‹ Œuvres complètes;Chapitre 56 sur 144 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Coiiimenl V Assemblée nationale de France a fuit des lois sompLuaires.

Ceux-là se trompent, qui pensent <jue l'Assemblée nationale de France fut embarrassée de la dette publique, et qu'elle rétrécit ses vues législatrices; toutes les bases étaient posées... Les lois somptuaircs, si dangereuses à établir, se sont offertes d'elles-mêmes : le luxe mourait de misère; la nécessité exigeait des réformes; la féodalité détruite élevait le cœur du peuple et renversait la noblesse;

DE 1790 A iT92 281

le peuple, si longtemps insulté, devait applaudir à sa chute. La dette publique fut un prétexte pour s'emparer des biens du clergé; Tes débris de la tyrannie préparaient une république. M. de Montesr[uieu l'avait prévu, quand il a dit : « Abolissez dans une monarchie les prérogatives « des seigneurs, du clergé, de la noblesse, des villes, vous « aurez bientôt un état populaire ou un étal despotique » .: un état populaire dans le cas où les privilèges seraient détruits par le peuple, despotique dans le cas où le coup serait porté par les rois.

Rome fut libre; mais si Tarquin était rentré dans Rome, elle eût été plus écrasée que les Locriens par Denis le jeune. On eu peut dire autant et bien plus de la France, (jui n'avait point de mœurs et n'aurait plus de lois.

Tout le monde pouvait réparer, bâtir; mais les communes ont surtout montré leur sagesse en détruisant, en anéantissant.

11 fallait une juste proportion entre deux extrémités, selon la réflexion du grand homme que j'ai cité : « Vous « aurez un état populaire ou un état despotique ». Le chefd'œuvre de l'Assemblée nationale est d'avoir tempéré cette démocratie.

Nous verrons quel parti elle a tiré de ce que j'ai appelé des lois somptuaires ; comment ses institutions en ont suivi la nature; comment la vigueur des nouvelles lois a repoussé le vice des anciennes; et comment les usages, les manières et les préjugés même les plus inviolables, ont pris le ton de la liberté.

Sous le premier et le deuxième empereur Romain, le sénat voulut rétablir les anciennes lois somptuaires qu'avait faites la vertu : cela fut impraticable, parce que la monarchie était formée, parce que l'empire opulent était noyé dans les plaisirs, enivré de félicité et de gloire; comment le peuple de gaîté de cœur aurait-il cherché d'autres plaisirs, d'autre félicité, d'autre gloire, dans la médiocrité? Le monde était conquis, on croyait ne plus avoir besoin de vertu.

La pauvreté est si fort ennemie de la monarchie que,

-•N2 CH-l VHKS COMPLÈTES DE SAIM-JUST

Miioiquo celle de France (mi fût exténuée, le luxe était cepondant à son comble, et qu'il a fallu que la honte et l'impuissance amenassent la réfornle, comme la débauche conduit à la débauche, et enfin à la mort. Les ménagements ont été délicats; on a opéré la réforme des ordres, des administrations, au lieu de celle des particuliers.

En ôtant les pensions, les grâces, les honneurs aux grands, on satisfit le vulgaire jaloux, qui, plus vain encore qu il n'est intéressé, ne vit point d'abord, et ensuite ne put ou n'osa se plaindre que le luxe perdu des grands avait englouti la source du sien. II y avait plus loin de l'endroit où l'on était à celui d'oîi on venait qu'à celui où l'on allait ; le corps était trop lourd pour retourner sur ses pas. Lycurgue savait bien que ses lois seraient difficiles à établir, mais que si elles prenaient une fois, leurs racines seraient profondes; on sait tout. Il rendit le sceptre de Lacédémone au fils de son frère, et quand il se fut assuré par le respect (ju'il inspira qu'on suivrait ses lois jusqu'à son retour de Delphes, il partit en exil, ne revint plus, et ordonna que ses os seraient jetés dans la mer. Lacédémone garda ses lois et fleurit longtemps.

De tout ceci on peut induire que quand un législateur s'est ployé sagement aux vices d'une nation et a ployé les vertus possibles du peuple à lui-même, il a tout fait. Lycurgue assura la chasteté en violant la pudeur , et tourna l'esprit public vers la guerre parce qu'il était féroce.

Les législateurs de France n'ont point supprimé le luxe qu'on aimait, mais les hommes magnifiques qu'on n'aimait pas; ils n'ontpoint paru attaquer le mal, mais vouloir le bien. Une grande cause de leurs progrès dans ce genre, c'est que tous les hommes se méprisaient; le vulgaire dédaignait le vulgaire; les grands jouaient les grands : tout le monde fut vengé.

Page 1