CHAPITRE XVI Des Administrations
Les corps administratifs durent beaucoup leur prospérité aux heureux choix du peuple, car ils n'avaient pas par euxmêmes de lois très positives; ils exerçaient une inquisition suprême sur l'harmonie politique (jui faisait qu'on leur déférait beaucoup de matières contentieuses qui excédaient leur compétence; ils décidaient arbitrairement parce qu'ils n'avaient point de lois. L'appel de leurs délibérations se portait au pouvoir exécutif (lui prononçait de même; les délibérations s'instruisaient l'une par l'autre, parce qu'il n'y avait point d'enquêtes, et le ministère, suspendu entre le juge et la partie, donnait toujours raison à l'autorité, dont rien ne garantissait l'application. 11 n'y avait point de compétence directe entre les peuples et les pouvoirs supé-
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rieurs, d'où il suivait que ses plaintes n'allaient jamais à roreille qu'elles voulaient frapper. Quand une administration était accusée par des laits de détail, on lui renvoyait la requête, et on la jugeait sur son avis. Les plus déplorables infractions à l'austérité des principes se trouvaient sanctifiées, et les pouvoirs physiquement séparés, mais confondus en effet, se liguaient sans le vouloir contre la liberté.
Je dirai en général que tous les chemins doivent être ouverts à la liberté de ceux qui obéissent, et ([u'ils ne doivent point être fermés à la sagesse de ceux (jui commandent. Toutes les armes possibles sont dans les mains du pouvoir exécutif, pour accabler le peuple ; celui-ci n'a point de lois, ou, pour mieux dire, de tribuns pour le défendre.
Les lois qui obstruent les canaux par où coule la liberté, et tiennent ouverts ceux par où -circule la puissance, liguent les pouvoirs et forment une aristocratie exécutrice; en vain veut-on les séparer entre eux, on ne fait que les séparer du peuple. Ce n'est point dans le gouvernement que cette précision est bonne, c'est dans la constitution même; tout doit agir et réagir à son gré sur un fondement inaltérable : ainsi, dans le monde physique, tout suit une loi positive, un ordre indissoluble, tout change et se reproduit par sa cause stable, et non par des accidents particuliers.
Si l'administration circule inclusivement entre les pouvoirs, (jui répondra de la liberté? Le malheureux ira-t-il crier aux portes du palais des législatures; elles-mêmes n'ont point de lois de détails, et jugeront comme les autres. En matière d'application, les législateurs sont toujours incompétents, c'est l'esprit de la loi; nul ne peut être frappé que d'une loi antérieure au délit; ceux qui font des lois sont de mauvais juges. Une bonne loi vaut mieux que tous les hommes; la passion les emporte, ou la faiblesse les retient ; tout languit, ou tout se brise à coups précipités.
CFIAPITRE XV]
Des Impôts; qu'ils doivent être relatifs aux principes de la Constitution.
• Le commerce seul peut aujourd'hui faire fleurir un Etat libre, mais le luxe l'empoisonnera bientôt; il est donc nécessaire (|ue les impôts pèsent sur la consommation et point sur le négoce; alors il sera le doux fruit de la liberté au lieu qu'il était un puits au despotisme.
La liberté du commerce découle naturellement de la liberté civile; un sage gouvernement laisse à l'homme son industrie et pressure le luxe. L'industrie est, comme je l'ai dit, la source dé l'égalité politique, elle fournit au pauvre la vie, le luxe, et la contribution.
Cette manière de poser l'impôt sur les superfluités est une loi somptuaire qui s'accorde avec la morale des nouvelles maximes de la France. Elle n'a point la sévérité des lois somptuaires républicaines, ni la faiblesse des lois somptuaires de la monarchie, elle est une modification de toutes deux.
Le peuple tient tellement à la lettre des choses, qu'il payera volontiers un impôt pour ses chevaux, ses valets, ses vitres, ses équipages, au lieu qu'il payerait à regret un tribut réel.
On est avare de ce qu'on gagne, on est prodigue de ce qu'on achète, c'est que l'intérêt fait la recette et la vanité la dépense.
Les impôts doivent suivre les révolutions des denrées, augmenter et diminuer avec elles; la raison est que si les denrées sont chères, on achète avec plus de peine, mais on achète toujours ; que si les denrées sont pour rien on consomme davantage, et on s'épuise si les denrées redeviennent hors de prix.
Si l'on voulait rendre l'impôt invariable, il faudrait juiner les colonies ou la métropole, ou régler les vents.
L'impôt, si on veut le considérer de près, est le gouvernail du vaisseau public; en même temps qu'il féconde le
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ii:ouvernonionl il indue sur les mœurs de Télat civil, et enlretient l'iTiuilibrc dans l'état politique des deux mondes.
CHAPITRE XVllI Ré flexion sur la conirihulionpalriotique, elsuvdeux hommes célèbres.
Nul n"a mieux connu la fortune et le peuple ([ue l'impénétrable Mirabeau. Il vint à Aix comme cet ancien qui se présenta nu, la massue à la main, dans le conseil d'un roi de Macédoine; arrivé à l'Assemblée nationale, M. de Mirabeau signala son intrépidité et justifia les plaintes qu'il avait poussées sous la tyrannie. Cet habile homme nuisit beaucoup à M. Necker, en arrachant à l'Assemblée nationale le décret qui adopta la contribution patriotique de ce ministre; M. Necker s'enflait trop de sa popularité; on admira tout le bien qu'il voulait faire, on ne lui pardonna pas celui qu'il fit, il le fit mal. Ce ministre est tombé, personne n'a voulu paraître savoir pourquoi, c'est que personne n'osait dire qu'il détestait son impôt.
M. de Mirabeau s'est partout conduit avec justice et pénétration; il connut surtout l'art délicat de jouer les calomnies et de dissimuler sagement.