LETTRE XXI
Sahbourg,8juml809.
La carrière musicale de Haydn finît avec les Quatre Saisons. Ce travail et Tàge l'avaient affaibli. « J*ai fini, me dit-il quelque temps après avoir terminé cet oratorio, ma tête n'est plus la même ; autrefois les idées venaient me trouver sans que je les cherchasse, maintenant je suis obligé de courir après elles, et je ne me sens pas fait pour les visites. »
Il fit cependant encore quelques quatuors, mais il ne put jamais achever celui qui porte le numéro 84, quoiqu'il y tra* vaillât depuis trois ans presque sans interruption. Dans le^ derniers temps, il s'occupait à mettre des basses à d'anciens airs écossais : un libraire de Londres lui donnait deux guinées pour chaque air. Il en arrangea près de trois cents ; mais en 1805 il discontinua aussi ce travail, par ordre da
médeciD. La vie se retirait de lui ; dès qii*il se mettait à son pianOy il avait des vertiges.
C'est aussi à compter de cette époque qu*il n'est plus sorti de son jardin de Gumpendorff: il envoie à ses amis, quand il veut se rappeler à leur souvenir, un billet de visite de sa composition.
Les paroles disent:
c Mes forces m'ont abandonné, je ne pais plus continaer. »
La musique qui les accompagne, s^arrêtant au milieu de la période, et sans arriver à la cadence, exprime bien Tétat languissant de l'auteur.
"rr- i ,i[,^jir-ii' i^
Hin ist aile meine Krail. Ait und schwach bin ich.
Au moment où je vous écris, ce grand homme, ou plutôt *^ partie de lui-même qui est encore ici-bas, n'est plus occupée que de deux idées : la crainte de tomber malade, et la erainte de manquer d'argent. A tous instants il prend quelïues gouttes de vin de Tokai, et c'est avec le plus grand plaisir qu'il reçoit les présents de gibier qui peuvent diminuer la dépense de son petit ordinaire.
Les visites de ses amis le réveillent un peu ; quelquefois même il suit assez bien une idée. Par exemple, en 1805, les journaux de Paris annoncèrent sa mort, et comme il était membre honoraire de l'Institut, celle compagnie illustre, qui n'a pas la pesanteur allemande, fit célébrer une messe en son honneur. Cette idée amusa beaucoup Haydn. Il répétait : a Si
dbyGooQle
ife ŒUVRES DE STENDHAL.
ces messieurs m^avaient averti, je serais allé moi-même battre la mesure de la belle messe de Mozart qu'ils ont fait exécuter pour moi. » Mais, malgré sa plaisanterie, au fond du cœur il était fort reconnaissant.
Peu après, la veuve et le fils de Mozart célébrèrent le joui de naissance de Haydn par un concert qu'ils donnèrent av joli théâtre de la Wieden. On exécuta une cantate que le jeune Mozart avait composée en Thonneur du rival immortel de son père. Il faut connaître la profonde bonté des cœurs allemands pour se figurer l'effet de ce concert. Je parierais que, pendant les trois heures qu'il dura, il n'y eut pas une plaisanterie, bonne ou mauvaise, de faite dans la salle.
Ce jour rappela au public de Vienne la perte qu'il avait faite, et celle qu'il était sur le point de faire.
On s'arrangea pour donner la Création avec les paroles italiennes de Garpani. Cent soixante musiciens se réunirent chez M. le prince Lobkowitz.
Ils étaient secondés par trois belles voix, madame Frischer de Berlin, MM. Weitmûller et Radichi. Il y avait plus de quinze cents personnes dans la salle. Le pauvre vieillard voulut, malgré sa faiblesse, revoir encore ce public pour lequel il avait tant travaillé. On l'apporta sur un fauteuil dans cette belle salle, pleine en ce moment de cœurs émus. Madame la princesse Esterhazy, et madame de Kurzbeck, amie de Haydn, vont à sa rencontre. Les fanfares de l'orchestre, et plus encore l'attendrissement des assistants, annoncent son arrivée. On le place au milieu de trois rangs de sièges destinés à ses amis et à tout ce qu'il y avait alors d'illustre à Vienne. Salieri, qui dirigeait l'orchestre, vient prendre les ordres de Haydn avant de commencer. Ils s'embrassent; Salieri le quitte, vole à sa place, et l'orchestre part au milieu
de rattendrissemeat gëDéral. On peut juger si celte musique, toute religieuse, parut sublime à des cœurs pénétrés du spectacle d'uD grand homme quittant la vie. Environné des grands, de ses amis, des artistes, de femmes charmantes dont tous les yeux étaient fixés sur lui, écoulant les louanges de Dieu imaginées par lui-même, Haydn fit un bel adieu au monde et à la vie.
Le chevalier Gapellini, médecin du premier ordre, vint à s^apercevoir que les japibes de Haydn n'étaient pas assez couvertes. A peine avait-il dit un mot à ses voisins, que les plus beaux châles abandonnèrent les femmes charmantes qu'ils couvraient pour venir réchauffer le vieillard chéri.
Haydn, que tant de gloire et d'amour avaient fait pleurer plusieurs fois, se sentit faible à la fin de la première partie. On enlève son fauteuil : au moment de sortir de la saHe, il fait arrêter les porteurs, remercie d'abord le public par une inclination, ensuite se tournant vers l'orchestre, par une idée tout à fait allemande, il lève les mains au ciel, et, les yeux pleins de larmes, il bénit les anciens compagnons de ses travaux.
LETTRE Xill
De Vienne, le 22 août 1809.
De retour dans la capitale de T Au triche, j'ai à vous apprendre, mon cher ami, que la larve de Haydn nous a aussi quittés. Ce grand homme n'existe plus que dans notre mémoire. Je vous ai dit souvent qu'il s'était extrêmement affaibli avant d'entrer dans la soixante-dix-huitième année de sa vie, qui eu a été la dernière. 11 s'approchait de son piano, les vertiges paraissaient, et ses mains quittaient les touches pour prendre le rosaire, dernière consolation.
La guerre vint à s'allumer entre l'Autriche et la France- Celte nouvelle ranima Haydn, et vint user le reste de sca forces.
A chaque instant, il demandait des nouvelles, il allait à
ion piano, et avec le filet de voix qui lui restait, il chantrlt :
Dieu, sauvez François I
Les armées françaises firent des pas de géant. Enfin parvenues à Schoénbrunn, à une demi-lieue du petit jardin de Haydn, dans la nuit du 10 mai, elles tirèrent le lendemain matin quinze cents coups de canon à deux cents pas de chez lui, pour prendre cette Vienne, cette ville qu'il ainaait tant. L'imagination du vieillard la voyait mise à feu et à sang. Quatre obus vinrent tomber tout près de sa maison. Ses doux domestiques, pleins de frayeur, accourent auprès de lui ; le vieillard se ranime, se lève de son fauteuil, et, avec un geste altier, s'écrie : « Pourquoi cette terreur? Sachez que là où est Haydn aucun désastre ne peut arriver.» Un frémissement convulsif Tempêche de continuer, et on le porte à son lit. Le 26 mai les forces diminuèrent sensiblement. Cependant, s'étant fait porter à son piano, il chanta trois fois, avec la voix la plus forte qu'il put,
Dieu, sauvez François I
Ce fut le chant du cygne. Â son piano même, il tomba dans une espèce d'assoupissement, et il sMieignit enfin le 51 Jiai au matin. Il avait soixante-dix-huit ans et deux mois.
Madame de Eulzbeck, au moment de Toccupation de /ienue, l'avait prié de permettre qu'on le transportât chez elle, dans l'intérieur de la ville ; il la remercia et souhaita ne pas quitter sa retraite chérie.
Haydn fut enterré à Gumpendorff, comme un petit particulier qu'il était. On dit cependant que le prince Ësterhazy a le projet de lui faire ériger un tombeau.
Quelques semaines après sa mort on exécuta en son lionueur, dans Téglise des Écossais, le Requiem de Mozart. Je me hasardai à venir en ville pour cette cérémonie, J^y vis quelques généraux et quelques administrateurs de l*arinée rançaise. Ils avaient l'air touchés de la perte que les arts menaient de faire. Je reconnus Taccent de ma patrie. Je parlai à plusieurs, entre autres à un homme aimable qui porlaii, ce jour-là, Tuniforme de l'Institut de France, que je trouvai fort élégant.
La mémoire de Haydn reçut un hommage de même nature à Breslau et au Conservatoire de Paris ; on chanta à Paris un hymne de la composition de Gherubini. Les paroles sont assez plaies, à l'ordinaire ; mais la musique est digne du grand homme qu'elle célèbre.
Toute sa vie, Haydn avait été très-religieux. On peut même dire, sans vouloir faire le prédicateur, que son talent fut augmenté par la foi sincère qu'il avait aux vérités de la religion. Toutes ses partitions portent en télé les mots ;
In nomine Domini,
Ou ceux-ci :
So)i Deo gloria;
Et on lit à la fin de toutes :
Laiis Deo.
Quand, au milieu de la composition, il sentait son imagination se refroidir, ou que quelque difficulté insurmontable l'arrêtait, U se levait du piano, prenait son rosaire et se met-
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tait à le réciter. Il racontait que ce moyen n^avait jamais manqué de lui réussir « Quand je Iravaillais à la Création^ me disait-il, je me sentais si pénétré de religion, qu'avant de me mettre au piano, je priais Dieu avec confiance de me donner le talent nécessaire pour le louer dignement, t
Haydn a eu pour héritier un maréchal ferrant auquel il a bissé trente-huit mille florins en papier, soustraction failo je douze mille florins, légués par lui à* ses deux fidèles domestiques. Ses manuscrits, vendus à Tencan, ont été achetés par le prince Ësterhazy.
Le prince Lichtenstein voulut avoir l'ancien perroquet de notre compositeur. On racontait des merveilles de cet oiseau : quand il était moins vieux, il chantait, disait-on, et parlait plusieurs langues. On voulait qu'il fût élève de son maître. L'étonnement du maréchal héritier, quand il vit que le perroquet était payé quatorze cents florins, divertit toute rassemblée assistant à la vente. Je ne sais qui a acheté sa montre. L'amiral Nelson, passant par Vienne, Talla voir, lui demanda en cadeau une des plumes dont il se servait, et en échange le pria d'accepter la montre qu'il avait portée dans tant de combats.
Haydn avait fait son épitaphe :
Yeni, scripsi, vizi.
n ne laisse pas de postérité.
On peut considérer comme ses élèves Gherubini, Pleyel, . Heukomm et YYeigl K
' H y a plusieurs biographies de Haydn. Je croki, comme de juslc, la mienne la plus exacte. Je fais grâce m lecteur des bonnes raisons
Haydn eut la même faiblesse que le célèbre ministre a» Iricbien prince de Kaunitz : il ne pouvait souffrir d'être peint en vieillard. En 1800, il gronda sérieusement un pela- Ire qui Tavait représente tel qu'il était alors, c'est-à-dire dans sa soixaule-huitième année. « Si j'étais Haydn quand j'avais quarante ans, lui dit-il, pourquoi voulez-vous envoyer à la postérité un Haydn de soixante-huit ans ? Ni vous, ni moi, ne gagnons à cet échange. »
Telles furent la vie et la mort de cet homme célèbre.
Pourquoi tous les Français illustres dans les belles-lettres proprement dites, la Fontaine, Corneille, Molière, Racine, Bossuet, se donnèrent-ils rendez-vous vers Tan 1660?
Pourquoi tous les grands peintres parurent-ils vers l'an 1510 ? Pourquoi, depuis ces époques fortunées, la nature a- ^ -elle été si avare ? Grandes questions pour lesquelles le pu-
..'Or lesquelles je me fonde. Si cependant quelque homme instruit jllaquait les faits avancés par moi, je délendrais leur véracité. Quant à la manière de sentir la musique, tout homme en a une à lui, ou n'en a pas du tout. Au reste, il n'y a peut-être pas une seule phrase dans cette brochure qui ne soit traduite de quelque ouvrage étranger. On ne peut pas tirer grande vanité de quelques lignes de réflexions sur les beaux-arts. On est fort, dans notre siècle, pour enseigneraui autres comment il faut' faire. Dans des temps plus heureux, on faisait soi-même; et il faut avouer que c'était une manière plus directe de prouver qu'on connaissait les vrais principes :
Optumus qmsque facere^ quàm dicere, sua àb aliis henefacta laudarif pàm ipse aîiorum narrare maîebat. (Salli'Ste, Catilina.)
L'auteur a fait ce qu'il a pu pour ôter les répétitions qui étaient (ans nombre dans les lettres originales, écrites à un homme fait JOur être supérieur dans les bCiiux-arts, mais qui venait seulement 4e s'apercevoir qu'il aimait la musique.
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blîc adopte une réponse nouvelle tous les dix ans, parce qu'on n'en a jamais trouvé de satisfaisante.
Une chose sûre, c'est qu'après ces époques il n'y a plus rien. Voltaire a mille mérites différents; Montesquieu nous enseigne avec tout le piquant possible la plus utile des sciences; Buffon a parlé avec pompe de la nature. Rousseau, le plus grand d'eux en littérature, est le premier des Français pour la belle prose. Mais, comme littérateurs, c'est-à-dire comme gens donnant du plaisir avec des paroles imprimées, combien ces grands hommes ne sont-ils pas au-dessous de la Fontaine et de Corneille, par exemple î
Il en est de même en peinture, si vous exceptez l'irruption heureuse qui, un siècle après Raphaël et le Corrége, donna au monde le Guide, les Carrache et le Dominiquin.
La musique aura-t-elle le même sort? Tout porte à le croire. Cimarosa, Mozart, Haydn viennent de nous quitter. Rien ne paraît pour nous consoler. Pourquoi ? me dira-t-on. Voici ma réponse : Les artistes d'aujourd'hui les imitent; eux n'ont imité personne. Une fois qu ils ont su le mécanisme de l'art, chacun d'eux a écrit ce qui faisait plaisir à son âme. Us ont écrit pour eux et pour ceux qui étaient organisés comme eux.
Les Pergolèse et les Sacchini ont écrit sous la dictée des passions. Actuellement les artistes les plus distingués Ira- Yaillent dans le genre amusant. Quoi de plus divertissant que les Cantatrici villane de Fioravanti ? Comparez-les au Matrimonio segreto. Le Matrimonio fait un plaisir extrême quand on est dans une certaine disposition ; les Cantatrici amusent toujours. Je prie qu'on se souvienne des spectacles qu'on donnait aux Tuileries en 1810. Tout le monde préférait les Cantatrici à tous les autres opéras italiens, parce
que, pour être amusé par ces aimables habitantes de Frascati, il faut la moindre dose de sensibilité dont la musique puisse se contenter, et c'était précisément ce qu*oa avait â leur ofTrir. Être en habit habillé, et au spectacle d*une cour toute remplie des anxiétés de Tambition, est certainement li» disposition la moins favorable à la musique.
Dans les arts, et, je crois, dans toutes les actions de Thomme qui admettent de Toriginalité, ou Ton est soi-même, ou Ton n'est rien. Je suppose donc que les musiciens qui travaillent dans le genre amusant trouvent que ce genre est le meilleur de tous, et sont des gens sans véritable chaleur dans rame, sans passion. Or, que sont les arts sans véritable passion dans le cœur de Tartiste ?
Après la pureté angélique de Virgile, on eut à Rome Tesprit de Sénèque. Nous avons aussi nos Sénèques à Paris, qui, tout en vantant la belle simplicité et le naturel de Fénelou et du siècle de Louis XIV, s'en éloignent le plus possible par un style pointu et plein d'affectation. De même Sacchini et Cimarosa disparaissent des théâtres d'Italie, pour faire place à des compositeurs qui, brûlant de se distinguer, tombent dans la recherehe, dans l'extravagance, dans la déraison, et cherchent plus à étonner qu'à toucher. La difficulté et Vennui du concerto s'introduisent partout. Ce qu'il y a de pis, c'est que l'habitude des mets préparés avec toutes les épices de rind<p rend insensible au parfum suave de la pêche.
On dit que les hommes qui, à Paris, veulent se conservet le goût pur en littérature, ne lisent, comme modèles, que les écrivains qui ont paru avant la fin du dix-septième siècle, et les quatre grands auteurs du siècle suivant ; ils voient les livres qui ont paru depuis et tous ceux qui s'impriment journellement pour les faits au'ils peuvent contenir.
Historia, quoqao modo scripta, placet.
Mais ils cherchenl à se garanlir de la contagion de leur Uyle.
Peut-être les jeunes musiciens devraient-ils faire de même. Sans cela, quel moyen de se garantir de ce sénéquisme générali qui yicie tous les arts, et auquel je ne connais d'exception virante que Ganova, car Paisiello ne travaille plus?