‹ [Œuvres complètes]Chapitre 20 sur 48 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

DE Là RÉPONSE A LA LETTRE PR^GI^nENTa.

Montmorency, le 29 juin 4809.

Je suis charme de votre lettre, mon cher Edouard ; nous nvons les mêmes idées en d'autres termes. Ne vous affligez point. Je trouve que ce n*estpas la faute de vos grands compositeurs, si leurs charmantes mélodies ne sont pas également agréables à tous les hommes. La raison de cela est dans la nature même du hel art qui les immortalise. Sous le rapport de la manière de plaire aux hommes, la sculpture et la musique sont aussi opposées que possible.

Remarquez que c'est toujours de la sculpture que viennent les exemples du beau idéal. Or la sculpture a un beau idéal général, parce que la dUEérence des formes du corps humain

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dans les divers pays est beaucoup moins grande que celle des lempéraments donnés par les climats. Un beau jeune paysan des environs de Copenhague, et un jeune Napolitain également renommé pour sa beauté , diiïèrent moins par leurs formes que par leurs passions et leurs caractères. Il est donc plus aisé d'établir un beau idéal universel pour Tart qui reproduit ces formes extérieures, que pour ceux qui mettent enjeu les diverses affections d'àmes aussi différentes.

Outre la beauté absolue des figures, on attache beaucoup de prix, dans les arts du dessin, à leur expression. Mais ces arts n'imitent point d*aussi près que la poésie la nature morale de Thomme, et par conséquent ne sont pas sujets à déplaire au Danois parce qu'ils plaisent trop au Napolitain. Dans mille actions de la vie, très-susceptibles d*ètre reproduites exactement dans le roman ou dans la comédie, ce qui paraîtra charmant à Naples sera trouvé fou et indécent à Copenhague ; ce qui semblera délicat eh Zélande sera glacial aux bords du Sebèle. Le poète doit donc prendre son parti, et chercher à plaire aux uns ou aux autres. Canova, au contraire, n'a point à s'embarrasser de tels calculs. Son Paris, sou Hélène, seront aussi divins à Copenhague qu'à Rome, et seulement chaque homme jouira de leur beauté et admirera leur auteur en proportion de sa propre sensibilité. Pourquoi? C'est que ces figures charmantes ne peignent que des affections modérées, communes au Danois et au Napolitain : s'il leur était donné d'imiter des passions plus fortes, elles arriveraient bientôt an point où la sensibiUté de l'homme du Midi se sépare de celle de l'homme du Nord. Quel doit donc être l'embarras du musicien, celui des artistes qui^peint de plus près les affections du cœur humain, et qui encore ne

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peut les peindre qu'en faisant agir rimagination et la sendbilité de chacun de ses auditeurs, qu'en mettant, pour ainsi dire, chacun d'eux de moitié dans son travail! Gomment voulez-vous qu'un homme du Nord sente Tair Corne! ta vengo per sposarti, de Gimarosa? L'amant désespéré qui le chante doit lui paraître simplement un malheureux échappé des petites maisons. Le God save the King, d'un autre côté, semblerait peut-être insipide à Naples. Ne soyez donc poiiàt inquiet pour votre cher Gimarosa.; il peut passer de mode , mais l'équitable postérité le mettra sûrement, pour le talent, à côté de Raphaël. Seulement le talent de celui-ci est pour toute la terre, ou du moins pour toute l'Europe, et en mu^ sique il est naturel que chaque pays ait son Raphaël. Ghacun des mondes qui roulent sur nos têtes a bien son soleil, qui, pour le monde voisin, n'est qu'une étoile plus ou moins brillante, suivant le degré de proximité. Ainsi Hsendel, ce soleil de l'Angleterre, n'est plus qu'une étoile de première grandeur pour la patrie des Mozart et des Haydn ; et eu descendant plus près de Téquateur, Haendel n'est plus qu'une étoile ordinaire pour l'heureux habitant de la rive de Pausilippe.

Your,

liEWIS.

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