LES ADIEUX DÜ VIEILLARD
11 était père d'une famille nombreuse, À l'arrivée des Européens, il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils l'abordérent; il leur tourna le dos, se retira dans sa cabane, Son silence et son souci ne décelaient que trop sa pensée : il gémissait en lui-même sur les beaux jours de son pays éclipsés. Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient ses cama= rades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avançs d'un air sévère, et dit :
= Pleurez, malheureux Taïtiens! pleurez; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connalirez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au câté de celui- 1, dans l'autre, vous enchalner, vous égorger, ou vous assuÿjet=
À. La présence de ce vieillard et son attitude à l'arrivée des Européens sont sigualées par Hougainvilie.
exposé aux flèches de nos ennemis? t'avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux? Nous avons respecté notre image en toi. Laisse-nous nos mœurs ; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières, Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous ayons faim, nous ayons de quoi manger ; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vètir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque- 1-il, 4 ton avis? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finironsnous de travailler? Quand jouirons-nous? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières, la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée l'agiter, te tourmenter tant que tu reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes; vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraiches et belles, Prends cet arc, c’est le mien; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre; je grimpe la montagne; je perce la forêt; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure. (Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre ; ét j'ai quatre wingt-dix ans passés. Malheur à cette ile! malheur aux Taïtiens présents, et à tous les Taïtiens à venir, du jour où tu nous as wisités! Nous ne connaissions qu'une maladie ; celle à laquelle - l'homme, l'animal et la plante ont été condamnés, la ea etui nous en a apporté une autre : tu as infecté notre sang. Il nous faudra peut-être exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants; ceux qui ont approché tes femmes; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trem= pés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ; ou nos enfänts, condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu ss doyné aux pères et aux mères, et qu'ils transmettront à
jamais à leurs descendants. Malheureux! tu seras cotpable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour eu arrêter le poison. Tu parles de crimes ! as-tu l'idée d'un plus grand crime que le tien? Quel est chez toi le châtiment de celui qui tue son voisin? la mort par le fer: quel est chez toi le châtiment du lâche qu l'empoisonne? la mort par le feu : compare ton forfait à ce nier ; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu. mérites? Il n'y a qu'un moment, la jeune Taïtienne s'abandonnait aux transports, aux embrassements du jeune Taïtien; attendait avec impatience que sa mère (autorisée par l'âge nubile) relevät son voile, et mit sa gorge à nu. Elle était fière d'exciter les désirs, et d'arrêter les regards amoureux dé Pinconnu, de ses parents, de son frère ; elle accéptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle d'innocents Taïtiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous, Nos jouissances, autrefois si douces, sont accompagnées de remords et d'eflroi. Cet homme noir, qui est près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles; mais nos garçons hésitent ; mais nos filles rougissent. Enfonce-toi, si tu veux, dans la forêt obseure avec la compagne perverse de tes plaisirs ; mais accordé aux bons et . simples Taïtiens de se reproduire sans honte, & la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnéte et plus grand pourrais-tu mettre à la place de celui que nous leur avons inspiré, et qui les anime? Ils pensent que le moment d'enrichir Ja nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ilsis'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croitre : ils croïssent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vicé, ni honte. Écoute la suite de tes forfaits, À peine t'es-tu montré parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs, À peine es-tu descendu dans notre terre, qu'elle a fumé de sang. Ce Taïtien qui courut & 14 rencontre, qui l'accueillit, qui te reçut en erjant : Taïo! æni, ami; vous l'avez tué, Et pourquoi l'avez-vous tué? parce qu'il avait été aéduit par l'éclat de tes petits œufs de serpents! Il te donnait