Vers à peu près de L
ORGANT
Montrant à cru six pendantes mamelles Qui nourrissaient tout ce peuple chantant.
Le Roi brûlé de l'infernal Chapitre, Sur son long chef étalant une mitre, Ayant des pieds de bœuf et de vautour, Tête de loup sur un coup de cigogne, Ventre velu, non moins dur qu'un tambour, La queue au cul ; Salanas donc se cogne Trois fois le front avec son poing de fer; Et bref, ayant vomi cendre et fumée, Frappe du pied, tord sa gueule enflammée. Ce fut ainsi qu'en langue de l'Enfer Il commença : « Compagnons redoutables, Qui préférant au lâche nom de Saints Le nom hardi, le nom libre de Diables, Avez bravé le Ciel et les Destins, Oyez, amis, l'honneur de notre Empire, Votre intérêt, voilà ce qui m'inspire.
Vous le savez; car, sans compter, jadis, Les horions et d'estoc et de taille Que cette main à nos fiers ennemis Distribua dans l'ancienne bataille, Et sans compter la pomme dont Adam A tout damné; vous vous souvenez comme Je fis si bien, que Sion, pour son dam, Sur Golgotha pendit le Dieu fait homme. Il s'en alla comme il était venu, Berné, pendu, perforé, méconnu.
Depuis ce temps, j'ai harcelé lEglise : En vain Pierrot sermone et catéchise; On le honnit, on le pend le chétif; Qui est châtré, l'autre est empalé vif; L'un dans les feux, jetant cris effroyables. Mourait pour Dieu, donnant son àme aux Diables. Rappelez-vous le jour où ces cagots Servaient de mèche à deux mille flambeaux Dans les jardins de Néron notre frère.
Vous vîntes tous des deux bouts de la terre.
<h:i;viœs compi.ktes de saint-just
Pour savoiiror un spectacle si doux,
Si digne enfin de Néron et de nous.
Rome, il est vrai, théâtre de ma gloire.
De mon Empire a secoué le joug;
Mais des etTets de mon juste courroux
Rome jamais ne perdra la mémoire.
La criminelle et l'ingrate (|ii'elle est,
Mon bras la fil Souveraine du Monde.
Les vastes mers lui soumettaient leur onde,
Et rUnivers en tremblant l'adorait.
Voilà le prix que d'un amour si tendre,
L'indigne prix que je devais attendre.
Elle aime mieux ramper sous un caffar,
Que triompher sous la loi d'un César.
Ahl si le sort m'eût prédit cette injure,
Depuis long-temps, au lieu de ses palais,
Le soc vengeur tracerait des guérets.
Que dis-je? Non, de cette terre impure
J'aurais tlétri la ctoupahle nature,
Et sur ses murs et ses fiers bastions,
L'àne du Tibre eût mangé des chardons.
De tels affronts me demandent vengeance;
Que si je n'ai le plaisir de régner,
J'aurai du moins celui d'exterminer.
Je veux tl'abord anéantir la France,
Et ce Chariot (jui tranche des Césars,
Lequel m'a fait une sensible offense.
En subjuguant mes amis les Lombards.
Turpin l'Evêque a, contre mon augure,
Commencé l'œuvre. Ah! de rien plus ne jure.
Fortune arrive, en dépit de nos soins.
Par le chemin qu'on l'attendait le moins.
Quoi qu'il en soit, profitons de la chance.
Dieu, par l'Olympe, en a l'ait le serinent;
11 a juré d'abandonner la France,
Tant que Turpin n'aura fait pénitence.
Et ne sera de retour dans le camp.
Donc mon labeur doit être qu'il empêche
OUGANT
« De le Iroiiver, et. de faire qu'il pèche. « Il péchera; tous chercheront en vain. (( Mais écoutez, j'ai quelque autre dessein. »
Laissons le Diable, et les bords du Cocyte, L'événement vous apprendra la suite.
Or un beau jour que les troupes dînaient. Et que Bacchus et Mars se fèloyaient, De Diabloteaux une invisible nue Noya le camp. Leur foule s'insinue Dans les Soldats avec les brocs de vin; ■Chaque Guerrier avala son Lutin.
Yoilà-t-il pas que les Gaulois Gendarmes, Le Diable au corps, ont renversé les pots? Les uns, fougueux, se couvrent de leurs armes. Courent par-tout, se jettent dans les flots. //rr»/n criait : Qu'on prépare ma noite, El Ihilllh'l^ qui croit voir un géant.
D'un bras nerveux pousse à l'air une botle. Le vieux Ihiimon, sur ses grègues flottant. Court lentement, et poursuit une Belle ; Il tend les bras, il larmoyé, il l'appelle. Le Comte Amovt grimpe sur les rochers.
Jette des ci is, et frappe les Bergers. Alhi entonne un concert angélique, Uhnlde y mêle une chanson bachique.
Livelte crie : Ui] Madrigal oyez.
Lequel j'ai fait à l'heur d'un jeune Page. Chni/fp liohsi. se dressant sur ses pieds, Croyait saisir et gober un nuage.
Talinon criait : Ma mère était P....
Gri/fonius. un gros livre à la main, [Chante : '< Messieurs, je suis le protocole [« De la vertu ; venez à mon école. » 'Les uns dansaient, les autres se battaient; 'Les uns juraient, les autres raisonnaient. Gridan blasphème, Irame est en prière ; Et tout le camp est couvert de poussière.
u 0 mes amis ! grand Dieu, (jue faites- vous?
144 ŒUVRES COMPLÈTES DE SAIXT-UST
u Disait Neniours] eh bien, êtes-vous ions? »
En le voyant, chacun se prit à rire,
Et (lit ; « Vous-niênio êtes-vous fou, beau sircj »
A chaque instant, plus on allait buvant,
Et plus la troupe allait se grossissant.
L'Evèque h'Ohu, qui buvait plus qu'un autre, De Diabloteaux un essaim avala ; De jureniens lardant sa patenùtre, Devers Nemours le hasard le traîna.
A chaque pas, le gros Prélat s'rcroule, Sa mitre on voit dans la poudre qui roule.
Le vieux Nemours de honte recula.
Quoi, lui dit-il, quoi, Prélat, quoi, vous-même! L'Evèque Ebljo, par un B... riposta.
Troussa sa robe, et son eu lui montra. 0 profondeur ! ô sagesse suprême!...
Nemours alors comprit tout le problème, Apercevant un certain écriteau Mis par le Ciel au derrière d'Efjbo. « Eh quoi! dit-il, d'une voix animée, « Alerte ! un Prêtre, et tous nos bénitiers ; « L'Esprit malin possède notre armée! » On cherche en vain. Tondus, Clercs, Aumôniers, Tous avaient bu. Le Général dit : Vite, Que l'on m'apporte au moins de l'eau bénite.
A ce grand mot, sinistre à nos pervers, Tous par la main, en forme de guirlande, Incontinent s'envolent par les airs.
Nemours confus voit l'infernale bande Devers le Ciel s'enfuir en le bernant, Et dans l'éther disparaître à l'instant.
Un tel récit est assez surprenant ; Mais on ne peut le révoquer en doute.
Mathieu Paris, Auteur fort important, Mérite bien (jue croyance on ajoute A ce (juil dit, sur-tout si gravement.
Le Salanas, en esprit cault et sage, Pour profiter d'un si rare avantage, '
ORGAM 14S
Leur envoya Monsieur Beelphétjor,
Qui part, arrive, et s'avance, et dit d'or :
■ Le Roi Satan, mon Seigneur et le vôtre, f< Amis Lutins, m'a dépêché vers vous.
" Sa Majesté daigne vous faire à tous " Son compliment ; nous vous faisons le nôtre « En patriote, et (jui savons priser (> Une belle œuvre, et la récompenser.
M Mais ce n'est tout de ravir à la France « Pour aujourd'hui le secours de ses Preux. « De les revoir ôtez-lui l'espérance, << En les jetant sur quelque coin dès cieux ; <- Puis, mes amis, le projet est peu sage M De vous gaudir et de danser ici.
(' Si d'eau bénite il venait un nuage, « A notre tour nous danserions aussi.
u Suivez mon vol. » Parlant de celte sorte, Deelphégor vers la Lune s'emporte.
Le jour baissait, et cet astre en son plein Semblait là-haut le eu d'un Bernardin.
De ce côté les Diabloteaux volèrent ; En peu de temps à bord ils arrivèrent.
La région de ce globe argenté Qui nous sourit pendant l'obscurité, Est le pays de l'éternelle ivresse, Et près de qui ce monde infortuné, Qui ne fut fait que pour être damné, N'est rien, hélas ! qu'horreur et (|ue tristesse. Là les Muguets de la céleste Cour Se sont bâti des maisons de plaisance, Dignes de Saints et de Moines de France, Par la luxure et la magnificence.
Pour mériter place dans ce séjour.
Il faut avoir été dans le bas monde Grand pénitent, grand fourbe, grand dévot, Et les Bernards sont grands Seigneurs là-haut. Là le nectar coule dans la campagne.
Vous n'êtes rien près de ce divin jus,
146 ŒUVHES C0MIMJ;TES IW SAINT-JUST
Flacons humains <ino vante la Champagne. Ces Saints maigris par do fausses vertus. Dont l'effigie horrible et lamentable N'avait jamais soiii'i près d'une table. Gros désormais, robustes, et charnus, De grenadière et céleste encolure, Plus de rubis montrent sur leur figure Qu'ils n'ont jamais nazillé d'o)-émus.
Les Preux de France en ces lieux abordèrent Près d'un gothique et superbe châtel, Appartenant à ce Saint peu charnel, Dont les Démons la vertu travaillèrent, Et qui, durant son voyage mortel, N'eut pour amis qu'un cochon et le Ciel.
Au même instant que le sol ils touchèrent, Nos Paladins leurs esprits recouvrèrent ; Car nos Lutins s'étaient lors envolés.
Comme ils bâillaient, Monsieur de Saint^Anlome^ Environné de Chérubins ailés, Vint au devant de nos Gaulois troublés. Ce n'était plus ce pitoyable Moine Qui soixante ans dans les déserts passa, Et sa vertu de chardons engraissa.
L'Évèque Ebbo poliment s'avança Devers le Saint, et Verijol lui baisa, Puis il lui fit de leur triste aventure Une touchante et risible peinture.
Antoine dit : " Tous ces esprits pervers « Sont une engeance au mal bien intrépide. « Qui ne sait point les maux qu'eu Thébaïde, « De ces Lutins autrefois j'ai soutTerts ! « Ils s'en venaient le soir faire tapage « Et s'égaudir en mon triste hermitage. « Il en était de petits et de grands ; « J'en remarquais de mâles, de femelles, « Qui pour mon dam étaient souvent trop belles. « 11 en venait de petits pétulans,
Ingénieux en leurs badineries,
ORGANT 147
" Et très-féconds en damnables saillies. « Les uns montraient un petit eu vaurien, " Et s'en venaient aiguillonner le mien. '< Une pimpante et légère poupée, « D'un pied léger sautait sur mon genou, « Montrait le sien, se pendait à mon cou, <' Et provoquait ma luxure trompée.
« Le croiriez-vous ? un jour un gros Démon « S'en vint conter fleurette à mon cochon, K Même il voulut lui faire violence ;• « Mais le saint porc leva les mains aux cieux, (i Puis se signa, l'autre piqua des deux. <' Ces traits divers sont connus dans la France. « Un jour entier ne me suffirait pas, « Si je voulais raconter les combats « Qu'à ma vertu ces Diabloteaux livrèrent, « Et tous les tours dont ils m'importunèrent. « De leur malice instruit par mon malheur, « Je compatis au vôtre de bon cœur.
u Reposez-vous ; entrez dans ma demeure, « Et nous boirons ensemble tout à l'heure. « Si vous étiez venus me visiter « Dans les déserts du monde sublunaire, « Je n'aurais pu si bien vous fètoyer ; « Car je n'avais pour tout bien sur la terre (' Que mon cochon; mais il fut ami mien, « Et le meilleur. Cet animal de bien « A mérité du Ciel, après sa vie, « De savourer l'immortelle ambroisie.
« A mon chàtel vous le verrez tantôt ; " C'est un cochon qui n'est point du tout sot. »
Tout Chevalier, Prélat, Diacre, Moine, Suivit ^^^0 chez Monsieur Saint-Antoine.
Pour les Soldats, ils se trouvaient contens Du jus divin qui coulait dans les champs, Et préféraient à toute autre cuisine Les ananas de la forêt voisine.
Jà du nectar les flots étincelans,
ŒUVRES COMPI.I-TES DE SA1.\T-,)UST
Des conviés aiguillonnaient les sens ;
On admirait la mine intéressante
Du saint cochon, qui, plein dhonnôteté,
A droite, à gauche adresse la santé,
Et de bons mots les Esprits saints enchante.
Ses muscles durs les vapeurs ébranlaient.
Ses petits yeux de gaîté pétillaient ;
ïl effleurait de sa verve caustique
Les nouveautés de la cour angéli(|ue.
Il était là de dolentes Nonnains.
Qu'enluminaient ses bons mots gaiment saints ; Car mons Antoine, homme plein de génie, Avait conçu qu'un festin languirait, Si les telons n'étaient de la partie.
Où le plaisir peut-il être en effet?
Disait le Saint, amateur de femelles.
Le vin a beau chatouiller les cervelles, Tout languirait, si le sexe enchanteur N'était point là pour chatouiller le cœur.
Là se trouvaient Sainte-Anne, Sainte-Hélène. Et la gentille et tendre Madeleine.
Soit le hasard, l'amour, ou ne sais (|uoi. Ebbo l'Evêcfue était à côté d'elle; Il lui contait comment, chez llnfidèle, Son cœur dévot avait prêché la Foi.
Un tel propos touchait fort peu la Belle.
Le bon Prélat, par inspiration, Laissa l'Église, et prit un autre ton; La Belle alors prêta bien mieux l'oreille. ^bbo tenait d'une main sa bouteille, L'autre rôdait à l'entour du genou :
Mathieu Paris ne sait pas trop bien où.
Pendant cela, les Chevaliers de France Faisaient honneur à la sainte bombance; Dans le bas monde onc ils n'avaient talé Des mets servis par l'immortalité.
Ils avalaient dans les coupes de vie La sainteté, le plaisir, la folie.
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Mais j'oubliais de vous dire >\u'Organt Depuis trois jours était parti du camp, Pour découvrir son oncle impénitent.
Le Paladin se trouva, sur la brune, Près d'une eau claire où se mirait la Lune; Il suit sa course, allant au petit trot, Et le hasard, qui fait tout dans le monde, Le conduisit, par la pente de l'onde, Vers un chàlel dessiné par un Goth.
QueJques buissons de vieilles aubépines, Avec tristesse égayaient ses ruines; Là, d'une tour les combles mutilés.
Humiliés sous une ronce altière; Ici le Temps a tapissé de lierre, D'un mur pendant les débris isolés; Là paraissaient de gothiques statues De vieux Héros, de Beautés disparues.
Le Chevalier suspend son palefroi.
Et pénétré de langueur et d'effroi, Il réfléchit sur l'altière bassesse Et le néant de l'humaine faiblesse.
« Ce pont-levis, sur son axe rouillé.
« Rappelle au cœur les pas qui l'ont foulé. « Dans les langueurs d'une amoureuse absence, « Quel({ue Beauté, du haut de cette tour, « Chercha des yeux l'objet de son amour. « Cette terrasse a vu rompre la lance! « Il glt peut-être en ces débris moussus « Quebiues Beautés qui ne souriront plus. « Cette déserte et tranquille tourelle, « Vit soupirer un Amant et sa Belle; « Elle entendit leurs baisers, leurs soupirs. « LasI où sont-ils ces momens, ces plaisirs? « C'est donc ainsi que la Parque ennemie « Rend au néant les songes de la vie? « Ce vieux palais fut peut-être habité K Par la Licence et l'Inhumanité, M Par un tyran ([ui dévasta la terre,
loi» ŒUVHES cùmpli:tes de saint-jlst
« Par un ingrat qui trahit l'amitié.
« Un orphelin lâchement dépouillé "« Vint sur ce seuil déplorer sa misère, <i Et sur ces tours appela le tonnerre. »
Comme il parlait, dans ces vastes débris 11 entendit de lamentables cris; Il vit après une dame éperdue Entre les bras d'un perfide Endianleur, Sur un cheval s'élever dans la nue.
Oirjant poursuit ce lâche ravisseur; Il le défie, et jure en sa colère Qu'il le suivra jusqu'au bout de la terre, Pour immoler un perfide larron, Dont la bassesse et la décourtoisie Osent ravir un aimable tendron.
« Nice, dit-il, ainsi me fut ravie.
« Tu périras, coupable Néiiromant, « Et ton trépas expiera mon tourment. »
Or vous saurez que mon Antoine Organl, En cris perdus exhalant sa colère, Ne voyait rien ({u'une belle chimère.
Que la terreur de ce bord efi'rayant Avait soufflée en son cerveau brûlant.
Laissons Organt et sa valeur trompée, Ma Muse ailleurs devrait être occupée.