‹ Œuvres complètes;Chapitre 79 sur 144 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

De lit force répressive civile.

Malheur au gouvernement qui se défie des hommes; jai lame affligée lorsqu'un satellite passe et me considère : ô ciel, ô nature, s'écrie mon cœur, qui donc a pu m'asservir de la sorte, et pourquoi le soupçon m'accompagne- t-il pas à pas? Peuple venueux et digne de la liberté, rompez, rompez toute force particulière qui est une indépendance ■

du souverain. Qui vous répondra de votre vie et de votre bien, me dira-t-on? que vous importe une force dont vous ne sentirez jamais Fempire et qui n'est que pour les méchants? va-t-en, làctie, à Constantinople, va vivre chez un peuple que la nature de ses lois rend scélérat, où le sceptre est un gibet; moi je ne consens à subir aucune loi qui me suppose ingrat et corrompu.

Quelque vénération (\ue m'impose l'autorité de J.-J. Rousseau, je ne te pardonne pas, ô grand homme, d'avoir justifié le droit de mort; si le peuple ne peut communiquer le droit de souveraineté, comment communiquera-t-il les droits sur sa vie? Avant de consentir à la mort il faut que le contrat consente à s'altérer, puisque le crime n'est qu'une suite de cette altération; or, comment le contrat vient-il à se corrompre? c'est par l'abus des lois qui laissent les passions s'éveiller, et ouvrent la porte à l'esclavage. Armezvous contre la corruption des lois ; si vous vous armez contre le crime, vous prenez le fait pour le droit; je ne répéterai point ce que j'ai dit en parlant des supplices. Je ne sais si ces vérités sont sensibles sous ma plume comme je les éprouve moi-même, mais à mon sens toute force répressive n'étant qu'une digue contre la corruption, ne peut être une loi sociale, puisqu'à l'instant où le contrat social est perverti, il est nul, et alors le peuple doit s'assembler et former un nouveau contrat qui le régénère.

Le traité social, dit Rousseau, a pour but la conservation des contractants; or, on les conserve par la vertu et non par la force; il me semble voir un malheureux qu'on tue pour le guérir.

Remarquez que lorsqu'un peuple emploie la force civile, on ne punit que les crimes maladroits, et la corde ne sert qu'à raffiner les fripons; Rousseau, tu t'es trompé; c'est, dis-tu, pour n'être pas victime d'un assassin que tu consens à mourir si tu le deviens, mais tu ne dois pas consentir à devenir assassin, mais tu violes la nature et l'inviolabilité du contrat, et le doute du crime suppose déjà qu'il te sera possible de t'enhardir à le commettre. Quand le crime se multiplie, il faut d'autres lois; la contrainte ne fait (jue le

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fortifier, el comme tout le monde brave le pacte, la force elle-même est corrompue; il ne reste plus déjuge intègre; le peuple qui se gou\^erne par la violence Ta sans doute bien mérilé. Je ne vois plus en France que des gens d'armes, que des tribunaux, ([ue des sentinelles; où sont donc les hommes libres?

CIIAPITHE X De la nature des crimes.

Chez les despotes, la police est le frein de l'esclavage, la peine est terrible; dans les gouvernements humains «lie est le frein de la liberté, la peine est douce et sensible.

Tous les crimes sont venus de la tyrannie, qui fut le premier de tous. Los sauvages, chez qui s'est réfugiée la nature, ont peu de châtiments parce qu'ils ont peu d'intérêt.

L'outa-ouas qui rompt son arme à la chasse, entre dans une cabane, et en demande une antre, qu'on lui donne d'abord; celui (jui a tué deux castors en offre un à celui qui n'en a pas. Les sauvages sont familiers avec la pudeur, par la simplicité de leur naturel; ils n'ont qu'une vertu politique, c'est la guerre. Leurs plaisirs ne sont point des passions, ils goûtent les simplicités de la nature; la danse est l'expression de leur joie innocente et la peinture de leurs affections; si quelquefois ils sont cruels, c'est un pas vers la civilisation.

■Qu'on me pardonne ces réflexions sur les sauvages; heureux pays, vous êtes loin de mes yeux et près de mon cœurl

La police fut simple chez les peuples divers, selon qu'ils furent tout-à-fait libres ou tout-à-fait esclaves, selon qu'ils eurent beaucoup de mœurs ou qu'ils n'en eurent point du tout; mais la différence est que dans le despotisme c'est le jugement ([ui est simple, parce qu'on y méprise les lois et qu'on veut punir, et que dans la liberté, la peine y est simple parce qu'on y révère les lois et qu'on veut sauver.

Dans l'un, tout est délit, sacrilège, rébellion : TiTinocence se perd embarrassée; dans l'autre tout est salut, pitié, pardon.

Dans l'esclavage, tout blesse rhomme, parce que la convention n'a point de loi; dans la liberté, tout blesse les lois, parce quelles sont à la place des hommes.

Quand j'ai dit (jiie le crime n'ofîensait rpie la loi, tant s'en faut que j'aie prétendu enfreindre les justes droits de la patrie blessée, qu'au contraire je ne laie considérée comme une chose sacrée ; j'ai parlé du crime en lui-même et non de ses elïets. La réparation des délits est un principe de la loi, mais elle regarde plutôt le dédommagement que la peine.

Il en est des crimes comme des vertus : les premiers ne doivent être poursuivis, les secondes récompensées qu'à proportion de l'importance. Les crimes d'opinion sont des chimères qui viennent des mœurs et sont la faute des lois; les effets ne rétrogradent point; en vain corrigez-vous les mœurs, si vous ne corrigez pas les lois.

L'amende honorable au ciel est une loi de fanatisme; la répération d'honneur est une loi de corruption. Dans tous les cas. l'Jiomme qui blasphème n'offense sur la terre que la loi qui le défend; celui qui flétrit quelqu'un pèche contre la loi qui défend l'imposture; s'il en était autrement, les hommes seraient impitoyables entre eux.

Les lois tiennent le rang de Dieu, de la nature et de l'homme, mais elles ne doivent rien à l'opinion et doivent tout ployer à la morale et s'y ployer elles-mêmes.

Un tribunal pour les crimes de lèse-nation est un vertige de la liberté, qui ne se peut supporter qu'un moment, quand l'enthousiasme et la licence d'une révolution sont éteintes; une pareille magistrature est un poison d'autant plus terrible qu'il est doux; en un mot, on n'offense la société qu'alors qu'on corrompt les bonnes lois. On voit bien que j'ai voulu parler du Chàtelet, qui tint un moment la place de l'opinion; au commencement il fit trembler les pervers et. bientôt après, les gens de bien.

Je ne dis rien de la loi martiale qui fut un remède violent; il en est de cette loi comme du tribunal que j'ai cité, mais que si elle subsiste, elle doit être comme le temple de Janus, fermé au temps de paix, ouvert dans les périls.

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