CHANT XII
Comment Saint-Jean rendit bien sot Antoine Organt; comment le vieux Nemours commanda l'arme'e; mort ^/'Elisaire.
Vous connaissez la plainte douloureuse, Le désespoir, les vœux impatiens Qu'éternisa la Muse langoureuse Du faible ami du Messager du Mans; Ainsi les Preux et Chevaliers de France Se lamentaient sur la cruelle absence Du saint Prélat. Les Dames d'///ù/?/fc Pleurèrent moins sur leur Palladium.
Les maux affreux d'une si longue guerre, Du Dieu vivant annonçaient la colère.
Le plus beau sang des gaulois bataillons, Depuis quinze ans engraissait les sillons.. Il n'était point en France de famille Qui ne pleurât la mort de sesparens, Et point de femme, et de veuve, et de fille, Qui n'eût changé deux ou trois fois d'amans;: Même l'on crut l'Impératrice veuve.
Depuis que Charle avait passé le fleuve :
ilG ŒUVRES COMPI.ÈTES DE SAINT-JUST
On le chorchait, et nul ne revenait.
Mais laissons Cliaiic un moment, je vous prie.
Organt aussi dans les airs se perdait.
Etant parti de VAs'uiomn'ie, Le l'aladin s'avançait vers le ciel, Toujours juché sur son âne immortel, Chantant parfois, et hallant la mesure Contre les flancs de la sainte monture, Qui se cabrait impétueusement.
Saint-Jean était seigneur d'une planète Non loin de là, pas trop près cependant; Mais les Esprits volent rapidement.
Jean aperçoit le pauvre àne, et projette De le sauver; il en arnache, bref, L'Apocalypse, et l'auréole au chef, Le Saint alerte et jà se faisant fête, Vole au galop, du pied frappant sa bète. Il joint Organt, et présente à ses yeux Dans la vapeur un globe radieux.
En avançant, il croit voir des campagnes. Des champs, des bois, des forêts, des montagnes, Un air serein, une vive clarté; De mille voix le touchant assemblage.
Semblent former de ce charmant rivage Un séjour fait pour la Divinité.
Tout ce qu'on dit de Paphos et de Gnide, Et de Ci/tkêre, et du palais d'Artnide^ Ce que la Fable autrefois a vanté.
De ces jardins où pénétra Thésée, Et des vallons du paisible Elisée, Se rencontrait sur ce bord enchanté; Il n'y manquait que la réalité.
Ce beau pays n'étant (ju'une chimère, Pour l'inviter à mettre pied à terre.
Et délivrer le Saint mal avisé.
Fleuves, rochers, monts et forêts profondes N'étaient formés que d'un air condensé. A7itoine vit essaim de Nymphes blondes,
OlUiA.XÏ
Au fin souris, aux tresses vagabondes, Qui, s'animanl au bruit de leurs chansons, Sans les courber, dansaient sur les gazons.
Un cri joyeux sortit du sein des ondes, Et tout à coup de mille tourbillons L'on vit jaillir et Nymphes et Tritons, Qui, pour chanter l'Amour et ses poisons, Etaient sortis de leurs grottes profondes. Le Ciel parut et plus frais et plus pur, Et se peignit du plus riant azur; Le vent se tut, les oiseaux préludèrent, Et ces accents dans la plaine volèrent : i< Qui que tu sois, aimable Chevalier, Que le hasard conduit sur cette rive, Vois-tu le Temps? sa course fugitive Nous avertit de jouir et daimer.
Ecoute bien. La vie est une rose Qu'épanouit et fane le Zéphir; Le char du Temps ne fait aucune pause Que celles-là qu'il fait pour le plaisir. Tout nous le dit : oui, la vie est un songe. Les yeux fermés, rêvons tranquillement; Par les erreurs le plaisir se prolonge, Et le sommeil est moins indifférent.
Dans les amours passons notre jeunesse; Allons brûler à l'autel des plaisirs.
Et dans nos cœurs, durcis par la vieillesse, Préparons-nous d'aimables souvenirs. »
Nymphes, Tritons, à ces mots s'embrassèrent, Et sous les flots ainsi se replongèrent. L'une partant demeura sur les flots,- Elle tendait les bras à mon Héros; Sur ses appas l'onde claire et tremblante Paraît au cœur une gaze piquante.
Ses yeux étaient animés par l'amour; • Son teint était aussi pur que le jour; Sa bouche était le sourire lui-même; Et du désir la violence extrême.
nl.l VIIKS COMPLKTES DE SAI.M'-.UST
De son beau sein agitait le contour.
Orrjant ne put contenir dans son âme Les niouveinens de son ardente flamme; Il descendit pour voler sur son sein : Tout s'éclipsa; tout disparut soudain.
VAue, entonnant son hymne meurtrière.
Fut essuyer les quolibets des Dieux, Et le Héros, la tète la première, Roula des airs pendant un jour ou deux. Il eût péri sans Monsieur son bon Ange, Qui, sans rancune, en ses bras le retint, Et l'apporta sur les rives du Rhin, Tout étourdi de cette chute étrange.
Les ennemis avaient quitté leur camp; Ils s'avançaient sur un front menaçant.
Pour présenter bataille au Roi de France, Et cependant les Chefs, en son absence, Plus fous que grands, plus vains qu'audacieux. Dans une ardente et confuse assemblée.
Se disputaient ce poste glorieux.
S'il n'eût été frappé dans la mêlée D'une terreur dont son àme est troublée. Par droit d'orgueil, de valeur, et de sang, Pépin lui seul prétendrait à ce rang; Mais sa frayeur, encor toute récente.
Le retenait prisonnier dans sa tente :
Les ennemis avançaient cependant.
Henri de AV/ jurait sur son épée; Montmorency sa Maîtresse et son Dieu; Et Chntdlon, son Patron Saint-Mathieu, Que leur valeur ne serait pas trompée.
Le vieux i\emours alors lève la voix : Nemours était le Nestor de la France; Il en avait et l'âge et l'éloquence, Et, comme lui, sa valeur autrefois Avait brillé par d'illustres exploits.
On respectait son antique vaillance.
Chacun se tait; on l'écoute, il commence :
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'( Il est honteux, pour d'aussi braves gens. « De disputer des degrés et des rangs. « Le plus beau poste est celui du carnage, « Etions l'auront, si tous ont du courage. « Jai remarqué que le commandement, « Ceci soit dit sans vous porter ombrage, « Était brigué par des lâches, souvent. <' Loin des dangers, et voisin de la gloire, (( Environné de ses gardes nombreux, '■ Un général, à l'exemple des Dieux, << Impunément concourt <à la victoire.
« Le plus beau poste est celui du Soldat <' Bravant la mort dans le feu d'un combat. <' Vous vous devez à l'honneur de la France; <' Chefs ou Soldats, rien n'y fait, mes enfans. " Soyez Français, vous serez assez grands; « Sachez mourir, voilà la récompense. »
Les Paladins, confus à ce discours.
Crièrent tous : Notre Chef est ISemours. Il s'excusa sur l'âge et sa faiblesse; Ce fut en vain : on le force, on le presse. Enfin il cède. A la voix du vieillard, On s'arme, on court, on s'assemble, l'on part. Les deux partis arrivent en présence.
La terre au loin gémit sous les coursiers, Et sous l'airain des pesans Chevaliers.
Les escadrons s'observent en silence, Tout le vallon est couvert de Soldais, Le soleil brille, et la plaine étincelle. Au fond des bois, la fendre P/nlomèle Chante l'amour, quand l'on vole au trépas. On voit en l'air la Discorde cruelle.
Le Général, sur un coursier fougueux.
De rang en rang promène la victoire, Criant d'un air tranquille et courageux : Vice la France! El mourons pour la gloire! L'acier poli couvre ses cheveux blancs.
Son cœur sensible, et ses bras Iriomphans.
120 («aVUES COMPLKÏl'S DE SAINT-JUST
Mais tout à coup le formidable espace Qui séparait tous ces Tous pleins d'audace, A disparu sous les pas des chevaux; Un bruit de guerre a frappé les coteaux. Audacieux, les Braves s'élancèrent, Et, confondus, les escadrons chargèrent.
Des braqueniarts heurtés avec fracas, On voit jaillir des torrents d'étincelles; Tout est en feu, les bras croisent les bras, Le sang jaillit des blessures mortelles, De mille traits les airs sont obscurcis, - De cris aHYeux les rochers retentissent. Les eaux du iUiin de carnage rougissent, Et vont bientôt épouvanter TliPiis.
Un coup de sabre emporte à Théleminte Morceau de heaume où sa Dame était peinte On l'y voyait, timide avec ardeur, Faible sans art, et vive avec langueur; Son bras de lait retient avec mollesse Un fin tissu, dont l'imprudent écueil Montre à l'esprit ce qu'il dérobe à l'œil; Fragile emploi, dont souvent, par finesse, Dame Rigueur a chargé la Faiblesse.
Notre Saxon roule les yeux par-tout, Pour découvrir l'Auteur d'un pareil coup; Mais un second, sur sa cuirasse grise, Dans les enfers évoque sa surprise, Et l'envoya rejoindre ses amis, Non baptisés, et pour cela rôtis.
Au haut des airs, sur un nuage assis, D'un rire sol, madame Balourdise Applaudissait au courage inhumain.
Aux cris aigus des Soldats en furie, Aux froissemens des armures d'airain, Au point d'honneur de la Chevalerie; Et la Discorde^ une crosse à la main.
De noirs serpens la tête échevelée, Allait partout criant dans la mêlée :
ORGANT 121
Amis, pour Dieu^ comhaltcz vaillamment, El baptisons ce peuple mécréant.
0/v/u/ jurant tombe aux pieds de Tavane. Jacques />roëA^ attaque Salamatie, Lequel, après l'aventure profane Dont j'ai parlé, d'après Mathieu Paris, Revint au camp et quitta nos bandits.
Les deux Héros, à Farnèse, jadis.
S'étaient trouvés chez un certain Marquis. L'Histoire dit qu'ils y prirent querelle, Pour un bon mot (jue le Gaulois Drai'de S'était permis sur la voix dure et grêle De ce Saxon qui trancha la querelle, D'un vaillant coup de sa lance en champ clos; C'était ainsi qu'il payait les bons mots. Ces deux Messieurs ici se retrouvèrent ; Impétueux, ils se précipitèrent; Et furieux, le braquemart en main.
Avec fracas se heurtèrent soudain.
Figurez-vous deux lions en fuyie, S'entrechoijuant dans les bois d'Hircanie. L'écho répond à leurs rugissemens, Et de la queue ils se battent les flancs; Leur gueule écume, et leur langue sanglante Jette avec peine une haleine bruyante.
Ainsi Draële el son rival fougueux Se sont atteints d'un choc impétueux, En mille éclats ont brisé leurs armures, Et se sont fait de -profondes blessures. Leurs bras nerveux se sont entrelassés; Le Franc adroit se ployé avec souplesse; L'un est plus fort, et l'autre a plus d'adresse. Tantôt courbés, et tantôt redressés, En cent replis tout leur corps se tortille; Enfin leurs pieds se sont embarrassés, Et l'un sur l'autre ils se sont renversés. Que l'un des deux n'était-il une fille! Le ciel au loin de leur chute frémit.
(MaVItKS COMlM.KTliS DK SAI.NT-JIST
Va sonslfturs pieds la terre tressaillit.
Sur (les chevaux pêle-mêle ils tombèrent.
Et sur l'arène avec eux se roulèrent,
Couverts de sann;, de poudre, et de sueur.
Dans les objets de son culte profane,
Dieu punit l'homme, et Draele. en fureur,
Tout justement mordit mon Snlamaue
En cet endroit par où mainte Nonnain
Fut polluée, et cessa d'être vierge;
Endroit béni, que la sœur Auguslin
Pieusement embrassa pour un cierge.
En blasphémant, il y porta la main.
Mais un peu tard; le superbe Drurfe
Montre en riant sa dépouille cruelle.
u Tu peux aller, dit-il d'un ton plaisant,
« Dans nos mouliers trousser les saintes filles,
'< Et perforer nos Comtesses gentilles.
« On te prendra pour un jeune innocent;
« On t'ouvrira les boudoirs et les grilles,
« Et tu devras ces faveurs ta ma dent;
« Tu dompteras des coursiers à ton aise,
« Tu brilleras beaucoup mieux qu'autrefois
" Dans les festins du Marquis de Farnèse,
■« l*ar la souplesse et l'éclat de ta voix. »
Mais un grand cri vient de percer les nues. Quelle terreur a frappé les Saxons?
Je vois par-tout leurs troupes éperdues Tourner le dos et voler vers les monts. C'était Orgcatt, dont la main foudroyante Semait l'effroi parmi leurs bataillons.
Le seul Odmard à ses yeux se présente. '< Laisse, dit-il, laisse ces vils champions. u Et par ta chute, ou bien par la victoire, « Viens assurer ou ma honte ou ma gloire. » Leurs coutelas déjà se sont croisés.
Du cliquetis les échos retentissent, Et, pleins d'effroi, les deux partis frémissent. Le brave couple, avec agilité,
OKGAM 123
Se balançant sur ses jarrets mobiles, Tantôt s'épuise en feintes inutiles, Tantôt s'observe avec tranquillité :
Bientôt après, impétueux, terrible, Leur bras s'anime, et vif comme l'éclair, Agite, meut et fait briller le fer.
Les ennemis avaient repris courage.
Et /hrindamm\ à leur tête accouru.
Fait des Gaulois un horrible carnage.
Son corps était légèrement vêtu ; Pour toute armure il avait sur la tète Casque d'airain, ombragé d'une aigrette.
Et surmonté d'un dragon furieux.
Qui vomissait la flamme par les yeux.
Son bras terrible, armé d'une massue, Comme l'éclair en tout sens se portait. De tous côtés frappait, exterminait.
Et de loin même épouvantait la vue.
Enfant léger de l'agile Aquilon, Son fier coursier fendait un bataillon. Cet Infidèle étend sur la poussière Eudes, Tavanne et l'aimable Elisaire.
Ciel! il expire à la fleur de ses ans! Parque cruelle, aveugle destinée !
Il ne vit point son seizième printemps! Que deviendra sa mère infortunée, Quand le pouvoir de son art enchanteur Révélera ce trépas à son cœur?
Eleama, dans sa douleur extrême.
Du sort jaloux accusant les décrets, Loin de son fils, ou plutôt d'elle-même, Du mont Adule habitait les sommets.
Là s'élevait sur un rocher antique, De son palais l'édifice magique.
Impénétrable à la clarté du jour, Un bois terrible en fermait le contour : On n'y voyait aucunes avenues.
Et son chemin était celui des nues :
OEUVRES COMPLÈTES DE SALNT-.lUSï
On n'entendait, ni la voix des Bergers, Ni les accens des oiseaux printaniers, Et les échos de ces aiïreux rivages Se renvoyaient de rochers en rochers Les hurlemens do cent monstres sauvages. Ce n'était plus ce séjour enchanté, Où les désirs de l'aimable EUsaire, Des rochers même ornaient l'aridité, Où la Nature, attentive à lui plaire, A pleines mains épuisait ses trésors; Le Ciel ingrat ne luit plus pour ces bords.
Lors([uE lisnire, à la gloire sensible, Abandonna ces rivages déserts, Un crêpe alTreux, épandu par les airs, Changea le jour en une nuit terrible.
\SEnchanleresse évoqua les Démons; On entendit mugir les Aquilons; Le feu du ciel couvrit soudain la terre, Et tout périt, frappé par le tonnerre.
Eleama, depuis ce jour affreux, Dans les langueurs d'une attente incertaine, Sur cet objet et d'amour et de peine A chaque instant interrogeait les Dieux.
C'était au fond d'une caverne horrible, A la lueur de lugubres flambeaux.
Que les accens de sa bouche terrible Interrogeaient les monstres infernaux.
En vain trois fois sa voix s'est fait entendre L'antre mugit, et l'oracle se tait.
Mais ce silence, en son cœur inquiet.
Rendant plus vif un intérêt si tendre.
Sa rage éclate. « On est sourd à ma voix! « Et depuis quand méprise-t-on mes lois? « Esprits impurs, redoutez ma colère; « Obéissez, ou craignez le tonnerre.
« Répondez-moi, (ju'est devenu mon fils? » — Ton fils n'est plus. « Il n'est plus, et je vis! «■ 0 mon cher fils! ù mon cher Elisairel
ORGAiNT 12o
« Que deviendrai-je à présent sur la terre ?
« Destins cruels, qui me l'avez ùté,
« Délivrez-moi de l'immortalité.
« 0 mon cher fils! Elisairel Elisairel
« Tes yeux, hélas! ne verront plus ta mère!
« Heureux époux, la mort et le destin
« Ont épargné ce vautour à ton sein,
« Et moi, des cieux la faveur ennemie,
« Pour vous pleurer, a respecté ma vie.
« Mais ce n'est pas le temps de m'afOiger.
« Je dois gémir, mais je dois me venger.
« Démons, sortez de l'infernal abîme;
« A ma fureur, joignez votre fureur;
« Venez m'aider à trouver ma victime;
« Et de ma rage empoisonnez son cœur. »
Le mont Adule, à sa voix effrayante, A tressailli sous sa voûte tremblante.
Elle avait dit, et dans l'air embrasé, Parmi les feux, son char s'est élancé.
On se battait au Rhin avee furie.
Totiia meurt sous les coups de Draulûv, Richard le preux au discourtois Helor Vient d'arracher une coupable vie; Gombaud attaque et renverse Ogrifoux.
Et Brcmdamar porte ses derniers coups.
Le Ciel s'enflamme, on entend le tonnerre, Et tout à coup, sur un trait de lumière, Le cœur rempli de ses brùlans transports, Eleania s'abattit sur ces bords.
A son aspect, les deux partis tremblèrent. Le Rhin frémit, les forêts s'ébranlèrent; Son char, parti sur les ailes des Vents, Etait traîné par des lions volans; Leur gueule noire, écumante, enflammée, Couvrait le mords de sang et de fumée. Et sur leurs cous des crins étincelans. D'un vol pressé suivaient les mouvemens.
Eleama, de fureur allumée.
126 (>i:i:vuh:s complètes de saint-just
Du Iiaiil (les airs précipite son char, Où coinbaltait le i'atal Brandamnr.
« Monstre cruel, dont le bras téméraire « Perça le sein de mon fils Elisaïre, u Viens à ton leur assouvir sous mes coups, >( Et ma vengeance, et son ombre en courroux. " Bientôt mes mains, au sein d'un mausolée, « Déposeront sa cendre consolée ; « J'arroserai son urne de mes pleurs, « Et les saisons la couvriront de fleurs. « Pour toi, jamais les larmes maternelles « N'arroseront tes cendres criminelles; « Sur ces rochers les vautours ramassés « Déchireront tes membres dispersés; « A leurs petits, les loups de ces rivages <( Les traîneront dans leurs antres sauvages : (* Meurs. » A ces mots, son bras, avec fureur, De mille coups lui déchire le cœur.
Le Guerrier tombe, et son ombre infidèle Euit à jamais dans la nuit éternelle.
Les yeux en pleurs, l'Enchanteresse alors Cherche son lils dans la foule des morts; Sous des chevaux, sans pouls et sans haleine. Sa mère, hélas! le reconnut à peine.
Le sang baignait ce sein infortuné, Où le duvet n'était pas encor né; Ce tendre sein, .à qui la mort cruelle A refusé l'étreinte d'une Belle.
Ses yeux fermés, son teint blanc et vermeil Sem!)laient marquer un tranquille sommeil. Vous auriez dit cette charmante rose Qu'un fer jaloux cueillit à peine éclose! Elle offre encor son premier incarnat, Mais sa blessure en a tari l'éclat.
Eleama pousse un cri dans la nue, Et sur son fils elle tombe éperdue; Eatre ses bras elle tient embrassé Ce tendre espoir de son cœur abusé.
ORGANT 127
Pâle, treini)iai!te, et d'une voix pénible, En embrassant ce visage insensible :
Est-ce donc là, fils trop infortuné,
L'espoir brillant que tu m'avais donné?
Ah ! sont-ce là ces lauriers, cette gloire,
Et ce front ceint des mains de la vicloire !
Mais ma douleur n'accuse pas le sort;
C'est moi qui suis la cause de sa mort.
Regret affreux pour mon âme éperdue!
Mon art pouvait, par des charmes heureux,
De mon palais lui fermer toute issue,
L'environner de rochers sourcilleux,
Et ne laisser que la route des cieux !...
Mais, mon cher fils, c'était ta destinée,
Et la mienne est de vivre infortunée...
Le seul plaisir de mon cœur affligé
Est, s'il te perd, du moins qu'il t'a vengé. » Sa voix alors sur ses lèvres expire, D'un bras tremblant son voile elle déchire, Et des lambeaux, de ses larmes baignés, Couvre ces yeux à la nuit condamnés.
Quelques Démons qu'elle avait amenés, Prirent son fils, sur son char le posèrent. Et par les cieux les lions l'emportèrent.
Les deux partis ont reculé d'horreur.
De Bi'ondamiir on plaint la destinée ; Mais l'on excuse une mère égarée.
Bientôt la Nuit, mère de la Terreur, Des comballans vint ralentir l'ardeur.
Les Chevaliers retournent dans leur tente, Main fracassée, et l'autre triomphante, Faire l'amour, et changer de harnois.
On entendait dans le camp des Gaulois, Et des sanglots, et des chansons à boire. Le tendre Amour pleure sur les débris De tant de cœurs à son culte ravis, Qui, dans ce jour, ont passé l'onde noire. Le Dieu Morphée, avec ses froids pavots,
Sur tous les yeux répand l'oubli des maux. L'audacieuse et tendre Coroline, Entre deux draps, à son page vivant, Abandonnait sa vigueur enfantine, Et quelquefois lui disait en pleurant : Si je m'étais noyée, ô mon cher page!
Mais cependant rends-moi mon pucelage.
CilANT XIII
Morale équivoque-, ressenlimenl de Balourdise; comment M. Saint Denis fit un miracle; voijarje aérien du bon Roi Charlemagne.
Il n'est rien tel qu'un amour outragé; Mais c'est surtout dans une àme femelle, Et le transport d'un lion enragé Est moins affreux que celui d'une Belle.
Ainsi lamour, l'amour le plus touchant, De ces faux biens, dont la faiblesse humaine A parsemé le grand chemin du dam; L'amour encore aboutit à la peine.
Ce nest le tout; si l'on goutte un moment Le vrai bonheur d'être aimé tendrement, La Parque est là, dont la main homicide, Pour le plaisir tourne un fuseau rapide. Ah! le bonheur n'est qu'une illusion.
Fruit complaisant de la corruption!
Mais je sens bien que l'erreur en est douce : On brûle, on aime, et l'on croit être aimé; L'on gémira, mais le cœur est charmé.
Contre l'amour la sagesse s'émousse, La raison crie, et le cœur la repousse. Oh ! quelque jour, quand je serai damné ; Car ici-bas toute illusion passe, Je relirai ces rimes que je trace Dans le transport d'un amour fortuné;
ORGANT 129
Je gémirai, ([iiand je lirai ce livre, D'avoir connu la raison sans la suivre. Mais si je dois pleurer ma faute un jour, Et s'il est dit (jue des bras d'une fille J'irai pleurer au manoir où Ion grille, Dépèchons-nous de m'enivrer d'amour.
Ce faible Amant qui brïjla pour Le^bie, Qui la baisait sous les ombrages verts, En ce moment brûle dans les enfers.
Il est donc dit (ju'au sortir de la vie. Pareil destin attend tous les pervers.
Ah ! pleurez-moi, vous qui lirez ces vers! Je tomberai peut-être dans les flammes, Près de Lais, ou (ilyccre, ou Campasmes] Là je verrai bras délicats et ronds, Dans les fourneaux meurtris par les Démons, Gorge d'albâtre, autrefois caressée, Yeux pleins d'amour, abattus de tourmens; Bouche jadis par un amant pressée, Remplissant l'air de douloureux accens.
Plus de baisers, plus de ris, plus d'amans, Et pour toujours. Ah! gouffre de misère, Je puis au moins te braver sur la terre!
Je m'écartais ici de mon objet; Car maint Lecteur aime qu'on moralise; Mais il ne faut oublier son sujet.
J'ai parlé d'or. Il faut que je vous dise Où s'égara l'amour de Balourdise^ Quand elle vit l'Aumônier, son amant.
L'abandonner si déloyalement.
Elle avait cru qu'un penchant ordinaire Ramènerait le Moine à ses genoux.
Un mois s'écoule, et l'on se désespère ; Les vains regrets se changent en courroux. Elle jura le Saint-Père et l'Eglise De se venger d'un cœur qui la méprise, De Ckarleincirjne et de son peuple entier. Tous ses Amans, ainsi que l'Aumônier;
rjO ŒUVIŒS COMPLETES DE SAI.NT-.ICST
Car colle Dame, implacable et lerrible,
Savait par cœar les Pères et la Bible.
lleiirenseinenl pour le Magne et les Francs,
La sotte avait la bonté de se croire
Essentielle à nos lis chancelans;
Kilo pensait entraîner la victoire
Chez les Saxons. Mais tont à coup leur camp,
Gomme par l'art d'un noir enchantement,
Fut inondé d'erreurs et d'àneries,
De points d'honneur et de balourderies.
Chez les Gaulois on ne s'aperçut pas Que Balourdise avait fui nos climats; Car il restait mille Prélats en France Qui remplissaient sa passagère absence.
S'il plaît à Dieu, nous parviendrons pourtant A débrouiller ce grand événement.
Vous apprendrez le nœud de cette atl'aire; Vous connaîtrez le profane destin De Y Archevêque. En attendant la fin, Nous verrons bien des prouesses de guerre; Les champs rougis boiroatplus d'une fois Le sang perdu des Grenadiers Gaulois.
J'aurais voulu, d'une course assurée, Conteur succinct, sans détour parcourir Une carrière à vos yeux éclairée, Sans vous laisser deviner l'avenir; Mais, malgré moi, pas à pas je dois suivre Mathieu Paris, dont je traduis le livre. Mathieu disait, que certain abandon, Comme Vénus, embellit la raison.
La France avait un Monarque de pierre ; Car, mes amis, êtes mémoratils Qu'en poursuivant les Saxons fugitifs, L'enchantement d'une Xégromancière, A l'Empereur, bref, rompit en visière.
Avec sa troupe il se vit condensé.
Chariot jamais ne parut si sensé; Non que le blâme, il avait l'âme belle;
OllliAXT 131
Mais la folie embrouilla sa cervelle;
Il oublia, par inégardc, je croi,
Qu'il était homme, et ne fut plus que Roi.
Ce n'était rien. Kh ! (|u"est-ce donc ipTun trône?
Ce n'est qu'un bloc où chacun peut s'asseoir;
Mieux aimerais le sojiha d'un boudoir.
Un trône au eu ne messied à personne.
Un Roi tout court est un Saint sur l'autel,
Un Saint de bois, (ju'on appelle immortel.
Le benoît Prince était bon par lui-même,
Et ne devint méchant que par autrui';
II aurait dû ceindre son diadème
D'un double nœud, et n'eût eu tant d'ennui,
Si Cunéf/onde et Séjean il eût cui.
De Saint-Denis^ Suzerain de la France,
Au haut du Ciel, en sa niche tapis,
Cette aventure échautfe les esprits.
Denis jura (pi'il en aurait vengeance,
Foi de Chrétien, pour plus ferme assurance.
Voilà qu'il part, et tordant son cou saint,
Il tordit tant, que son chef tombe à terre.
Monsieur Denis le perdit en chemin;
Mais cette fois ne s'en aperçut guère.
Carie bon Saint s'en servait rarement.
Comment vit-il à poursuivre sa route?
Il est bien loin de la céleste voûte, Dans ces bas lieu.v. II y vit comme il put. Dame Lourdlse à son aide courut.
Il s'approcha du feu Roi Charlemagne-^ Et dans son sein, par un art surprenant, S'insinua sous la forme d'un vent.
Quand la vapeur du filtre de Champagne Vient échauft'er le convive engourdi, Le cœur s'allume à la mousse d'Aï; Ses flots dorés enluminent la joue, Et dans les brocs, le désir qui se joue. Rend la vigueur à nos sens assoupis ; De même alors le bon Monsieur Denis,
■S'insinuant au corps du roi de France, Par sa vapeur lui rendit l'existence.
Notre Empereur, du pied jusi^i'au collet, Servait de moule à la divine essence Qui ranima tout ce qu'elle touchait, Hormis le chef : et la raison, je pense, En concevez; Saint-Denisnen avait.
Il lui rendit, par un trait de magie, Et la parole, et la vue, et l'ouïe.
Ce Prince, avant, n'avait que sa folie; Il en eut deux. Ce ({ue Denù voulait, Son esprit lourd le contrebalançait, Et de ce choc de folie intestine, L'une terrestre, et celle-là divine.
Il résultait que, parmi ces combats, Charle voulait ce (ju'il ne voulait pas. Le benoît Sire, il était diaphane :
On voyait tout, lui seul ne voyait rien; Faisant le mal, et croyant faire bien.
Fier et rampant, puis dévot, puis profane; Il présenta la raison et l'erreur Sous tous les points. Denis, l'esprit céleste, Voyant qu'enfin on bernait l'Empereur, Vous l'emmena, pour y perdre son reste, Apprendre à vivre et régner par là-haut. Mais ce bon Roi n'en devint que plus sot. Tel un Abbé, précepteur d'ignorance, Promène en poste un pupille hébété Par l'Italie, et l'Espagne, et la France ; Fous sans folie, instruits par dignité.
Et curieux avec indiiïérence, Us ont tout vu. Sont-ils plus gens de bien? Je suis content, je sais mes patenôtres; Dans leur pays je laisse cois les autres. C'est bien assez des sottises du mien.
Le vieux Denis, pour la céleste plage Partit en poste, assis sur un nuage.
Il traversa tous ces globes d'argent.
ORGANT 133
Frêles vapeurs au chaos amassées, Et dans les airs d'elles-mêmes lancées.
Rien n'existait avant ce changement.
Les élémens, engeance mutinée, Se disputaient l'empire du néant ; Si que la vie, à la mort condamnée, Dans le tombeau gissait obscurément.
L'air une fois, dans ce bouillonnement, Ayant rompu la vovite de l'abime.
Du vide noir escalada la cîme, Bouleversa l'empire du chaos, Jusques au ciel en fit voler les flots, Des élémens redoubla la furie.
Confondit tout, et la mort et la vie, Et ne cessa cet horrible ouragan, Qu'après avoir, dans sa course rapide, Epars au loin ses forces dans le vide; Lors il cessa de régner en tyran.
Trois élémens, le feu, l'onde et la terre, Restaient encore à se faire la guerre ; Bientôt le feu, plus vif et plus léger. En tourbillons vint à se dégager.
Je te salue, ô merveillle élhérée, Brillant soleil ! ce fut toi le premier. Qui, triomphant de la masse incréée, Vins imprimer la lumière épurée, Au sein des airs où l'on te voit briller. Mille soleils tour à tour s'échappèrent, Et dans le ciel au hasard se placèrent. Jaillis du sein des élémens calmés, Ces corps, selon leur poids et leur essence, Se sont fixés à diverse distance.
Plus ou moins haut dans l'espace entraînés, D'une manière ou plus lente ou plus vive, Par une essence ou plus ou moins active.
Les vastes cieux en furent éclairés.
Tous, en elîet, d'une homogène essence, Ils font elTort, lun par l'autre attirés,
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Pour réunir et liguer ItMir |iui.ssaiice. Et c'est de là que nait le mouvement Qui fait rouler ces yeux du Firmament.
Par ce ressort leur course est déployée. S'ils unissaient tous leurs orbes divers, Ils réduiraient en cendres l'Univers; iMais l'ordr.' nait de leur fougue liée, L'une par l'autre elle est modifiée.
La terre et l'eau, paisibles élémens, Dans le repos bientôt se désunirent, De l'Océan les ailes s'éteniirent; Du vieux chaos la colère se lut; La mer était, et la terre parut.
L'air, agité par les masses pesantes De ces soleils et lumières errantes, De l'Océan agile aussi les flots, Qui, par le flux et reflux de ses eaux, Berce la terre et ses plaines flottantes.
Mais ce n'est tout. Voici le monde né; Mille soleils vont roulant dans l'espace. Tout rit, tout prend une nouvelle l'ace, Et tout cela devait être damné I
La terre froide, et déserte, et sauvage, Couva long-temps les germes différens Que la chaleur animait dans ses flancs. L'on doit penser qu'il fallut un long âge A notre mère, avant que de son sein Ces fruits tardifs se tirassent enfin.
Les champs déserts, émaillés de verdure. Firent d'abord sourire la nature; Bientôt après le chêne audacieux, Vers le soleil lendit ses bras noueux.
Mais ce ne fut qu'après un nouvel âge Qu'un volatil s'éleva dans les airs, Et dans les bois essaya ses conceris; Que l'aigle allier vola vers le nuage; Que le lion rugit dans les déserts; Que le poisson se promena sous l'onde;
ORGANT 135
Que riiomme enfin, vil Roi de rUnivcrs,
Leur dit : Tremblez, je suis le Roi du monde;
Car, avant lui, ces êtres fortunés
Ne connaissaient aucune dépendance,
Et les forfaits n'étaient point encor nés;
Mais avec lui, tous ils prirent naissance.
Enfin voici ces grands déserts peuplés D'êtres divers; l'un nage, l'autre vole, Un autre rampe, un autre caracolle :
Mais maints d'entre eux n'étaient pas accouplés; Or avec eux leurs espèces périrent.
Jeux d'un hasard inconséquent, badin, Qui les créait sans avoir de dessein.
Ces animaux leurs femelles suivirent.
Et la lumière à d'autres ils transmirent; Car la Nature en leur sein avait mis Le germe heureux dont ils étaient sortis : L'àme est ce germe, et ce germe est la vie. Et nous mourons quand sa source est tarie. Le nombre était des germes limité Apparemment. S'il n'eût été compté, Depuis ce temps, cette terre peut-être A d'autre qu'eux eût encor donné l'être; Puis l'avarice et la rapacité, En travaillant, en bâtissant des villes, Ont pu troubler ses mystères fragiles.
La voilà donc la fière humanité!
Maints autrement ont fait le monde naître. Un Dieu voulut, dit-on, et tout fut fait; Il aurait dû plus de travail y mettre, Et son ouvrage eût été plus parfait.
Notre Empereur, aussi sot que Grégoire, Voyait les cieux, et demandait à boire. Denis l'emporte, et ne sais quel chemin Le conduisit au palais du Destin.
Le Temps hardi l'a construit de sa main. D'un bois pareil à celui de Dodones.
Le dôme, peint de l'histoire des ans,
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Est suspendu sur aulanl de colonnes Qu'il doit couler de siècles difîérens.
Chacun d'entre eux, assis sur une roue, Dans le silence observe le néant :
A côté d'eux la Fortune se joue, Et les distrait de ce but efTrayant Où le palais s'écroule à chaque instant. Père, vautour, et tombeau de lui-même, Le Temps, un pied dans l'éternelle nuit, A chaque instant meurt et se reproduit. Sa longue faux, triste et cruel emblème, Par un des bouts oiï're un fer émoussé, Languissamment tourné vers le passé, Et l'autre bout frappe, renverse, et foule De l'avenir le trône (|ui s'écroule.
Les Passions, dans leurs bras séduisans. Cherchent en vain à retenir le Temps; Impétueux, il vole avec audace Parmi les fleurs mourantes sous sa trace. Les champs voisins sont par-tout hérissés De vieux tombeaux et de sceptres brisés. Sous un portique était l'urne fragile Où chaque siècle et ses événemens Étaient par ordre, et rangés en leur temps. Vous étiez là, troupe vaine et futile De Souverains, de Prélats, de Docteurs, Dans le néant où sont restés vos cœurs. Là la Beauté, pour ses cliarmes damnée. Qui, dans sa fleur, devait être fanée; Là des Héros, tranquilles assassins, Comblés de jours et rangés chez les Saints. Quand Charlemngne, au travers de ce vase, Vit le premier' de sa postérité, Nourri de pleurs dans la captivité, Il demeura dans une sombre extase.
« Ah je plains bien, s'écria ce bon Roi,