‹ Œuvres complètes;Chapitre 44 sur 144 · CHAPITRE V De deux hommes ce'lèhres · texte numérisé non relu

CHAPITRE V De deux hommes ce'lèhres

Quiconque après une sédition aborde le peuple avec franchise, et lui promet l'impunité, l'épouvante et le rassure, plaint ses malheurs et le flatte, celui-là est Roi.

Le chef-d'œuvre de cette vérité, c'est que deux hommes aient pu régner ensemble.

La frayeur de tous les éleva, leur faiblesse commune les unit.

Le premier, qui avait été vertueux au commencement, s'étourdit ensuite de sa fortune et forma de hardis desseins. Chacun s'emparait d'un débris : tout-puissant à l'hôtel-deville, il jouissait à l'Assemblée nationale d'un crédit tran-

DE 1790 A 1792 2tll

quille et tyrannisait avec douceur : en le voyant chatouiller le peuple, manier tout avec mollesse, cacher son génie, et tromper l'opinion au point de passer pour un homme faible et peu à craindre, on ne reconnaissait plus la hauteur qu'il avait montrée à Versailles.

Le second fut plus altier; ce caractère convenait mieux à son emploi; il fut pourtant gracieux, faux avec empressement, courtisan naïf, vain avec simplicité, et put tout en ne voulant rien.

La coalition de ces deux personnages fut remarquable quelques instants; l'un avait le gouvernement, l'autre la force publique. Tous deux fomentaient les lois qui servaient leur ambition, ils donnaient tous les mouvements dans Paris, jouaient en public le rôle dont ils convenaient en particulier, et traitaient la cour avec un respect plein de violence. Joignez à ceci un concert parfait, la popularité, la bonne conduite, le désintéressement, un amour apparent pour le prince et les lois, la douce élocution, tout cela soutenu de la générosité mettait à leurs pieds le sceptre qu'on eut brisé dans leurs mains. Ils devinrent les idoles du peuple à qui les trésors de l'Etat étaient prodigués sous d'honnêtes prétextes. Ils occupaient les bras des malheureux, et saisissaient avec dextérité les passions publiques; la réputation de ces deux hommes ressemblait à une fièvre populaire : ils étaient adorés et tenaient captive la liberté dont ils se montraient partout les défenseurs et les amis. Après la prise de la Bastille, ils sollicitèrent adroitement des récompenses pour ses vainqueurs, et mirent partout en opposition leur zèle présomptueux avec la tiédeur prudente des communes. Toujours ils précipitaient le peuple, toujours l'assemblée le modérait sagement ; c'est que les premiers voulaient régner par le peuple et que les seconds voulaient que le peuple régnât par eux.

L'assemblée qui pénétrait les hommes, s'apercevant qu'on lui voulait faire trop sentir le prix de l'insurrection de la capitale, temporisa tant qu'elle vit les esprits inquiets, mit bientôt les factions sous le joug, et se servit de leurs propres forces pour les abattre.

■20-2 («a'NUliS CU.MPLKTES DE SAI.NT-JIS 1'

Le sang-froid des communes fut pour ces deux hommes ce que le génie et la défiance de Tibère fut autrefois pour Spjon.

Je laisse à penser quel était le période de leur ambition, si la patience ne l'eût consumé.

Les districts de Paris formaient une démocratie qui eut tout bouleversé, si au lieu d'être la proie des factieux, ils se lussent conduits avec leur propre esprit. Celui des Cordeliers. qui s'était rendu le plus indépendant, fut aussi le plus persécuté par ces héros du jour, parce qu'il contrariait leurs projets.

CHAIMÏRE VI De l'Assemblée Nationale.

C'est un phénomène inouï dans le cours des événements, qu'à l'époque où fout était confus, les lois civiles sans force, le monarque abandonné, le ministère évaporé, il se soit trouvé un corps i)oliti(iue, faible rejeton de la monarchie confondue, qui prit en main les rênes, trembla d'abord, s'affermit, affermit tout, engloutit les partis, et fit tout trembler; qui fut suivi dans sa politique, constant au milieu des changements ; agit avec adresse en commençant, avec fermeté ensuite, enfin avec vigueur, et toujours avec prudence.

Il faut voir avec quelle pénétrante sagesse l'assemblée nationale s'est élevée, par quel art elle a dompté l'esprit public, comment, environnée de pièges, déchirée jusque dans son sein, elle a prospéré de plus en plus; comment elle a ingénieusement enchaîné le peuple de sa liberté, l'a étroitement lié à la constitution en érigeant ses droits en maximes, et en séduisant ses passions; comment elle a tiré des lumières et des vanités de ce temps le même parti que tira Lycurgue des mœurs du sien ; il faut voir avec quelle prévoyance elle a jeté ses principes, en sorte que le gouvernement a changé de substance et que rien n'en saurait plus arrêter la sève.

C'est vainement aussi que quel<iues-uns luttent contre cette prodigieuse législation «pii ne pèche que dans

quelques détails; quand l'Etat a changé de principes, c'est sans retour; tout ce qu'on leur oppose n'est plus de prinripe et le principe établi entraîne tout.

La postérité saura mieux que nous quels mobiles animaient ce grand corps. Il faut convenir que la passion soutenue de grands caractères et d'intelligences fortes donna le premier branle à ses ressorts, que le noble ressentiment de quelques proscrits perça à travers l'ingénuTlé des droits de l'homme; mais il faut avouer aussi, pour peu ([ue la reconnaissance attache de prix à la vérité, que cette compagnie, la plus habile qu'on ait vue depuis longtemps, fut pleine d'àmes rigides que dominait le goût du bien, et d'esprits exquis <|u'éclairait le goût de la vérité. Le secret (le sa marche toute découverte fut impénétrable eu effet, c'est pourquoi le peuple inconsidéré ploya sous une raison supérieure qui le conduisait malgré lui; tout était fougue et faiblesse dans ses desseins, tout était force et harmonie dans les lois.

Nous allons voir quelle fut la suite de ces heureux commencements.

Page 1