CHAPITRE m
Du peuple et des factions de Paris.
Je n'ai rien dit de quelques hommes distingués par leur naissance, parce qu'ils n'avaient d'autres vues que de satisfaire à leurs folles dépenses. La cour était une nation évaporée qui ne songeait pas, comme on l'a prétendu, à établir une aristocratie, mais à subvenir aux frais de ses débauches. La tyrannie existait, ils ne firent qu'en abuser. ills épouvantèrent imprudemment tout le peuple à la fois par des mouvements de corps d'armée ; la famine s'y joignit : elle venait de la stérilité de l'année et de l'exportation des blés. M. Necker inventa ce remède pour nourrir le trésor public, que cet homme de finance regardait comme la patrie. La famine révolta le peuple; la détresse mit le trouble à la cour. On craignait Paris, qui chaijue jour devenait plus factieux par l'audace des écrivains, l'embarras des ressources, et parce que la plupart des fortunes étaient noyées dans la fortune publique.
Ce qu'on appelait la faction ciOrléans provenait de l'envie qu'excitait à la cour l'opulence, l'économie et la popularité de cette maison. On lui soupçonnait un parti, parce qu'elle s'éloignait de Versailles. On fit tout pour la perdre, parce qu'on ne la put point apprivoiser.
La Bastille est abandonnée et prise, et le despotisme, qui n'est que l'illusion des esclaves, périt avec elle.
Le peuple n'avait point de mœurs, mais il était vif. L'amour de la liberté fut une saillie, et la faiblesse enfanta la cruauté. Je ne sache pas qu'on ait vu jamais, sinon chez
des esclaves, le peuple porter la tête des plus odieux personnages au bout des lances, boire leur sang, leur arracher le cœur et le manger; la mort de quelques tyrans à Rome fut une espèce de religion.
On verra un jour, et plus justement peut-être, ce spectacle afîreux en Amérique; je l'ai vu dans Paris, j'ai entendu les cris de joie du peuple effréné qui se jouait avec des lambeaux de chair en criant : vive la liberté, vivent le roi et M. d'Or II' ans.
Le sang de la Bastille cria dans toute la France ; l'inquiétude auparavant irrésolue se déchargea sur les détentions et le ministère. Ce fut l'instant public comme celui où Tarquin fut chassé de Rome. On ne songea point au plus solide des avantages, à la fuite des troupes qui b'oquaient Paris; on se réjouit de la conquêle d'une prison d'Etat. Ce qui portait l'empreinte de l'esclavage dont on était accablé, frappait plus l'imagination que ce qui menaçait la liberté qu'on n'avait pas; ce fut le triomphe de la servitude. On mettait en pièces les portes des cachots, on pressait les captifs dans leurs chaînes, on les baignait de pleurs, on fit de superbes obsèques aux ossements qu'on découvrit en fouillant la forteresse; on promena des trophées de chaînes, de verroux et d'autres harnois d'esclaves. Les uns n'avaient point vu la lumière depuis quarante années, leur délire était intéressant, lirait des larmes, perçait de compassion; il semblait qu'on eût pris les armes pour les lettres de cachet. On parcourait avec pitié les tristes murailles du fort couvertes d'hiérogliphes plaintifs. On y lisait celui-ci ijene reverrai donc plus ma pauvre femme., et mes en/ans., 1702!
L'imagination et la pitié firent des miracles; on se représentait combien le despotisme avait persécuté nos pères, on plaignait les victimes; on ne redoutait plus rien des bourreaux.
L'emportement et la sotte joie avaient d'abord rendu le peuple inhumain, son attentat le rendit fier, sa fierté le rendit jaloux de sa gloire; il eut un moment des mœurs, il désavoua les meurtres dont il avait souillé ses mains, et fut assez heureusement inspiré soit par la crainte, soit par
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rinsiiuiation des bons esprits, pour se donner des chefs et pour obéir.
Tout était perdu si h^s lumières et Tambition de quelquesuns n'eussent dirigé l'enibrasement qui ne se pouvait plus éteindre.
Si M. d'OrU'itns avait eu sa faction, il se serait mis alors à sa tête, eut effrayé et ménagé la cour, comme le pratiquèrent quelques autres. Il n'en fit rien, si ce n'est comme on l'a dit, (|u'il comptait sur le meurtre de la famille royale, comme il faillit à se commettre quand Paris courut à Versailles. Toutefois, pour peu qu'on juge sainement des choses, les révolutions de ce temps n'offrent partout qu'une guerre d'esclaves imprudents ({ui se battent avec leurs fers et marchent enivrés.
La conduite du peuple devint si fougueuse, son désintéressement si scrupuleux, sa rage si inquiète, qu'on voyait bien qu'il ne prenait conseil que de lui-même. Il ne respecta rien de superbe; son bras sentait l'égalité qu'il ne connaissait pas. Après la Bastille vaincue, quand on enregistra les vainqueurs, la plupart n'osaient dire leur nom; à peine furent-ils assurés, qu'ils passèrent de la frayeur à l'audace. Le peuple exerça une espèce de despotisme à son tour; la famille du Roi et l'Assemblée des Etats marchèrent captives à Paris, paru)i la pompe la plus naïve et la plus redoutable qui fut jamais. On vit alors que le peuple n'agissait pour l'élévation de personne, mais pour l'abaissement de tous. Le peuple est un éternel enfant ; il fit avec respect obéir ses maîtres et leur obéit après avec fierté; il fut plus soumis dans ces moments de gloire qu'il n'avait été rampant autrefois. Il était avide de conseils, affamé de louanges et modeste; la crainte lui fit oublier (ju'il était libre; on n'osait plus s'arrêter ni se parler dans les rues; on prenait tout le monde pour des conspirateurs; c'était la jalousie de la liberté.
Le principe était posé, rien n'arrêta ses progrès; parce que le despotisme n'était plus, qu'il était dispersé, que ses ministres avaient pris la fuite, et que la frayeur agitait leurs conseils.
Le corps des électeurs de Paris, plein d'hommes désespérés, perdus de misère et de luxe, souleva beaucoup le peuple. Cette faction n'eut point de principes déterminas et ne pensa point à s"en donner; aussi passa-t-elle avec le délire de la révolution; elle eut des vertus, de la fermeté même, et de la constance un moment; on se rappelle avec respect l'héroïsme de Thuriot de la ^os/ère qui fut sommer le gouverneur de la Bastille; et le grand de Saint-René qui fit fuir vingt mille hommes de rhôtel-de-ville,en se faisant apporter de la poudre et du feu; et Duveyrier, et du Faulx ce sage vieillard qui écrivit ensuite l'histoire de la révolution. Ceux-là n'étaient point factieux. Plusieurs autres s'enrichirent, c'est tout ce qu'ils voulaient; le petit nombre des gens de bien s'éloigna bientôt, et le reste se dissipa, chargé d'épouvante et de butin.