‹ Œuvres complètes;Chapitre 30 sur 144 · GANT · texte numérisé non relu

GANT

Ils avaient Tair des gens de Charlenifujac

En m'avançant, je reconnus Hklier,

Et Itocambo, votre ancien Ecuver.

« J'appris de Ini que ma bonne fortune

iM'avait conduit; devinez? Dans la Lune.

Il me montra, sur les coteaux voisins.

Un beau chàtel, où Monsieur Saint-Antoine,

Dans ce pays vivant comme un Chanoine.

Avait reçu les Gaulois Paladins. •

On me conta qu'Aslofpke d'Italie

Etait venu, d'un courage nouveau.

Retrouver là le bon sens de Renaud.

D'avoir le mien il me prit fantaisie,

Et je m'en fus au palais de Saint-Jean.

« Ce beau palais est un moulin à vent.

Sur des hauteurs où reposent les nues,

On voit rouler ses ailes étendues,

Et Ton entend sonner dans le lointain

Le cliquetis du céleste moulin.

Saint-Jean, perché sur son A/)Ocali/pse,

Fait chaque jour le tour de l'Univers,

Pour recueillir le bon sens qui s'éclipse,

Evaporé de nos cerveaux divers.

Le saint Chimiste en ôte la sottise,

Le moud, Tépure, et le naturalise.

Souventes fois il ne reste plus rien

Dans le tamis. Le saint Pliarmacopole

Vous met après ce rien dans une fiole,

Laquelle il range avec les noms écrits.

Prêtres. Guerriers., épou.v, amans, amis.

C'est là que vont ces chimères nourries

De la vapeur des humaines folies,

De l'insensé qui cherche le bonheur,

Du Conquérant que sa fortune enivre,

De ce Savant qui pâlit sur un livre;

Mais on n'y voit celle d'aucun buveur.

Arrivé là, je découvre une plaine

Où voltigeait une foule incertaine

De spectres d'air. L'un s'appelait VHonnew Dans le cristal de sa frêle substance, On distinguait les taches de son cœur, La fausseté, l'orgueil, et l'impudence.

L'intérêt nud, et le dépit rongeur.

Plus loin venait, sur une boule huilée. De bulles d'air la Forlune habillée; L'œil, ébloui par son éclat changeant.

Porte au cerveau le désir et l'envie.

Là, V Avarice au ventre de harpie.

Mourant de faim pour nourrir son argent. Je vois plus loin la Politique douce.

Qui va baisant le bras qui la repousse; L' Espoir gonflé, son haleine suivant, Et (jue berçait V Intérêt complaisant; Plus loin venaient les Promesses fidèles : On les voit tendre, avec compassion.

Une main vide à la Soumission, Et vers le dos elles ont les mamelles. L'Occasion vint ensuite à passer; Ou la fait naître, on ne peut la fixer. Le tourbillon qui roulait sur sa trace, Me laissa voir et Vlntrigue et VAudace. La Gloire vient sur un char azuré, Et de soupirs enfle un habit doré.

L'Orgueil parut; il suivait la A'aissance, Et celle-ci, marchant à reculon, Vint aboutir à l'antre d'un larron.

La Flatterie agaçait VInnocence.

Venaient après les Jugemens humains, Qui chancelaient sur leurs pieds incertains. Ils immolaient mainte tristo victime.

Et sous le dais trai)quillisaient le crime. Enveloppés d'un tourbillon de vent.

Ces spectres vains coulaient dans le néant. Je vis de loin, sur son cheval céleste. Vers le moulin Saint-Jean qui volait preste. En arrivant, il m'accueillit fort bien:

ORGAM 203

Il me parla, mais je ne compris rien

A son grand style enflé de paraboles;

Il me mena dans le palais des fioles.

Ou j'ai mon sens, ou jamais n'en aurai ;

Car en ce lieu point ne le retrouvai.

Je bus celui des sept Sages de Grèce.

Lors il me prit un accès de sagesse

Impétueux, et je ne savais plus

Ce que c'était que vices, que vertus;

Tantôt joyeux, tantôt d'humeur stoïque.

Timide après, et puis d'humeur cynique,

J'encourageais et le bien et le mal.

Je me croyais tantôt un animal.

Tantôt un Dieu ; je changeais de nature,

Et d'un coursier revêtais l'encolure.

Saint-Jean me fit avaler ne sais quoi.

Pour me guérir, et je redevins moi.

Je vis à part, en de petites fioles.

Les grands projets des Ministres des Gaules :

On leur voyait et l'éclat et l'essor

D'une comète, et leur queue était d'or.

J'y vis aussi le cœur de Cunégonde -^

Mais tout son fiel est resté dans ce monde.

Je trouvai là l'Arche vê(iue Turpin.

Je l'abordais; il disparut soudain.

Las d'habiter cette rive étrangère,

Et soupirant après les doux appas

Que je laissais tranquilles ici-bas,

Je prends du Saint la monture légère,

L'Apocalypse, et pars, et me voilà.

Le bon sens grec, supérieur au nôtre,

M'ayant causé cette aventure-là.

Point n'ai voulu vous rapporter le vôtre.

On est heureux, et l'on boit sans cela. »

L'Ange Gardien ayant pris en Sicile e beau harnais laissé par son pupille, n Paladin arrive au cabaret, Dans le moment ([ue VEcuger parlait.

204 ŒlVlîES COMPLKl'ES DE SAINT-JUST

« Pour Dieu, dit VAnge à son filleul Antoine,

(« Vous passez là votre temps comme un Moine

« A rire, à boire, et vous ne pensez pas

<i Que le pays est couvert de soldats.

« Laissez ce verre, et prenez-moi ces armes;

« Votre pays a besoin de Gendarmes,

« De bras zélés, de nobles défenseurs,

« De Francs enfin, et non [)as de buveurs. »

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