio aimât une autre femme. J'étais à peine sûre que je l'aimais, et déjà j'étais jalouse... O Mariquita, que la jalousie est une cruelle chose!... Puisses-tu ne jamais l'éprouver, cette vilaine passion! Que de nuits j'ai passées sans dormir, baignant mon oreiller de mes larmes et mordant mes draps avec rage!... Enfin je sus la vé-

l'itable cause qui Ta déterminé à prendre ce vilain habit.

DoxA MARIA. C'cst encoi'c l'amour?

ooNA FRANCiscA. Sa mèvc était très-malade... les médecins l'avaient condamnée... C'était une femme très-dévote... Eugenio avait alors dix-sept ans au plus. Sa mère mourante lui dit : « Si tu consentais à te vouer à Dieu, je suis sûre que tu obtiendrais du ciel la guérison de ta mère. » Il n'hésita pas, et, bien qu'il étudiât pour être médecin, il abandonna tout, se fit prêtre, et sa mère guérit.

OONA MARIA à demi-voix. C'cst unc âme géuéreusc, après tout.

DONA FRANCISCA. Tout cc quc j'apprcuais de lui me le faisait aimer chaque jour davantage. J'étais sûre qu'il m'aimait; toutefois il se faisait un scrupule de m'avouer sa passion, à cause de son âge et de sa profession. Je résolus donc de lui parler la première, et de l'obliger à se déclarer. Souvent alors j'entamais une conversation détournée, afin d'amener de bien loin le mot d'amour; et quand venait le moment de prononcer ce mot magique, je manquais de courage, et je n'osais. Enfin, un soir, par un beau clair de lune, nous dansions toutes dans ce jardin, et lui debout, adossé à cet oranger, nous regardait. En tournant devant lui, une fleur qui était dans mes cheveux tomba à ses pieds. D'abord il ne fit pas semblant de s'en apercevoir ; mais il laissa tomber

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son inuiu-huir iiégligeinment sur lu fleur, puis il se baissa pour le ramasser, et il ramassa la fleur en même temps. Quand on se reposa, je m'approchai de lui et je lui dis tout bas en riant, et cependant je tremblais, et j'entendais distinctement battre mon cœur : « Fray Eugenio, vous m'avez pris cette fleur; rendez-la moi... » 11 me parut tout interdit. 11 tira la fleur de son sein, et me la rendit. La lune était alors voilée par un petit nuage blanc. « Pourquoi m'Atez-vous, dit-il, ce que vous avez jeté comme une bagatelle, et ce que j'ai ramassé comme un trésor? » Il souriait et s'efforçait d'avoir l'air de plaisanter; mais nous étions bien sérieux l'un et l'autre. « Prenez, lui dis-je : je vous la rends, puisque vous y tenez. » Et j'étendis la main : la fleur tomba, et ma main se trouva dans celle d'Eugenio. Alors un tel tremblement me saisit, que si je n'avais pas été soutenue par lui, je serais tombée à terre, •le ne sais ce qu'il me dit, ni ce que je dis, ni combien de temps nous restâmes sous cet oranger; mais, en nous séparant, nous savions que nous nous aimions, et nous avions trouvé un moyen de nous revoir. — Te le dirai-je, chère amie, ce moyen? Tu vas me gronder. Je feignis de vouloir me confesser; j'allai à l'église, je me mis à genoux devant lui, et, dans ce confessionnal. Dieu entendit des sermens* d'amour, au lieu d'aveux et de remontrances. Nous ne pouvions nous toucher que le bout des doigts ;

Clara Gatul ii

mais je sentais son haleine brûlante qui caressait ma bouche... et nous baisions les grillages avec des transports frénétiques... Oh! si j'avais pu alors me jeter dans ses bras, j'aurais consenti à être anéantie après une heure de bonheur.

DONA MARIA. Et VOUS êtcs hcurcux ! . . . Si vous étiez découverts.

DONA FHANCiscA. Oh ! ccla est impossiblc. Eugenio est si prudent! Il n'entre que la nuit dans ce jardin, et une fois seulement il a consenti, à grand'peine, à monter dans ma chambre. C'était une grande folie de ma part, car tu sais que ma cellule touche à celle de la supérieure, et l'on entend chaque mot qui s'y dit. Heureusement que la senora Monique dormait assez bruyamment pour nous rassurer. — Mais, d'ordinaire, voici le lieu de nos rendez-vous. Vois-tu cette petite bruyère parfumée, ma chère Mariquita^.,. Cette nuit, nous étions là tous deux; je tenais sa main dans la mienne; sa tête était appuyée sur mon sein ; je sentais battre l'artère sur sa tempe ; nous étions si fatigués tous deux, tellement accablés de bonheur, que nous ne pouvions parler; seulement nous soupirions de temps en temps, en regardant le ciel étoile. Nous voyions la croix du sud-* s'incliner lentement là devant nous, et de temps en temps une légère brise de la mer faisait tomber sur nos têtes des fleurs d'oranger... O Mariquita, que nous étions bien ! Si tu savais quels plaisirs nous donne l'amour! Je ne conçois pas comment on n'en

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meurt pas... «Elle cache M tei« sur le cou de Dona Maria.) Ah!

Maria, Maria... mais, mademoiselle, vous ne devez pas connaître encore tous ces mystères-là... — Tu es trop jeune encore, petite amie. J'ai trois ans de plus que toi, et je ne suis si savante que depuis quelques semaines; ainsi tu peux attendre encore : ton temps viendra. — Une seule chose m'inquiète. Nous n'avons pas d'asile; nous bivouaquons. Comment ferons-nous dans la saison des pluies ? Le jardin ne sera pas tenable. Peut-être la cabane du jardinier pourrait-elle nous servir.

DONA .MAKlAavec un sourire amer. Voilà jUSqu'oÙ Va ta prévoyance... imprudente que tu es! Il est impossible qu'avant un mois tout ne soit découvert. On verra Fray Eugenio escalader les murs du couvent. — On l'arrêtera; votre intrigue sera connue; il sera renfermé dans quelque couvent de la Trappe; toi, on te mettra aux Filles repenties. — Pourquoi ne te sauves-tu pas avec lui? c'est, crois-moi, le parti le plus prudent... c'est la seule chance de salut qui vous reste.

DONA FRANCiscA. Hélas ! ma bounc, tu m'effraies; mais que faire? Tu oublies que Fray Eugenio n'a presque rien, et que moi je n'ai que ce que je tiens des bontés de mon grand-père. Pour un enlèvement il faut autre chose que de l'amour ; il faut ce dont les romanciers ne parlent pas, de l'argent, et beaucoup d'argent. Je te l'avouerai à ma honte, chère Mariquita, quelquefois dans notre chapelle, en regardant

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cette petite statue de la Vierge ornée de tant de pierreries, une envie violente m'est venue de m'emparer de toutes ces richesses, et de me sauver avec Eugenio en les emportant. Cette idée-là m'a valu de belles morales d'Eugenio.

DONA MARIA. Il fallait t'adresser à moi; tu sais que je suis riche : je puis disposer d'une somme considérable en dépôt chez mon banquier, et j'ai en ma possession des bijoux qui sont, m'a-t-on dit, d'un prix fort élevé.

DONA FHANCiscA. Géuércuse amie, comme je reconnais là ma bonne Maria*; mais je ne pourrais pas accepter de toi un sacrifice si considérable.

DONA MARIA. Un sacrificc ! de l'argent!

DONA FRANciscA. Eugcuio ne voudrait jamais accepter de l'argent d'une femme; je le connais trop bien : il est fier et même un peu hautain ; mais voici notre plan. Eugenio travaille avec ardeur à son ouvrage sur les pères de l'Eglise*, et du produit qu'il en retirera...

DONA MARIA. Folic ! mcs seules boucles d'oreilles en diamans se vendront plus cher que tous les ouvrages qu'il pourra faire.

DONA FRANCISCA un peu piquée. Je UC doutC paS qUC tCS

boucles d'oreilles en diamans ne vaillent beaucoup d'argent; mais le livre d'Eugenio est rempli de mérite, c'est un ouvrage qui manquait à la science. Il le vendra ce qu'il voudra... — au moins assez cher pour nous mener jusqu'à la Jamaïque, où nous

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pourrions nous établir. Lui, donnerait des leçons d'espagnol et de latin ; et moi, je broderais et je lui ferais^ la cuisine. Oh! comme cela sera amusant!

DONA MARIA. Oui; mais, avant que cet ouvrage sublime soit terminé, si vous étiez découverts... Accepte mes diamans et pars; vivez heureux ensuite, si* vous pouvez.

DONA FRANCiscA. Nous uc pouvous rcccvoir un présent d'une telle valeur, mon amie; mais si tu l'exiges, je demanderai à Eugenio la permission de t'emprunter assez d'argent poui' fréter un petit bâtiment jusqu'à la Jamaïque.

ooNA MARIA. Je n'aî pas besoin de mes diamans*, je ne m'en parerai jamais; accepte-les, je le veux. Tiens, voici la clef de ma cassette, prends mon écrin, et pars cette nuit*.

DONA FRANCISCA. Mais...

DONA MARIA se levant. Pieuds, te dis-jc, et laissc-moi.

DONA FRA^CISCA. Je le vois. Maria, je t'ai scandalisée, tu me méprises et tu veux te débarrasser de moi. Ta vertu sévère ou ta dévotion me condamne : cependant, par un reste d'amitié, tu ne veux pas me perdre ; mais, si tu ne m'aimes plus comme auparavant, je n'accepte pas tes dons.

DONA MARIA. Sî tu me ci'ois de la dévotion ou des scrupules, tu te trompes fort. Si tu aimes véritablement Fray Eugenio, situes véritablement heureuse avec lui... tu as bien fait.

DONA KRANciscA. Ta voix est tremblante, et tu

caches mal ta colère. Mariquita, dis-moi, qu'as-tu? Est-ce contre moi que tu es en colère? réponds-moi.

DONA -MARIA. Je t'ai dit que j'étais malade... j'ai une migraine horrible, et depuis une heure tu me parles de ton Fray Eugenio, de... Tiens, laissemoi seule ici, et prends ma clef.

DONA FRANciscA. Nou, jc uc vcux pas avant d'avoir consulté Eugenio.

DONA MARIA. Eh bien! comme tu voudras; mais, pour Dieu, laisse-moi! Chaque mot que tu dis me casse la tête.

DONA FRANCISCA. Maria, tu ne m'aimes plus, je le vois bien.

DONA MARIA. Va, je t'aime plus que je ne le croyais moi-même.

DONA FRANCISCA. Je te laissc, puisque tu veux être seule, Mariquita;... mais au moins embrasse- moi pour me montrer que tu m'aimes toujours.

DONA MARIA lui tendant la joue. Es-tU COUtentC ?

DONA FRANCISCA. Jc t'cmbrassc comme j'embrasse Eugenio. Il a l'haleine aussi douce que toi. Mais tu te fâches; adieu. Elle sort.

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