‹ [Œuvres complètes]Chapitre 97 sur 135 · DON A MARIA, DON A IRÈNE, DONA XIMRNA, DONA FRANGISCA · texte numérisé non relu

DON A MARIA, DON A IRÈNE, DONA XIMRNA, DONA FRANGISCA

DONA iHÈNK. Maria, Mariquita, où vas-tu donc? Pourquoi nous fuis-tu?

DOXA xi.MENA. Qu'as-tu donc, Mariquita? tu as les yeux rouges; on dirait que tu viens de pleurer. Ah! je devine, tu lisais un roman qui finit mal.

Do>A MARIA. J'ai mal à la tête.

DONA FKANCiscA. Pauvrc amic ! Oui, ton front est brûlant. Reste ici, à l'ombre, crois-moi. On étoulîe dans nos chambres. Asseyons-nous sur ce banc; tu

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appuieras ta tête sur mon épaule, et moi... lUsi j'ai tant de choses à te dire, chère Mariquita. Il faut absolument que tu restes et que tu m'écoutes.

DONA IRÈNE. Mariquita, sois juge entre Ximena et moi.

DONA XIMENA. Un bcau juge que tu prends! Comme si elle se connaissait à ces sortes de choses. Passe encore pour Francisca.

DONA iKÈNE. Il n'est pas besoin de tant de connaissances, puisqu'il s'agit de dire son goût.

DONA FRANCISCA. Ne la tourmcntez pas avec vos questions ridicules. Pauvre enfant! vous voyez bien qu'elle est malade.

DONA IRÈNE. Oui, c'cst qu'apparemment tu veux l'ennuyer ^ toi toute seule. Vous êtes insupportables toutes deux avec vos éternelles amitiés.

DONA MARIA baillante De quoi s'agit-il, Irène?

DONA IRÈNE. Fi! quc cela est vilain de bâiller ainsi au nez des gens!

DONA MARIA. J'ai uu grand mal d'estomac.

DONA IRÈNE. Tu as VU CCS offîciers de marine qui sont venus avec V Esineralda et qui ont entendu la messe hier à notre église? Eh bien! Ximena, qui est déjà éprise de l'un d'eux, s'en vient nous dire que leur uniforme est plus beau que celui des dragons d'Amérique. Comment la trouves-tu? Les officiers de marine qui sont habillés si simplement, tandis que les dragons d'Amérique, avec leur uniforme vert et jaune, les galons d'argent, le pantalon

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gris avec le passe-poil orange, le casque noir et le plumet...

DON A xiMF.NA. Oui, avcc cc costume-là, ils ont l'air de canaris, tandis que les marins avec leur habit bleu et rouge, le pantalon blanc... C'est une tenue sévère qui sied bien à des militaires. Et puis j'aime beaucoup leur chapeau bordé d'or, et je suis folle de leur poignard.

DONA IRÈNE. Lcs couductcurs de mules et les ouvriers* ont aussi des poignards; mais un grand sabre traînant qui résonne sur le pavé, y a-t-il quelque chose de plus joli! Et les éperons, parlezmoi de cela! Quand ils entrent dans l'église, ils font tant de bruit, que tout le monde les regarde. Les marins n'en pourraient pas faire autant.

DONA xiMENA. C'cst qu'ils uc vculeut pas faire les capitans matamores comme les dragons. Mais les officiers de V Esmeralda sont des braves à trois poils, tout le monde le sait. D'abord il faut tant de courage pour être marin.

DONA IRÈNE. Comme s'il n'en fallait pas pour être dragon? Quant à moi, je serais tout aussi effrayée de monter à cheval* que de naviguer sur un vaisseau en pleine mer.

DONA xi.MENA. Et Ics tcmpêtcs, les naufrages et les combats*, c'est là qu'il faut avoir du cœur! Tous ces canons que tu vois aux sabords tirent avec des boulets rames qui tuent vingt hommes à la fois...

DONA IRÈNE. Mesdemoiselles, remarquez-vous que

Ximena sait déjà tous les termes de marine, depuis qu'elle a donné son cœur à un capitaine de frégate ?

ooNA XIMENA. Je ne lui ai rien donné du tout, et je ne lui ai pas encore parlé ; mais il a une lettre de recommandation pour ma tante. Je le verrai chez elle dimanche, et je sais bien* que c'est un jeune homme très comme il faut. D'abord il faut être gentilhomme pour entrer dans la marine.

DONA IRÈNE. Si tu ne lui as pas encore parlé avec la bouche, tu lui as assez parlé. Dieu merci, avec ton éventail.

DONA XIMENA. Mon Dicu ! toi qui parles, tu n'as pas cessé de faire des signes, et d'envoyer des œillades à ton grand capitaine, don Rafaël Samaniego. Un joli nom ! au lieu que le capitaine de Y Esmeralda s'appelle Don Juan de Garibay, ce qui est un nom basque, pour que vous le sachiez, et il a une croix d'Alcantara, et il a soutenu un très-beau combat naval, et il s'est battu au pistolet à Carthagène avec un Anglais à qui il a cassé le bras, et...

DONA FRANCiscA. Commc tu sais bien son histoire!

DONA IRÈNE. Jc n'aime pas le pistolet, c'est bête; au lieu que l'épée, c'est bien plus gracieux. Le mois dernier. Don Rafaël s'est battu à l'épée. Il est d'une adresse surprenante.

DONA FRANCISCA. Il paraît que l'habit militaire a des attraits tout-puissans à vos yeux.

DONA IRÈNE. Ma foi, ccla sied bien à un homme. Si j'étais homme, je voudrais être colonel de dragons.

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OONA xiMENA. Moi, SI j'étais homme, je serais capitaine de vaisseau. As-tu remarqué les enfants qu'ils appellent les cadets de marine? Comme ils sont gentils avec leur petite veste bleue et leur pantalon blanc!

Dox\ ^•RA^CISCA. Et vous seriez filles à ne trouver bien un homme que s'il a des galons sur la manche, et sur la tête un chapeau à trois cornes ou bien un casque?

DONA IRÈNE. Pour Cela, non. Tiens, sans aller bien loin, nous voyons tous les jours un bien bel homme qui n'a pourtant pas d'uniforme.

DONA xiMENA. Je sais qui tu veux dire, et cela est bien vrai.

DONA FRANCISCA. Qui donC?

DONA IRÈNE. Belle demande! Fray Eugénie.

DONA FRANCISCA. Fray Eugenio!

DONA MARIA. Fi'ay Eugenio!

DONA xiMENA. Il est Certain qu'il n'est pas possible d'avoir de plus belles mains que les siennes.

DONA IRÈNE. Et, dans ses yeux, quelle noblesse et quelle douceur tout à la fois!

DoxA xiMENA. C'cst dommage qu'il ne porte pas de moustaches; il a la bouche un peu grande.

DONA IRÈNE. Pas trop pour un homme, et il a des dents superbes. Aussi faut-il voir comme il en prend soin. C'est pour cela, je crois, que, depuis quelque temps, il ne fume plus. — Pourquoi ris-tu, Paquita?

DONA FRANCISCA. Jc ris de la profondeur de vos observations.

DONA xiMENA. Cc que j'aime le plus en lui, c'est qu'il est toujours de bonne humeur, il est facile, jovial; c'est tout l'opposé de son prédécesseur, feu l'abbé Domingo Ojeda, qui nous tracassait à tout propos. Fray Eugenio nous permet de danser entre nous, de chanter et de rire, et il nous répète à chaque instant : Amusez-vous pendant que vous êtes jeunes. Il prend toujours notre parti auprès de notre vieille supérieure, qui est d'humeur si acariâtre : en vérité, c'est un galant homme.

DONA IRÈNE. Vous savez ce qu'il a fait pour dona Lucia d'Olmedo?

DONA FBANciscA. Nou Vraiment.

DONA IRÈNE. Toutc la villc cu parle : je l'ai entendu conter hier chez ma mère.

DONA FRANCiscA. Dona Lucia, la fille de l'auditeur don Pedro? celle qui s'est fait enlever par un officier des dragons d'Amérique?

DONA IRÈNE. Précisément. — D'abord son père jetait feu et flammes; il ne parlait de rien moins que de mettre dona Lucia aux Filles repenties, et il avait obtenu du corrégidor un ordre pour faire arrêter l'officier de dragons... un lieutenant, un Fadrique Romero, quelque chose comme cela. On dit que c'est un assez beau militaire, des moustaches noires, pinçant assez bien de la guitare : c'est même avec sa guitare qu'il a séduit cette folle de dona Lucia, car c'est un cadet de famille qui n'a pas un sou vaillant. Il faut qu'il vive avec sa paye*. Vous savez ce que c'est. — Bref, il faisait une excellente affaire en

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adressant ses hommages à dona Lucia dont le père est si riche.

DONA FRANCiscA. Et Fray Eugenio?

DONA IRÈNE. Fray Eugenio est allé trouver le père, qui était furieux; il lui a fait sans doute un sermon bien éloquent, bien touchant, comme ses sermons de carême. 11 lui a dit : Vous voyez bien que vous allez faire votre propre malheur en faisant celui de votre fille; vous voulez punir un scandale, et vous causez un scandale plus grand, et cœtern, et cœtera. Enfin, il a tant prêché, tant prêché, que le père a pleuré quelque peu. Fray Eugenio avait tout prêts*, dans un cabinet, le ravisseur et la fille séduite. Il ouvre la porte, crac ! les voilà tous deux aux pieds du vieillard, qui lui baisent les mains, qui versent des torrens* de larmes. Mon père par ci, mon père par là... Conclusion : le cœur de bronze de monsieur l'auditeur est devenu comme une cire molle; il les relève, embrasse sa fille, et tend la main à Fadrique, en lui disant : « Mon cher fils! » Le meilleur de l'affaire, c'est que ce Don Pedro, qui est plus ladre qu'un juif, a été si bien retourné par Fray Eugenio, qu'il a donné une dot superbe à sa fille. Et savezvous pourquoi? Il est vaniteux; Fray Eugenio lui a persuadé que toute la ville se moquerait de lui s'il ne faisait pas les choses grandement. — Eh! Paquita! qu'as-tu donc? tu pleures?

DONA KitANciscA. Oui, cc trait de sa générosité m'a émue.

DONA xiMENA. Grand pouvoir de l'éloquence!

noNA IRÈNE. Oh! le cœur sensible! Ah! ah! ah!

DONA xiMENA. Voilà Paqulta (jui pleure. — Mariquita a l'air d'être près d'en faire autant. Pour le coup, cela est par trop romanesque. Irène, crois-moi, laissons ces demoiselles pleurer ensemble; aussi j'ai quelque chose à te conter qui te fera rire*. Adieu, mesdemoiselles : si vous avez vos secrets,

nous avons les nôtres. Klle non avrc dona Irène.

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