‹ Œuvres complètes;Chapitre 29 sur 144 · CHANT XIX · texte numérisé non relu

CHANT XIX

Du terrible combat des quatre Chevaliers I"'erragon, Talbin, Agramaure et Pépin: de l'arrivée de Champague du pays de Saint-Jean; de la peinture qu'il fait de ce pays à son ynailre Organt ; nouvelle visite de l'Ange gardien.

Le cœur de l'homme est rénigme du Sphinx; Si Ton pouvait avec les yeux du Linx, De ses replis éclairer la souplesse, L'œil étonné, de maints hauts faits vantés Démêlerait les ressorts effrontés Dont un prestige 'a fardé la bassesse.

OlîGA.XT

Ces Conquérans, sous les noms imposteurs De liberté, de soutiens, de vengeurs, A Tù'il surpris découvriraient peut-être Un scélérat, honteux de le paraître; Ces Moines saints, les yeux en Paradis, Décèleraient sous la haire souillée, Un cœur brûlé de la soif des Houris, Une âme sèche, à l'intrigue pliée, Et l'Avarice, en Lazare habillée; L'homme puissant, dans son humilité, Le vil ragoût d'une lâche fierté; Dans Tamitié, l'on verrait l'espérance ; Et dans l'amour, non le tribut du cœur, Mais le fardeau de son indifférence ; Parfois dans l'un un grain de suffisance. Parfois dans l'autre une jalouse humeur. Homère a beau nous peindre dans Achille, D'un bras fougueux le courage indompté, Il était homme et fut resté tranquille, Sans l'aiguillon d'un peu de vanité, Sans Briséïs et la nécessité.

Ainsi Pépin, dont la haute vaillance Chancelait même k l'aspect d'une lance, Devant les gens, au gré de sa valeur, Du temps rapide accusait la lenteur.

Enfin la nuit, peut-être sa dernière, Quitte les cieux parsemés de lumière.

Vénus fuyait; l'aube, d'un pied vermeil. Traçait la route aux coursiers du soleil. Et du tribut de ses perles humides, Désaltérait les campagnes arides, .là les Zéphirs sur les fleurs se jouaient, Jà les oiseaux par les airs voltigeaient. Guillot, au son de sa flûte enjouée.

Dans les vallons ses chèvres ramenait, Et le clairon de sa voix enrouée Aux champs de Mars les Guerriers appelait. Pâle et tremblant, Pépin se claquemure

l'.ti (lELVnES COMPI.KTES DE ^ALNT-JLST

D'une superbe et trop pesante armure.

Voici venir rorgueilleux Ferrarjon Sur un coursier, dt''pouiile d'un Saxon. Il tient en main une lance pesante.

Qu'il enleva de celle à\\licaiili>, Preux Chevalier iju'il coucha sur le dos, Dans un combat contre les Ostrogots.

Sa tète altière •'•tait enveloppée D'un casque dur, froissé de coups dépée. Pour mon Pépin, fier de se signaler, Impatient, il fait caracoUer Un beau coursier qui hennit, se rengorge, Tout frais venu du pays de Saint-George, Et dans Paiis fait la poudre voler.

Le long Tolhin et le large A'/rnmoure Devant les murs ont devancé l'aurore ; Les ennemis, dans la plaine i-tendus.

Pour admirer les vaillants coups de lance, Le casque haut, menacent en silence iNos Paladins et nos Bourgeois cocus.

Et nos tendrons sur les murs accourus.

Un gros nuage arrivait dans la plaine; C'était Pépin et Monsieur Ferragon, Qui s'avançaient au grand trot vers l'arène. Pépin tremblait et flottait sur l'arçon ; Et composant sa fière contenance.

Mourait de peur, et criait : Vive France! Lorsque le sort, aux deux bouts du champ clos, L'un devant l'autre eut posté les Héros, Talbin alors, d'un air simple et sauvage. Tint aux Gaulois ce farouche langage.

(( Le peuple Alain vous demande raison, « Au nom des Dieux et du peuple Saxon. « Eh! de quel droit prétendez-vous soumettre « Un peuple libre, un peuple né pour l'être, « Un peuple juste, et plus que vous peut-être? « Est-ce l'espoir d'agrandir vos Etats '( Qui vous a fait dévaster leurs climats?

ORGANT 19;i

" Sont-ce vos Dieux que vous voulez répandre?

« Ils en avaient de justes et d'humains,

« Les vôtres sont de lâches assassins.

<( S'ils étaient bons, on les verrait s'étendre

" Sans le secours de vos profanes mains.

" Mais loin de moi ce coupable artifice.

« Le nom du Ciel, écrit sur vos drapeaux,

« Voile en efîet une lâche avarice.

« Vous a-t-on vus, magnanimes Héros,

" Avec bonté consoler vos conquêtes,

" Et soulager de vos prodigues mains

■ Ceux que leurs coups avaient faits orphelins I

" Il s'en faut bien, barbares que vous ètesl

« Le sang, les pleurs, l'or et les cruautés.

« Voilà les Dieux pour qui vous combattez.

« Le glaive en main, vous donnez le baptême,

c< Et l'avarice est votre loi suprême.

<( Lâches, tremblez, et sachez seulement

« Que vos fureurs nous ont laissé du sang.

« Dans la vertu laudace se ranime,

« El la faiblesse est compagne du crime.

<' Nous espérons i\\ie vous serez vaincus,

<' Ou par les Dieux, ou bien par nos vertus. »

Je n'entends rien à tout cela, beau sire, Dit Ferragon qui ne savait pas lire.

Mais tenez-vous ferme sur Tétrier, Et ma réponse est au bout de l'acier.

Au même instant, un tléraul ({ui s'avance. Sonne du cor, et la troupe s'élance.

La terre fuit sous le coursier ruant.

Et nos Guerriers, les lances en avant.

Du même élan de leur course rapide, Se sont frappés dans un choc intrépide. Deux palefrois, par le coup repousses, Se sont cabrés à demi renversés; C'était celui du farouche Agramawe, Et de Pépin (\m respirait encore; Tnlbin trompé chancela sur l'arçon,

100 ŒuviiES compli:tes de SALNT-,1UST

Vers l'aiguillette atteint par Ferragon.

L"air retentit, embrasé d'étincelles.

Les deux premiers, raffermis sur leurs selles, Avec sang-froid tirent leurs coutelas, Et vigoureux, précipitent leurs bras.

Pépin frémit: son terrible adversaire Vous le rossait de son lourd cimeterre. Avec fureur les deux autres guerriers Entrechoquaient leurs glaives meurtriers.

Las de combattre, ils firent une pause. La tète haute et la visière close.

Ils s'observaient d'un œil étincelant, Et s'exerçaient à frap|)er sûrement.

Bientôt, après ce farouche silence, Plus furieux, l'un et l'autre s'élance; L'airain en feu sous les coups retentit; Leur bras s'évite, et se trompe, et se fuit. L'œil étonné, de leur fer homicide Laisse échapper le mouvement rapide.

Qui, dans l'ardeur de ce mobile jeu, Trace dans l'air mille cercles de feu. ■

Déjà le sang inondait leurs armures.

Quant tout à coup l'un et l'autre coursier. Rendus fougueux par de larges blessures, Par les éclairs et le bruit de l'acier, Gagne la plaine, et ne veut reconnaître Ni l'éperon, ni la voix de son maître. Les Spadassins^ en efforts superfius, Pressent des Canes qui n'obéissent plus. Impatiens, de la selle ils sautèrent, Et, plus hardis, à la charge volèrent.

Chaque parti voyait avec frayeur L'acharnement de ces fous pleins d'honneur. Qui, rejetant l'artifice et la ruse.

Faible avantage où leur bras se refuse, Ne paraient plus, semblaient jouer la mort. Et n'écoutaient (|ue leur fougueux transport. Le Furrarjon voit, dans sa main trompée.

OUGA.M

En mille éclats s'échapper son épée.

Son ennemi prend la sienne à deux mains,

Lève les bras, la couche sur ses reins,

Et la ramène avec Une furie

Dont le Gaulois, désarmé, confondu.

Certainement eut été pourfendu

Jusqu'à l'endroit des sources de la vie,

S'il ne se fut détourné de côté.

Notre Saxon, par l'effort emporté.

Va se froisser et rouler sur la poudre,

Avec le bruit d'un chêne ou de la foudre.

Le Franc adroit courut sur son rival,

Appesanti par le coup sur l'arène,

En lui criant : Tu mourras, déloyal!

Son bras nerveux le désarma sans peine,

Et menaçait son cœur épouvanté.

« Va, lui dit-il, je pardonne à la haine

« Le sentiment de ta déloyauté ;

« Mets à profit ma générosité.

« Je suis Gaulois, et bien que tu publie,

« Chéris mon Dieu, car tu lui dois la vie. »

Sire Agramaure, avec son fer pointu, De son rival ayant trompé l'écu.

Fit rejaillir auréole profane Du fin acier qui lui couvre le crâne.

Le Brave alors, oubliant sa valeur, Le Roi, le Ciel, et la France, et l'honneur, S'échappe, vole au travers des cohortes. Et de Paris gagne soudain les portes.

A son secours Balourdise, vola.

Et d'un nuage elle l'enveloppa.

Conteur exact, il faut que je vous dise Succinctement que dame Balourdise Avait déjà délaissé les Saxons, Peuple rebelle à ses doctes leçons, Et que l'instinct de sa vieille tendresse Avait changé sa fureur en faiblesse.

Elle disait à Pi-pln éperdu :

ŒUVRES COMPLKÏES l)H SAINT-JUST

Comme un César vous avez combutlu,

Et désormais voire gloire surpasse

Le vieil Hercule et le Dieu de la Tlirace.

Pépin, tout sot, souriait cependant

A ce naïf et petit compliment.

Un noir essaim des enfants d'IIippocrate,

Nigauds chargés de simples et d'onguens,

Vient visiter l'Alexandre des Francs,

Qui se pâmait comme un âne qu'on gratte.

Avec Loiirdisc il coucha cette nuit.

Et la V...le est l'enfant qu'il lui lit.

Laissons Pépin^ ot Paris, et l'armée:

Suivons ailleurs la folie Renommée.

Tant de récils auront fait oublier Ce bon Champarpie. immortel Ecuyer.

Voici venir là-bas un Chevalier, Disait Organt à A'ice son amie, Comme ils étaient dans leur hôtellerie.

L'objet avance : oui, c'est bien lui, je crois, Mon Ecuyer Champagne que je vois.

Mon cher Lecteur, tranchons les accolades, Les complimens, les exclamations, D'un premier feu frénétiques boutades; L'on termina par se dire : Buvons.

Le verre en main, assis à table ronde. Champagne, Orgnnl, et sa maîtresse blonde, Se fètoyaient et d'amour et de vin.

Tous ces festins que le Chantre à'AchiUe Rêvait à jeun dans un siècle imbécile, Où l'on voyait les vases d'or briller.

Où (VAmphions une troupe altérée.

Où l'ambroisie, à la mousse dorée, D'un demi-Dieu faisait un Grenadier, Ne valaient pas, quoi qu'Homère publie, La volupté pleine de bonhomie Que savourait dans le broc familier Le bon Irio de mon hôtellerie.

Preux Ecuver. dit A'icelle en riant,

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Uacontez-nous, s'il vous plaît, votre histoire De point en point, mais sans mentir; pourtant, Si n'aimez mieux et vous gaudir et boire. Champagne dit : « Oh! le hasard est grand.

Il vous souvient qu'un jour, dans un couvent,

Du haut du Ciel il descendit un àne,

Et que, bâté de votre cul profane.

Il vous porta devers le firmament.

Vous conterez aussi votre aventure.

Quelques instants je vous suivis des yeux ;

Mais un nuage ayant blanchi les cieux.

Je vous perdis, et prenant ma monture.

Je pique, pars, et vous fais mes adieux.

Moins chatouilleux de lauriers et de guerre,

Qu'embarrassé de ne savoir que faire,

Je m'en revins au camp le lendemain

L'on fut surpris de me revoir sans maître;

L'on me parla de votre oncle Turpia :

Je répondis, et je mentis peut-être,

Qu'aiguillonné par le double souci,

Et du destin et d'un oncle ravi.

Le noble espoir de venger cet outrage

Vous avait fait parcourir maint rivage;

Que vous aviez poursuivi Gaiifrin,

Noir ravisseur de TEvêque Turpin.

Dans son palais au haut du mont Caucase.

« Dans tous les yeux, je lisais mon extase;

Ces beaux discours émerveillaient Charlol:,

L'un vous vantait, Taulre vous trouvait sot.

Moi, je riais. Je ris bien davantage

Six jours après. Tout à coup j'entendis

Un bruit affreux s'élever du rivage;

Le verre en main, de table je sortis.

Saisi d'effroi, criant aux ennemis,

Je m'affourchai sur ma monture grise.

Mais, juste ciel! quelle fut ma surprise,

Lorsque je vis les Francs ensorcelés.

Criant, dansant en cercles redoublés.

200 (Haviii:s complktes de salnt-jist

J'avais mon vcrro, ol, d'une main tremblante.

A leur santé j'avalai l'épouvante.

Bref, je sentis une fièvre brûlante;

Parmi les cliamps je m'emporte comme eux.

îl me souvient de ce délire afïreux

Comme d'un songe incertain, ténébreux,

Dont il ne reste à l'esprit qui s'abuse.

En s'éveillant, qu'une trace confuse.

Je recouvrai, sous un autre horizon,

Ce ne sais quoi qu'on appelle raison.

In ciel nouveau s'étendit à ma vue;

Je découvris une plaine inconnue.

Et j'admirai dans ces lieux enchanteurs

Un palais d'or, des champs couverts de (leurs.

Mais suis-je mort? me disais-je à moi-même.

N'est-ce point là le pays des Elus?

Tout annonçait à mes yeux confondus,

Du Paradis la demeure suprême.

Je m'apiirochai d'une épaisse forêt,

Où je cueillis une pomme vermeille,

llepas des Dieux, que la faim m'apprêtait.

Je regardais, et je prêtais l'oreille;

Car je trouvais mon destin odieux

De vivre seul, eût-ce été dans les cieux.

Je m'avançai devers une fontaine,

Dont j'entendais miirmurer le cristal :

C'était du vin. Quelle rive lointaine

Vous retenait en ce moment fatal?

Avant de boire, et d'en mourir peut-être.

En soupirant, j'appelai mon cher maître.

Mais il fallut céder aux Dieux jaloux,

Et me résoudre <à me saouler sans vous.

Je demeurai penché vers le breuvage

« Trois jours entiers, mort ivre sur la plage ;

« A mon réveil, je battis le canton,

« Et j'arrivai, par un riant vallon,

« Sur le sommet d'une haute montagne.

« Je vis <les l^rpu.r étincelants d'acier;

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