‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 54 sur 116 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Page 464. — Qu'est-ce que l'esprit en lui-même? L'aptitude à voir les ressemblances et les différences, les convenances et les disconvenances qu'ont entre eux les objets divers.

— Quelque différence qu'il y ait entre les sens d'un individu et les sens d’un autre individu, cela n'y fait rien.

— Je le veux; mais lorsqu'il s'agit de prononcer sur l'ap= titude d'un homme à une chose et l'aptitude d'un autre à la même chose, n'y a-t-il rien de plus à considérer que les pieds etles mains; le nez, les yeux, les oreilles et lé toucher?

— Et quoi donc encore, puisque ce sont là les seuls organes de la sensation”

— Mais la sensation de l'œil s'arrète-t-elle dans l'œil? Estce lui qui assure et qui nie? La sensation de l'oreille s'arrête t-elle dans l'oreille? Est-ce elle qui assure et qui nie? Si par supposition, un homme en était réduit à un œil vivant ou à une oreille vivante, jugerait-il, penserait-il, raisonnerait-il comme un homme complet?

— Mais cet autre organe que vous regardez come 1€ tribunal de l'afirmation et de la négation, on n'y entend rien.

— Il se peut qu'on ne l'ait pas encore assez étudié, il se peut même qu'en l'étudiant beaucoup on n'y entende pas davantage ; mais que s'ensuit-il de là? qu'il puisse être sain ou malsain, conformé de cette manière ou d'une autre sans aucune cons quence pour les opérations intellectuelles, c'est une assertion contre laquelle mille expériences réclament et que vous ne persuaderez à personne.

— Maïs attendez, je reviens sur mes pas, Cet homme que vous avez réduit à un œil vivant a-1-il de la mémoire?

— Je consens qu'il en ait.

— S'il en'a, il comparera des sensations, il raisonnera.

— Oui, comme le chien raisonne, et moins encore, J'en dirai autant de chacun des autres sens ; et l'homme d'Helvétius se véduira à la réunion de cinq animaux très-imparfaits.

— Non pus, s'il vous plait. Ces animaux se perfectionneront par l'intérêt commun de leur conservation, par leur société,

— Et où est le lien de cette société? Comment l'œil se faitilentendre à l'oreille, l'oreille au nez, le nez au palais, le palais au toucher ? Où est leur truchement?

— Dans tout l'animal.

— Dans ses pieds? mais on coupe les pieds à l'homme sans Tabrutir. Il n'y a pas un de ses membres dont je ne puisse le priver, sans conséquence pour son jugement et pour sa raison,

INTITULÉ L'HOMME. 837 cipe des netions de l'espèce entière, tandis que ce n'est que le motif des actions de l’homme voluptueux; et cessez de prendre des conditions primitives, essentielles et éloignées, pour des causes prochaines, et dè gâter d'excellentes observations par des inductions absurdes.

Et ne croyez point que je plaisante; sans un correspondant et un juge commun de toutes les sensations, sans un organe commémoratif de tout ce qui nous arrive, l'instrument sensible et vivant de chaque sens aurait peut-être une conscience momen— tanée de son existence, mais il n'y aurait certainement aucune conscience de l'animal ou de l'homme entier.

Page 452. — Tous n'éprouvent pas les mêmes sensations, mais tous sentent les objets dans une proportion toujours la même.

Eh hien ‘, ce seront des instruments accordés par tierce, par quarte ou par quinté; quoique l'accord soit le même, les sons rendus seront plus ou moins sourds, plus ou moins aigus. Voilà déjà, ce me semble, une assez grande source de variétés dépendantes de l'organisation,

Mais outre la sensibilité physique commune à toutes les parties de l'animal, il en est une autre tout autrement énergique, commune à tous les animaux et propre à un organe particulier; soit qu'en effet cette dernière sensibilité ne soit originairement que la première, mais infiniment plus exquise dans cet endroit qu'ailleurs, soit que ce soit une qualité particulière, ce que je ne décide pas : c'est la sensibilité du disphragme, cette membrane nerveuse et mince qui coupe en deux cavités la capacité intérieure. C'est là le siége de toutes nos peines et de tous nos plaisirs; ses oscillations ou crispations sont plus ou moins fortes dans un étre que dans un autre : c'est elle qui caractérise les Ames pusillanimes et les âmes fortes. Vous feriez grand plaisir à la Faculté de médecine, dont vous seriez le bienfaiteur ainsi que de toute l'espèce humaine, si vous pouviez nous apprendre comment on lui donne du ton quand elle en manque, et comment on lui en dte quand elle en a trop. Il n'y a que l'âge qui ait quelque empire sur elle ainsi que sur la tête. C'est grâce à sa A ms ame ane

1: Ce paragraphe est ellé eu entier dans es Mémoires de. Naïgron. La 22

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le dévore. Comme le cerf en automne, il baisse sa corne et fait marcher la biche timide devant lui; dans le coin de la forèt obscure où il l'a détournée, il s'occupe de son bonheur forte ment, sans penser à celui de l'être qu'il soumet; satisfait, il le laisse et se retire. Tâchez, si vous le pouvez, de me faire un poêle tendre et délicat de cet animal-là. 11 n'a qu'un mot, ouil ne l'a plus.

. Page 453. — On se fait à discrétion poëte, oratewr, peintre

où géomètre.

Comment peut-on exceller dans des genres qui supposent des qualités contradictoires ? Quelle est Ia fonction du géomètre? De combiner des espaces, abstraction faite des qualités essentielles à la matière ; point d'images, paint de couleurs, grands contention de tête, nulle émotion de l'âme. Quelle est celle du poëte, du moraliste, de l'homme éloquent? De peindre et d'émouvoir.

Si l'on n'est pas homme de génie en deux genres différents, cen'est pas seulement faute de temps, c'est encore faute d'aptitude.

La poésie et la peinture sont peut-être les deux talents qui se rapprochent le plus; cependant on citerait à peine un seul homme qui ait su faire en même temps un beau poëme et un beau tableau.

Le poëte décrit, £a description embrasse le passé, le présent et l'avénir; un long intervalle dé temps. dans le peintre, n'a qu'un instant. Aussi rien n'est si ridicule et si incompatible avec l'att que le sujet d’un tableau donné avec quelque détail par un littérateur, mème homme d'esprit. L

I y a bien de la différence entre les roses qui sont sur ls palette de Van-Huysum'et les roses qui croissent dans l'imaginationsde l'Arioste.

Voïci trois styles bien différents; celui-ci est simple, clair, sans figure, sans mouvement, sans verve, sans couleur : c'est celui de D'Alembert et du géomètre.

Cet autre est large, majestueux, harmonieux, abondant noble, plein d'images tantôt délicates, tantôt sublimes : c'est celui de l'historien de la nature et de Buffon.

troisième est véhément, il touche, il trouble, il agite, il la tendresse, à l'indignation, il élève où calme Îles passions : c'est celui du moraliste et de Rousseau.

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des haies et braver la pointe des ronees; le barbet pour se jeter à l’eau; et si vous vous proposez de dérouter leur allure, vous y userez beaucoup de temps et de courroies; vous crierez et vous ferez beaucoup crier ces animaux, et vous n'aurez que de mauvais chiens. L'homme est aussi une espèce animale, sa raison n'est qu'un instinct perfectible et perfectionné; et dans la carrière des sciences et des arts il y a autant d'instincts divers que de chiens dans un équipage de chasse.

Abid. — Pourquoi si rarement du génie en différents genres?

Ls question est bonne, voyons encore une fois comme il

— C'est que l'homme...

— Monsieur Helvétius, c'est que l'homme, entraîné tout entier vers l'objet favori d'une aptitude innée, n'aperçoit que celui-là. C'est que quand la nature l'aurait destiné à devenir grand homme dans une autre carrière, il n'aurait pas eu le temps de la suivre. Passez votre vie à nager, et vous ne serez plus qu'un médiocre coureur; courez jusqu'à l'âge avancé, et vous nagerez mal. Les hommes qui ont un génie sont rares; combien plus rares encore ceux qui-ont reçu un double géniet Ce double présent est peut-être un malheur. 1] peut arriver qu'on soig alternativement agité, ballotté par ses deux démons ; qu'on commence deux grandes tâches et qu'on n'en finisse aucune; qu'on ne soit ni grand poëte ni grand géomètre, précisément parce qu'on avait une égale aptitude à la géométrie et à la poésie. J'ai entendu Euler s'écrier : Ah! si M. D'Alembert n'avait voulu être qu'un analyste, quel analyste il eût été... M faut dire à ces espèces de monstres : Optez. Faut-il trancher le mot? lesystème d'Helvétius est celui d'un homme de besucoup d'esprit qui démontre à chaque ligne que l'impulsion tyrannique du génie lui est étrangère et qui en parle comme un aveugle des couleurs. Peut-être suis-je moi-même dans ce cas. 1 y aura cependant cette différence entré nous, c’est que tout ce qu'il fait, c'est à force de méditation et de travail : son premier ouvrage lui a coûté vingt ans, le second, une quinzaine d'années : tous les deux la santé et la vie. IL est un exemple excellent de ce que peuvent l'opiniâtreté et l'amour de la gloire. 11 devine beaucoup de choses de la contrée dont il parle, mais moi qui m'y suis promené, je vois qu'il n'y a jamais mis le pied.

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Jbid. — En tout genre de science, ce sera toujours la généralité des principes, l'étendue de leur application et la gran deur des ensembles qui constituera le génie philosophique.

Et tout homme communément bien organisé peut atteindre

Ibid. — Un alchimiste, un joueur de gobelets étaient des hommes rares dans les siècles d'ignorance.

Van-Helmont et Glauber furent des hommes rares. Comus'est un homme rare aujourd'hui.

Page 154.— Les hommes sont-ils d'avis différent sur la même question? cette différence est toujours l'effet ou de ce qu'ils ne s'entendent pas, où de ce qu'ils n'ont pas les mêmes objets présents, ou de ce qu'ils ne mettent pas à la question même l'intérêt qu'il faudrait.

Ce n'est pas tout, et il y a une source de leurs disputes peutêtre plus féconde qu'aucune des précédentes.

Quelque bien organisées que soient deux tôtes, il est impossible que les mêmes idées soient duns l'une et l'autre également évidentes. Je ne crois pas que ce principe puisse être contredit.

Doncii est impossible que le même raisonnement leur paraisse

nt concluant.

Ce raisonnement se liant avec la. chatne des idées de l'un des disputants, lui paraîtra démonstratif. Ne se liant pas, ou même croïsant la chalne des idées de l'autre; par la seule raison qu'il aurait À s'avouer plusieurs erreurs si ce raisonnement était vrai, il sera naturellement porté à le croire faux.

Page 155, — Tous Les hommes sont nés avec l'esprit juste.

Tous les hommes sont nés sans esprit ; ils ne l'ont ni faux ni juste: c'est l'expérience des choses de la vie qui les dispose à la justesse ou à la fausseté.

Celui qui n'a jamais fait qu'un mauvais usage de ses sens aura l'esprit faux.

Celui qui, médiocrement instruit, croira tout savoir, aura l'esprit faux,

Celui qui, emporté pâr la suflisance ou par la vivacité, sera précipité dans ses jugements, aura l'esprit faux.

4, La prestidigitatoar Ledru, sloul do Ledra-Rollin.

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et l'expérience de mon opiniâtreté. Je n'ai pu trouver la vérité, et je l'ai cherchée avec plus de qualités que vous n’en exiger. Je vous dirai plus : s'il y a des questions en apparence assez compliquées qui m'ont paru simples à l'examen, il y en a de trèssimples en apparence que j'ai jugées au-dessus de mes forces. Par exemple, je suis convaincu que dans une société même aussi mal ordonnée que la nôtre, où le vice qui réussit est souvent applaudi, et la vertu qui échoue presque toujours ridicule, je suis convaincu, dis-je, qu'à tout prendre, on n'a rien de mieux à faire pour son bonheur que d'être un homme de bien; c'est l'ouvrage, à man gré, le plus important et le plus intéressant à faire, c'est celui que je me rappellerais avec le plus de satisfaction dans mes derniers moments, C’est une question que j'ai méditée cent fois et avec toute la contention d'esprit dont je suis capable; j'avais, je crois, les données nécessaires ; vous l'avouerai-je? je n'ai pas même osé prendre la plume pour en écrire la première ligne, Je me disais: Si je ne sors pas victorieux de celte tentative, je deviens l'apologiste de la méchanceté : j'aurai trahi la eause de la vertu, j'aurai encouragé l'homme au vice. Non, je ne me sens pas bastant* pour ce sublime travail; j'y consacrerais inutilement toute ma vie.

Voulez-vous une question plus simple? la voici. Le philosophe appelé au tribunal des-lois, doit-il ou ne doit-il pas y avouer ses sentiments au péril de sa vie?

Soerate fit-il bien ou mal de rester dans la prison?.… Et com bien d'autres questions qui appartiennent plus au caractère qu'à la logique! Oserez-vous blämer l'homme courageux et sincère qui sime miéux périr que de se rétracter, que de flétrir par sa rétractation son propre caractère et celui de sa secte? Si le rôle de ce personnage est grand, noble et beau dans la tragédie où

- limitation, pourquoi serait-il insensé ou ridicule dans la réa lité?

Quel est le meilleur des gouvernements pour un grand empire? et par quelles précautions solides réussimnit-on à limiter

souveraine?

Y at-il un seul cas où il soit permis à un sujet de porter la Main sur son roi? et si par hasard il‘y en avait un, quel est-il?

1 Sofisant.

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génie faire comme un autre homme de génie qu'il avait sous ses yeux et qui même lui servait de modèle?

= Page 455.— 71 n'est point d'autre sorte d'esprit que celui

qui compare juste.

Cela se peut ; mais il y a bien de la différence entre la manière - dont les esprits justes comparent, surtout dans les questions de quelque étendue. Les ans s'avancent labarieusement à la conclusion par un labyrinthe tortueux qui vous excède de fatigue; les autres, tels que les célestes coursiers, y arrivent d'un saut; quelques-uns réunissent encore la sagacité à la promptitude par le choix des moyens. 11 y en a qu'on appelle originaux parce qu'il semble que personne qu'eux n'eût pris le chemin, n'eût employé le moyen qu'ils ont imaginé.

GHAPITRE XVI.

Page 166. — Si tous Les hommes conviennent de la vérité des démonstrations géométriques, c'es qu'ils sont indifférents à la vérité où à lu fausseté de ces démonstrations.

Indifférents! Demandez cela à l'architecte, au peintre, au perspecteur!, au commis des finances, à l'ingénieur, au mécani- . den, au maçon, au constructeur de vaisseaux, à l'opticien, à l'arpenteur, au géographe, à l'astronome, à presque toutes les classes de l'Académie des sciences.

Noulez-vous voir tous ces artistes sortir d'une tranquillité fondée sur l'immobilité de leurs principes? Qu'il s'élève entre eux un homme ou qui attaque une formule, uné pratique usuclle comme vicieuse et fautive, où qui en propose une nouvelle, et vous verrez la chaleur des protecteurs de la méthode ancienne et celle des agresseurs de la méthode nouvelle. Plusieurs grands géomêtres sont morts en protestant contre Îe calcul infinitésimal, qu'ils regardaient comme une méthode peu géométrique. À quel moment les disputes cessèrent-elles? Lorsqu'il fut évidemment démontré que ce calcul avait toute la rigueur du caleul ordinaire.

Helvétus confond ici, et dans beaucoup d'autres endroits, des choses bien différentes : c'est la facilité d'apprendre et celle d'inventer. Il est donné sans doute à beaucoup d'hommes

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