CHAPITRE PREMIER
De i amour de la Patrie.
Où il n'est point de lois, il n'est point de patrie, c'est pourquoi les peuples qui vivent sous le despotisme n'en ont point, si ce n'est qu'ils méprisent ou baissent les autres nations.
Où il est des lois, il n'est quelquefois point de patrie, si ce n'est la fortune publique; mais il en est une véritable qui est l'orgueil de la liberté et de la vertu; c'est de son sein qu'on voit sortir ces hommes chez qui l'amour des lois
DE 1790 A 1792 33â
semble être le feu du ciel, dont le sang coule avec joie dans les combats, et qui se dévouent de sang-froid aux périls et à la mort.
L'honneur politique de la monarchie et l'honneur violent de Tétat despotique ressemblent quelquefois à la vertu, mais ne vous y trompez pas, l'esclave cherche la fortune ou la mort; l'histoire ottomane est pleine de faits inouïs qui surpassent la vigueur romaine et la témérité grecque, mais ce n'est point pour sa chère patrie, c'est pour lui-même que meurt le musulman.
Le droit des gens français, en perdant l'esprit de conquête, a beaucoup épuré l'amour de la patrie. Un peuple qui aime les conquêtes n'aime que sa gloire et finit par mépriser ses lois. II est beau de ne prendre les armes que pour défendre sa liberté; celui qui attaque celle de ses voisins fait peu de cas de la sienne.
Ce ne sera plus la terre étrangère qui boira le sang des Français; rAllemagne, l'Italie, la cruelle Sicile, l'Espagne, l'Europe enfin, jusqu'à l'Orient, sont jonchés des os de nos pères, et la patrie est le cercueil des moines et des tyrans.
Pour qu'un peuple aime longtemps sa patrie, il faut qu'il ne soit point ambitieux; pour qu'il conserve sa liberté, il est nécessaire que le droit des gens ne soit pas à la disposition du prince. Dans la tyrannie, un seul homme est la liberté, un seul homme est la patrie, c'est le monarque.
Combien était aveugle la liberté de Rome! Aussi devaitelle finir par être la fortune d'un seul. Un mot de Sénèque me fait plaindre Caton quand je songe à lui : à peine fut-il prêteur, et il ne devint jamais consul avec tant de vertus. Il n'y avait plus à Rome de patrie, tout était César. Quand je pense où devaient aboutir la discipline et la frugalité de tant de héros, quand je pense que ce fut le sort des plus rebelles constitutions, et que la liberté perdit toujours ses principes pour conquérir, que Rome mourut après Caton, que l'excès de sa puissance produisit des monstres plus détestables et plus superbes que les Tarquins, la douleur déchire mon cœur et arrête ma plume.
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