‹ Œuvres complètes;Chapitre 41 sur 144 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Cn.\IMTRE PREMIER Des piessentimenls de la Révolution:

Les révolutions sont moins un accident des armes qu'un accident des lois. Depuis plusieurs siècles la monarchie nageait dans le sang et ne se dissolvait pas. Mais il est une époque dans l'ordre politique où tout se décompose par un germe secret de consomption; tout se déprave et dégénère; les lois perdent leur substance naturelle et languissent; alors, si quelque peuple barbare se présente, tout cède à sa fureur, et lEtat est régénéré par la conquête. S'il n'est point attaqué par les étrangers, sa corruption le dévore et le reproduit. Si le peuple a abusé de sa liberté. iUombe dans l'esclavage; si le prince a abusé de sa puissance, le peuple est libre.

L'Europe, i\n\ par la nature de ses rapports politiques n'a point encore de conijuérant à redouter, n'éprouvera de longtemps que des révolutions civiles. Depuis quebjues siècles la plupart des empires de ce continent ont changé de lois et le reste en changera bientôt. Après Alexandre de Macédoine et le bas empire, comme il n'y avait plus de droits des gens, les nations ne changèrent que de rois.

Le nerf des lois civiles de France a maintenu la tvrannie

depuis la découverte du Nouveau-Monde; ces lois ont triomphé des mœurs et du fanatisme ; mais elles avaient besoin d'organes <{ui les fissent respecter; ces organes étaient les parlements ; ces parlements s'étant dçessé< contre la tyrannie, l'ont entraînée.

Le premier coup porté à la monarchie est sorti de ces lril)unaux ; on sait tout.

Il faut ajouter à cela ([ue le génie de quehjues philosophes de ce siècle avait remué le caractère public, et lormé des gens de bien, ou des insensés également fatals à la tyrannie, qu'à force de mépriser les grand^on commençait à* rougir de l'esclavage ; que les peuple ruiné d'impôts s'irritait contre des lois extravagantes, et que ce peuple fui heureusement enhardi par de faibles factions.

Un peuple accablé d'impôts craint peu les révolutions et les barbares.

La France regorgeait de mécontents prêts au signal, mais l'égoïsme des. uns, la lâcheté des autres, la fureur du despotisme dans les derniers jours, la foule des pauvres qui mangeaient la cour, le crédit et la crainte des créanciers, le vieil amour des Rois, le luxe et la frivolité des petits, et • 'chafaud; toutes ces causes réunies arrêtaient l'insurreciun.

La misère et les rigueurs de l'année 1788 émurent la .sensibilité. Les calamités et les bienfaits unirent les cœurs ; on osa se dire (ju'on était malheureux, on se plaignit.

La sève des vieilles lois se perdait tous les jours. Le malheur de Kornman indigna Paris. Le peuple se passionnait par fantaisie et par conformité pour tout ce qui ressentait l'infortune. On détesta les grands qu'on envia-it. Les grands s'indignèrent contre les cris du peuple. Le despotisme devient d'autant plus violent qu'il est moins respecté ou qu'il s'affaiblit. M. de Lamoignon qui redoutait les parlements les supprima, les fit regretter : ils se rétablirent. M. Necker vint après, qui multiplia les administrations pour accréditer les impôts, qui se fit adorer, appela les états, rendit le peuple altier, les grands jaloux, et mit tout

iU (IKIVUES COMPLÈTES l)E SAI.NT-JUST

on feu : on bloqua Paris; c"esl alors que l'épouvante, le désespoir el l'enthousiasme saisirent les âmes; le malheur commun ligua la force commune; on osa jusqu'à la fin, parce quon avait osé d'abord; Teiïort ne fut point grand, il fut heureux; le premier éclat de la révolte renversa le despotisme. Tant il est vrai que les tyrans périssent par la faiblesse des lois (ju'ils ont énervées.

CllAI'ITHE 11 Des intrigues de Cour.

La multitude est rarement trompée. Louis, simple au milieu du faste, ami de l'économie plutôt qu'économe, ami de la justice sans qu'il put être juste, (juoiqu'on ait dit. quoi<iu'on ait fait, a toujours été cru tel. Le peuple furieux criait dans Paris : Vive Henri JV, vive Aouis A'F/, périssent Lamoignon et les ministres!

Louis régnait en homme privé; dur et frugal pour lui seul, brusque et faible avec les autres, parce qu'il pensait le bien, il croyait le faire. II mettait de l'héroïsme aux petites choses, de la mollesse aux grandes; chassait M. de Montharey du ministère pour avoir donné secrètement un somptueux repas, voyait de sang-froid toute sa cour piller la finance, ou plutôt ne voyait rien, car su sobriété navait fait que des hypocrites; tôt ou tard cependant il savait tout, mais il se piquait davantage de passer pour observateur que d'agir en roi.

Autant le peuple juste appréciateur voyait-il <pi'on jouait Louis, et qu'on le jouait lui-même, autant le chérissait-il par malignité envers la cour. La cour et le ministère qui tenaient le gouvernement, sapés par leur propre dépravation, par l'abandon du souverain et par le mépris de l'Etat, furent à la fin ébranlés et la monarchie avec eux.

Marie-Anloinetle plutôt trompée <iue trompeuse, plutôt légère que parjure, appliquée tout entière aux plaisirs, semblait ne régner point en France, mais à Trianon.

Monsieur avait pour toutes vertus un assez bon esprit; parce qu'il n'était point tin, il ne fut point dupe.

La duchesse Jules de PoUgnnc, seule rusée, trompa la (tour, le ministère, le peuple, la reine, et s'enrichit; elle cachait le crime sous la frivolité, fit des horreurs en, riant, déprava les cœurs qu'elle voulait séduire, et noya son secret dans l'infamie.

Je passe sous silence le caractère de tant d'hommes qui n'en avaient point. L'imprudence et les folies du ministre d'' Calonne] les sinuosités, l'avarice de M. de Drienne : l'esprit de la cour était un problème : on n'y parlait que de mœurs, de débauches et de probité, de modes, de vertus, de chevaux ; je laisse à d'autres l'histoire des courtisanes et des prélats, bouffons de cour; la calomnie tuait l'honneur, le poison tuait la vie des gens de bien ; Mmwepas et Vergennes moururent; ce dernier surtout chérit le bien qu'il ne sut pas faire; c'était un satrape vertueux; la cour après sa mort n'offrit plus qu'un torrent d'impudicités, de scélératesse, de prodigalités qui acheva la ruine des maximes. La bassesse des courtisans se peut à peine concevoir; la politesse couvrait les plus lâches forfaits : la confiance et l'amitié naissaient de la honte de se connaître, de l'embarras de se tromper : la vertu était un ridicule : l'or se vendait à l'opprobre; Ihonneur se pesait ensuite au poids de l'or; le bouleversement des fortunes était incroyable. La cour et la capitale changeaient tous les jours de visages par la nécessité de fuir les créanciers, ou de cacher sa vie; l'habit doré changeait de mains; parmi ceux qui l'avaient porté, l'un était aux galères, l'autre en pays étranger, et l'autre était allé vendre ou pleurer le champ de ses pères. C'est ainsi que la famille des Guêmenés engloutit la cour, acheta, vendit les faveurs, disposa des emplois, et tomba ensuite par l'orgueircomme elle s'était élevée par la bassesse; l'avidité du luxe tourmentait le commerce et mettait aux pieds des riches la foule des artisans. C'est ce qui maintint le despotisme, mais le riche ne payait point, et l'Etat perdait en force ce qu'il gagnait en violence.

La postérité se pourra figurer à peine combien le peuple était avide, avare, frivole; combien les besoins que sa présomption lui avait forgés le mettaient dans la dépendance

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(les grands; en sorte que les créances de la multitude étant hypothéquées sur les grâces de la cour, sur les fourberies des débiteurs, la tromperie allait par reproduction jusqu'au •souverain, descendait ensuite du souverain jusque dans les provinces, et formait dans l'état civil une chaîne d'indignités.

Tous les besoins étaient extrêmes, impérieux, tous les moyens étaient atroces.

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