CHAPITRE m Dei< /iiœurs civiles
Les mœurs sont les rapports que la nature avait mis entre les hommes; ils comprennent la piété filiale, l'amour
et rainitié. Les mœurs dans la société sont encore cos mêmes rapports, mais dénaturés. La piété filiale est la crainte; l'amour, la galanterie; l'amitié, la familiarité.
Une constitution libre est bonne à mesure qu'elle rapproche les mœurs de leur origine, que les parents sont chéris, les inclinations pures et les liaisons sincères. Ce n'est que chez les peuples bien gouvernés qu'on trouve des exemples de ces vertus qui demandent dans les hommes toute l'énergie et la simplicité de la nature. Les gouvernements tyranni({ues sont pleins de fils ingrats, d'époux coupables, de faux amis; j'en atteste l'histoire de tous les peuples. Mon dessein n'est ici que de parler de la France; on peut dire qu'elle n'a dans ses mœurs civiles ni vertus ni vices, elles sont toutes de bienséance ; la piété filiale est le respect; l'amour, un nœud civil; l'amitié, un amusement, et toutes ensemble l'intérêt.
Il est une autre espèce de mœurs, les mœurs privées, déplorable tableau que la plume se refuse quelquefois à tracer; elles sont l'inévitable suite de la société humaine, et dérivent de la tourmente de l'amour- propre et des passions. Les cris des déclamateurs ne cessent de les poursuivre sans les atteindre : les peintures qu'ils en font ne servent qu'à achever de les corrompre. Elles se cachent souvent sous le voile de la vertu, et tout l'art des lois est de les repousser sans cesse sous ce voile. Voilà ce qui nous est resté des sacrés préceptes de la nature dont nous reverrons encore l'ombre civilisée. La nature est sortie du cœur des hommes et s'est cachée dans leur imagination; cependant si la constitution est bonne, elle réprime les mœurs ou les tourne à son profit, comme un corps robuste se nourrit d'aliments vils.
Les lois des propres, des testaments, des tutelles sont l'esprit du respect filial. Les lois des acquêts, des donations, des dots, des douaires, des séparations, du divorce, sont l'esprit du lien conjugal : les contrats sont l'esprit de l'état civil, ou ses rapports sociaux, qu'on appelle intérêts. Voilà les débris de l'amitié, de la confiance; la violence des lois fait qu'on peut se passer de gens de bien.
284 («-[IVrŒS COMPLETES DE SAI.NT-.IUST
Les lois civiles de Fi'anco paraîtront admirables h quiconque peut approfondir les ressources que la nature laissait aux hommes dans la raison, tant elle est infinie, harmonieuse et inépuisable. La sagesse a placé les fondements éternels des lois françaises sous les diverses considérations du contrat social ; elles sont la plupart puisées dans le droit romain, c'est-à-dire dans la source la plus pure qui fut jamais. 11 est seulement fâcheux qu'elles érigent en devoirs intéressés les plus doux sentiments de nos entrailles, et qu'elles n'aient pour principe que la propriété avare.
En elTel, le droit civil est le système de la propriété. Le croirait-on, que l'homme se soit assez éloigné de cet aimable désintéressement qui semble êire la loi sociale de la nature, pour honorer cette triste propriété du nom de loi naturelle? Etres passagers sous le ciel, la mort ne nous avait-elle point appris que loin que la terre nous appartînt, notre stérile poussière lui appartenait à ellemême? Mais que sert de rappeler une morale désormais inutile aux hommes, à moins que le cercle de leur corruption ne les ramène à la nature. Il n'est point de mon sujet de faire un songe; je veux dire que la terre soit partagée entre les humains après la mort de leur mère commune, et que la propriété a des lois qui peuvent être pleines de sagesse, qui empêchent la corruption de se dissoudre, et le mal d'abuser de lui-même. L'oubli de ces lois avait fait naître la féodalité, leur ressouvenir Ta renversée; ses ruines ont étouffé l'esclavage, elles ont rendu l'homme à lui-même, le peuple aux lois.