‹ Œuvres complètes, revues sur les éditions originales ... étude sur Diderot et le mouvement philosophique au XVIIIe siècleChapitre 62 sur 116 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Page 8. — Votre comparaison des hommes à des commergants! est brillante, mais est-elle juste? 11 me semble qu'il y a une lutte efiroyable entre tous ceux qui courent la méme carrière, et que celte émulation outrée va jusqu'à l'injustice et la haine, La mer est la même. Tous tentent des découvertes; mais l'un marche au hasard, il n'a qu'un mauvais pilote, il manque de boussole, son vaisseau est mauvais voilier,

4. « Je no vois dans la plupart des hommes que des commerçants avides. » De l'Homme.

en concevoir, à en comparer, et en retenir certaines avec plus de goût et de facilité que d'autres. Sans passions exercées, je l'ignore; sans passions prêtes à se développer, je le nie; avec une pente égale à loutes sortes de passions, je le nie encore; avec une pente à toutes sortes de passions, je crois que je pourrais le nier. Il y à des hommes qui n'ont point connu l'avarice, Ilest rare qu'on n'ait pas une passion dominante, plus rare qu'on soit également dominé par deux; tout aussi rare qu'une passion dominante me se soit pas décelée à un œil attentif dès les premières années de la vie, longtemps avant l'âge de raison. Un enfant sournoïs se montre sournois à six mois; un enfant sé montre vif ou balourd, impatient ou tranquille, insensible ou colère, triste ou gai. Tout ce que l'auteur ajoute ferait croire qu'il n'a jamais observé d'enfants.

Page 44, — A-t-on remarqué qu'une certaine disposition dans les nerfs, les fluides ou les muscles donnât constamment la méme manière de penser?

Qui, on l'a remarqué. C'est sur le dérangement de cette “manière habituelle de penser dans l'état de santé et sur les nouveaux symptômes ou le nouveau tour qu'elle prend, qu'est fondée une partie du pronostic du médecin.

Lemoral change-1-il le physique?

Non, le moral ne charge point le physique, mais il le confraint, et cette contrainte continue finit par lui dter toute sou énergie primitive et naturelle. On inspire de la hardiesse à un #nfant pusillanime, de la modération à un enfant violent, de la circonspection à un enfant étourdi; on lui apprend, ces choses comme on Jui apprend à modérer ses cris dans la douleur : il souffre, mais il ne se plaint plus.

La nature retranche-t-clle certaines fibres du cerveau des uns pour les ajouter à celui des autres? Un précepteur redresse= 4#-il le dos d'un bossu ?

Nous raisonnez de la tête comme des pieds, des fibres du cerveau comme des as des jambes; ce sont pourtant des choses 1rès-diverses. Ce que la nature à bien fait, une mauvaise habitude peut le gâter, le défaut d'exercice peut le détruire, comme d'un et l'autre peuvent rectifier ce qu'elle à mal fait. Le chirurgien dont l'âme se trouble et la main vacille dans les premières opérations, s'endurcit et cesse de frémir ; les entrailles du mé-

pères, le consomment sur leurs enfants. Les ptte abus,

t par leur exemple et leurs discours à leurs enfants

le rôle de l'esclave : sans cesse ils disent à ceux qui portent

t leurs chaînes et qui les secouent : « Prends

garde, mon fils, tu te perdras.… » La morale se déprave, même

dans les ouvrages des philosophes. Autour de la caverne d'un

tigre, c'est la sécurité et non la révolte qu'on préche. Quand je

lis dans Sañdi : Celui-là est bien sage qui sait cacher son secret

à son ami, il est inutile de me dire dans quelle contrée et sous quel gouvémement il écrivait.

Page 18, — Rien de meilleur, dit le roi de Prusse dans un discours prononcé à l'Académie de Berlin, que le gouvernement arbitraire sous des princes justes, humains et vertueux.

Et c'est vous, Helvétius, qui citez en éloge cette maxime d'un tyran! Le gouvernement arbitraire’ d'un prince juste et éclairé est toujours mauvais. Sos vertus sont la plus dangereuse et la plus sûre des séductions : elles accoutument insensible ment un peuple à aimer, à respecter, à sorvir son successeur quel qu'il soit, méchant et stupide. Il enlève au peuple le droit de délibérer, de vouloir ou ne vouloir pas, de s'opposer même à sa volonté, lorsqu'il ordonne le bien; cependant ce droit d'opposition, tout insensé qu'il est, est sacré : sans quoi les sujets ressemblent à un troupeau dont on méprise la réclamation, sous prétexte qu'on le conduit dans de gras pâturages. En gouvermant selon son bon plaisir, le tyran commet le plus grand des forfaits. Qu'est-ce qui caractérise le despote? est-ce la bonté ou a méchanceté? Nullement; ces deux notions n'entrent pas seu= lement dans sa définition. C'est l'étendue et non l'usage de l'au= torité qu'il s'arroge. Un des plus grands malheurs qui pôt arriver à une nation, ce seraient deux ou trois règnes d'une puissance juste, douce, éclairée, mais arbitraire : les peuples seraient con duits par le bonheur à l'oubli complet de leurs privilèges, au plus parfait esclavage. Je n6 sais si jamais un tyran et ses enfants se sant avisés de cette redoutable politique; mais je ne doute sucunement qu'elle ne leur eût réussi, Malheur aux sujets en: qui l'on anéantit tout ombrage sur leur liberté, mème par les

4, Naigson a clé c9 paéagraphe dans ses Mémoires, avez quelqu changements sas importance.

maisons dont chacune a son propriétaire. Paris semble n'être qu'une grande maison commune, où tout appartient à tous jus qu'aux femmes; e’est ainsi qu'il n’y a aucune condition qui n'em— prunte quelque chose de la condition au-dessus d'elle; toutes se touchent par quelques paints. La cour reflète sur les grande et les grands reflètent sur les petits. De là un luxe d'imitation, le plus funeste de tous : un luxe, ostentation de l'opulence dans un petit nombre, masque de la misère dans presque tous les autres. De là une assimilation qui brouille tous les rangs : assi= milation qui s'accroit par une affluence continuelle d'étrangers à qui l’on s'habitue à faire politesse, ici par l'usage, là par l'intérêt. Celui qui a fait parmi nous un séjour de sept à huit mois ét qui ne nous & pas trouvés tels, où ne s’est pas soucié de nous voir, ou nous avait apporté quelque défaut rebutant qui nous éloignait de son commerce, ou bien il était entêté de quelque prévention qui l'empêchait de nous obsérver avec impartialité, La première connaissance est peut-être difficile à faire, surtout pour une femme étrangère; mais la première connaissance faite en donne promptement un grand nombre d'autres.

Page 20. — Quelle que soit notre uniformité nationale, on découvre toujours quelque différence entre les caractères et les esprits des individus ; mais il faut du temps.

Etc'est peut-être une des raisons pour laquelle la comédie est si difficile à faire parmi nous.

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